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L'ÉCOLE DES OFFICIERS

Le samedi il octobre 1894 nous nous présentâmes, à midi, à l'école des officiers au château de Frederiksberg. Chacun avait au complet l'équipement et l'armement provenant du corps où il avait passé comme recrue.

Le château de Frederiksberg, situé à peu de dislance à l'ouest de Copenhague, sur le bord de la route qui mène à Iloskilde, a été bâti sous Frédéric IV, à la fin du xvii^ siècle. Les rois n'y habitent plus. En 1716, le tsar Pierre le Grand y a séjourné

avec l'impératrice Catherine. Sous Christian VII, on y menait joyeuse vie, et aux splendides fêtes se montraient la reine Caroline-Mathilde et le ministre comte Struense. Le maréchal Bernadotte, le futur roi de Suède, avait, en 1808, son quartier général au château. Il soutenait avec son corps d'armée le Danemark, allié de la France. En 18G9, le château fut transformé pour recevoir l'école des officiers qui remplaça l'académie des cadets.

Il n'est pas inutile de rappeler ici que le célèbre feld-maréchal allemand de Moltke commença sa carrière sous l'uniforme danois. Le 1" janvier 1812, à douze ans, il entrait à l'académie des cadets de Copenhague, passait, en janvier 1818, l'examen de sortie et entrait dans la classe des pages. Il en sortait à la fin de l'année avec le n" 1. Sous-lieutenant à la suite le 23 décembre, en pied le 26 janvier 1819, il tint garnison avec le

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régiment d'Oldenbourg d'abord à Rensbourg, ensuite à Altona. Le 5 janvier 1822, Frédéric VI lui permettait de servir à l'étranger et, le 16, il quittait le Danemark pour se rendre à Berlin. Il n'hésita pas, pour agrandir la Prusse, à laquelle il avait passé corps et âme, à diriger l'invasion en 1864 contre le pays où il avait fait ses premières armes.

En Danemark, la très courte durée normale du service a nécessité l'organisation d'un système très complet d'établissements militaires.

Dans chaque arme, il y a une école spéciale pour les élèves sous-lieutenants ; à leur sortie, ils peuvent être nommés officiers, mais il leur faut passer par l'école de Frederiksbei^ pour pouvoir porter les deux boutons de premier lieutenant.

L'école des officiers comprend trois divisions. La division inférieure (yngste Masse)

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reçoit tous les deux ans des caporaux et des sous-lieutenants officiers de réserve désireux de devenir officiers permanents. Leur admission se fait au choix et leur nombre ne peut dépasser vingt. Les cours durent un an et demi : ils comportent seulement les connaissances nécessaires à un officier.

Dans la classe moyenne (nœsldœldsteklasse), où j'entrai, peuvent être admis, à côté des élèves qui ont satisfait aux examens de sortie de la classe inférieure, les gradés ou simples soldats qui, ayant accompli leur temps de service obligatoire, justifient de connaissances générales suffisantes. Les cours, d'une durée d'un an et demi, portent sur l'instruction générale et militaire à la fois. A leur sortie, les élèves sont aptes à devenir premiers lieutenants, mais dans la limite des places disponibles; ceux qui ne sont pas encore seconds lieutenants sont nommés.

Enfin vient la division supérieure compre-

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nant les sections d'état-major, d'artillerie et du génie.

A midi, nous sommes réunis dans la grande salle d'honneur du château. Le colonel vient nous inspecter. Nous faisons connaissance entre camarades. Ma classe comprend trente-deux élèves, y compris deux étrangers, le prince Chira et moi ; mélange bizarre d'uniformes de toutes armes, d'élèves officiers et de sous-lieutenants. Les élèves officiers logent au château, les souslieutenants en ville. Je partageai le sort de ces derniers, attendu que je n'étais astreint qu'à suivre les cours.

A cette époque, il y avait deux classes moyennes à l'école — celle de 1893-1895 et celle de 1894-1896, la mienne, la classe inférieure, que nous méprisions un peu, la classe supérieure, un puits de science à nos yeux. Dans une aile du château, se trouvait l' « Elevskole », école d'élèves sous-

officiers d'artillerie et du génie, très bien tenue.

Nous faisons connaissance avec le personnel de l'école : le colonel commvandant, les trois capitaines, les trois lieutenants, qui nous surveillent et les sous-officiers secrétaires, moniteurs. La journée se passe à s'installer ; on nous distribue des imprimés sur le service à l'école et nous visitons les locaux. Je frémis à la vue du tableau noir. Le lendemain, les cours devaient commencer : six heures par jour. Prenons comme exemple cette première journée.

Je commençai à six heures et demie du matin par une marche de cinq kilomètres, du palais Jaune à l'école, en traversant toute la ville, les tramways ne marchant pas encore à cette heure. Arrivé à l'école, la première personne en vue est le vieux portier, ancien sous-officier, dont la femme a pour fonction de nettoyer nos gants. Je retrouvai mes

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camarades. Les élèves officiers avaient passé une fort mauvaise nuit, en butte aux brimades des anciens. Disons que ces brimades, fort inoffensives, cessent au bout de quelques jours, mais elles sont de tradition et se renouvellent invariablement à l'arrivée de chaque nouvelle classe. A huit heures, nous nous introduisons dans la grande salle où se font les cours. Sur le plancher, trois longues rangées de bancs avec des dos peints en brun ; devant, de longues planches formant tables. Au mur, des cartes, l'immense tableau noir, avec un petit support pour l'éponge et la craie ; dans un coin, un lavabo pour les lavis ; au milieu la chaire du professeur et une chaise. Autour des murs, des espèces de commodes pour ranger les livres et les cahiers. Chaque élève a sa case avec son nom et son numéro matricule sur une étiquette, de la belle écriture d'un fourrier. Un poêle et des becs de gaz et c'est tout.

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Devant moi, est assis le prince Chira; à côté, à droite, le fils d'un colonel qui a servi en Algérie ; derrière moi, un élève officier du génie, à collet de velours noir, — un fort en mathématiques qui me sera très utile, car je hais les mathématiques et la table de logarithmes. Au premier rang, à droite, notre doyen, un sous-lieutenant d'artillerie, qui a fait campagne au Congo et y a été médaillé ; il a une belle barbe blonde dont il paraît très fier.

A huit heures vingt minutes, le lieutenant de semaine fait l'appel; dix minutes après, les cours commencent. Cinquante-cinq minutes d'organisation militaire. Des fourriers succombent sous des piles de livres qui nous sont distribués. Cinq minutes d'enlr'acte. Le professeur d'histoire — un pékin — tête de vieux brigadier de gendarmerie, avec moustaches et impériale grises, fait son entrée. Il est très intéressant. Une demi-heure de

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pause. Déjeuner au réfectoire, sandwiches, bière et café. A onze heures, paraît notre terreur : le professeur de mathématiques, un civil très doux, plutôt trop doux, dont le physique et les longs cheveux font passer un sourire sur nos lèvres. Il nous ennuie mortellement, le pauvre cher homme. Après lui, arrive le professeur de français, avec une barbe en fer à cheval. Je quitte la classe pendant cette heure-là, car le professeur a déclaré qu'il aimait mieux ne pas avoir un « vrai » Français dans sa classe. J'en profite pour aller au Jardin zoologique, qui est à côté; j'y présente mes devoirs à Jean, le jeune éléphant, à la lionne et à une personne, dont le nom n'intéresse pas le lecteur et qui a bien voulu venir parler autre chose que le français avec moi...

De une heure à trois, nous avons le cours d'art militaire. Le professeur, très distingué, porte la croix de la Légion d'honneur, ce qui

me fait grand plaisir. C'est lui qui me chargeait toujours de lire les proclamations de l'empereur Napoléon I", à ses armées victorieuses.

A trois heures, les cours sont terminés. Les sous-lieutenants et moi nous regagnons notre domicile, avec nos livres sous le bras. Il va falloir piocher ferme pour préparer les cours de la semaine. Les élèves officiers dînent au château, ont plusieurs heures de répétitions ; puis ils soupent et remontent se coucher à la chambrée.

Le lendemain, encore six heures de cours. Je commence à regretter le grand air du champ de manœuvre et je trouve les bancs de l'école bien durs. Nous faisons connaissance avec quatre nouveaux professeurs : celui de fortification, un jeune officier du génie sanglé dans sa tunique à collet de velours noir; celui de topographie et d'astronomie, vrai savant; puis celui de danois, qui fait des

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conférences sur la littérature du Danemark. Le professeur de gymnastique, un lieutenant d'infanterie, assisté d'un autre lieutenant et d'un peloton de sous-officiers moniteurs de l'école de gymnastique, nous garde deux grandes heures. Il fait très froid en veste et en pantalon de toile dans la salle de gymnastique. Ce ne sont plus les exercices demandés aux recrues, mais les finesses de l'art qu'il faut apprendre, sans oublier l'escrime à la baïonnette, le fleuret et le sabre. Le lieutenant ne plaisante pas ; il veut un bon résultat. Je n'aime pas la gymnastique et me console en chiquant. Je crois me donner grand air en agissant ainsi.

Nous voyons bientôt deux nouveaux professeurs ; celui d'artillerie ne peut pas rester en place sur sa chaise et se promène de long en large en chiquant et en jurant. Le professeur d'allemand fait son entrée, revêtu d'une très longue redingote noire et portant

des lunettes ; il a la vue très basse et on en profite.

Les cours d'équitation ont lieu le matin. D'abord à l'écurie où le marchi-chef nous fait la théorie ; puis pendant l'heure du manège. L'hiver ce n'est pas drôle. On monte à tour de rôle tous les chevaux de l'école. Le capitaine de dragons est au milieu. C'est Jupiter tonnant. Nous montons d'abord sans selle ; on nous initie aux beautés de la voltige à cheval et puis, horreur 1 le marchi-chef arrive avec une longue chambrière; se plaçant au milieu du manège, il fait claquer son fouet absolument comme Buffalo Bill. Je commence à la trouver très mauvaise; les chevaux deviennent odieux; heureusement, la bonne horloge sonne et nous quittons les quadrupèdes; je ne m'en sens pas de joie.

J'allais oublier de mentionner le cours de dessin que j'aimais beaucoup. On copiait des

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cartes à d'autres échelles ; on faisait des lavis avec des teintes chatoyantes. On écrivait en belle ronde ; le prince Chira y était très fort.

Le dimanche arrive, c'est la première sortie des élèves officiers. Quel chic ! La tenue de fantaisie est légèrement tolérée. Pour un élève officier de la garde, par exemple, la fantaisie consiste à allonger le gland du bonnet de police, plus petit que celui de la troupe, à ouater les épaules de la tunique, à hausser le collet, à élargir les pattes d'épaulettes et leur galon, ainsi que les passepoils rouges, à raccourcir la jupe de la tunique, enfin à élargir les bandes blanches du pantalon. Autour de la taille on porte le ceinturon, de cuir verni, avec sa grosse plaque de cuivre.

Un matin, nous voyons le drapeau en berne qui flotte sur le château. L'empereur Alexandre III est mort; il était très popu-

laireen Danemark! Je me rappelle l'y avoir vu chaque année « prendre ses vacances », disait-il, et quelles vacances! On l'apercevait aux repas, aux promenades de famille; il aimait à jouer avec les petits enfants; je l'ai vu à quatre pattes faisant l'ours, à la grande joie de ses petits-neveux. Le reste du temps il travaillait. A la résidence d'été, il occupait toujours la plus grande pièce, ses meubles étaient surchargés de paperasses, portefeuilles, journaux. Souvent encore, à trois heures du matin, la sentinelle apercevait de la lumière à sa fenêtre. Il était adoré, ce bon géant, avec sa grosse voix. Comme colonel honoraire de la garde danoise, il portait un splendide uniforme. Qu'il était donc beau en tunique rouge, débarquant au port et passant en revue la compagnie d'honneur de la garde ! Le corps d'officiers sur un rang paradait devant la troupe. L'empereur adressait en français un mot aimable à chacun

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sur le service. Quelle aubaine pour la garde que sa venue! Les officiers et les sous-officiers recevaient des médailles de Sainte- Anne, de Stanislas et chaque homme deux couronnes. 11 fut universellement regretté,

La garde danoise envoya en Russie une députation aux funérailles, composée du colonel, un capitaine, un lieutenant et un adjudant.

Revenons à l'école. Le premier du mois, les sous-lieutenants montaient quatre à quatre les escaliers pour aller toucher leur solde chez l'intendant. Ils recevaient par an sept cent vingt couronnes, maigre solde, tandis qu'un sergent major recevait de sept cent cinquante à huit cent quarante couronnes par an.

Au mois de novembre, nous commençâmes le dessin du fort, traditionnel dans toutes les écoles militaires ; j'eus à faire un quadrilatère. J'allais mettre les couleurs et passer l'encre sur les lignes, lorsque je pré-

sentai mon dessin au professeur. Bien m'en prit ; il me dit :

— Tout ça, c'est très joli : mais, par où diable entre-t-on dans votre fort?

J'avais oublié la poterne.

— Mon lieutenant, l'ennemi ne doit pas entrer dans mon fort.

— En ballon alors? Dépêchez- vous de me construire une poterne.

Et moi, de recommencer tous mes interminables calculs de terre à remuer. Enfin, le fort se coloria avec de beaux glacis vert clair. En janvier, il était terminé et déposé aux archives de l'école, pour servir de modèle à des générations futures.

Mon père, en 1858, à Turin, avait obtenu une bonne note pour son fort, à l'académie militaire. Tous ses camarades avaient construit des quadrilatères; lui seul, un pentagone. L'historique du 12* régiment de chasseurs à cheval porte du reste, à ses états de

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service, cette mention : « Sorti avec le numéro 3 de l'école militaire de Turin. »

A la fin de novembre, la garde parada de nouveau en ville, pour la rentrée du roi et de la reine ; mais la musique ne se fit pas entendre, à cause de la mort de son chef regretté. A la caserne de la garde eut lieu une touchante cérémonie : la dernière parade pour le tsar; le colonel prononça une vibrante allocution. Le même jour, le prince Chira et moi, nous assistâmes, en grande tenue, à un service solennel à l'église russe ; cela m'intéressa beaucoup. Tous les officiers de la garde étaient présents, révolus de leurs tuniques rouges de gala. Le pope nous donna un cierge qu'il alluma et que je dus tenir pendant tout le temps de la cérémonie, à bras tendu, de peur de tacher mon bel uniforme.

Le mois de décembre se passa dans l'attente du petit congé de Noël et du jour de l'an. En Danemark, la Noël est particulière-

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ment fêtée. J'assistai à cinq arbres de Noël et à nombre de repas. A la cour, il y a toujours, le 24, un grand dîner et ensuite un arbre de Noël, qui est magnifique, autour des tables, recouvertes de nappes, sur lesquelles la reine elle-même a rangé les cadeaux qu'elle a choisis. Elle est si bonne. Elle n'oublie personne, depuis le roi jusqu'aux chambellans, dames d'honneur, voire même l'officier de garde. Touchante habitude 1 De ces soirées, j'ai rapporté de charmants cadeaux, qui me sont un souvenir bien cher et précieux. Le lendemain, le prince royal donna un grand dîner avec arbre de Noël et distribution de cadeaux. Dans les familles bourgeoises, l'arbre paraît toujours illuminé. On rôtit une oie et les « œbleskiver* » finissent invariablement le repas.

A l'école, l'année se termine par un clas-

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