Plat sacré aux pommes
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sèment de trimestre ; chacun reçoit des notes sur chaque matière.
Les élèves sont examinés pendant le cours; il n'y a pas de colles spéciales. Je dus souvent paraître au tableau noir où je commençai par casser plusieurs morceaux de craie sur des x et des y.
Ma gymnastique fut, entre parenthèses, fort peu brillante.
Le 1" janvier est un jour de corvée pour tous ; j'avais uni mon sort à celui du prince Ghira. Dès l'aube, nous étions en grande tenue, moi avec mon bonnet à poil à cordonnets et glands de fil blanc, lui avec son shako et sa giberne en cuir verni noir, portant deux canons de cuivre croisés. Visites le matin ; puis cour chez le roi, le prince royal ; déjeuner à la hâte et visites toute la journée. A cinq heures, dîner durant près de deux heures dans la grande salle du palais de Christian VII ; plus de cent couverts. Que
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d'uniformes chamarrés 1 Tout le corps diplomatique, constellé de plaques, est réuni. Je suis assis entre deux dames d'honneur en grand décolleté. Mon bonnet à poil repose sous ma chaise. Il fait très chaud. On nous sert du vin de Rosenborg, de 1858. C'est du vinaigre. On mange dans de superbes porcelaines données au temps jadis par un roi de France. Le cercle après dîner dure assez longtemps ; puis on se sépare ; chacun s'empresse d'nller revêtir une tenue moins brillante et l'on est heureux de retrouver son cigare ou sa pipe et de fumer.
Le travail recommence à l'école; je suis examiné en histoire, art militaire, organisation militaire, mathématiques; c'est une furiç. Le prince Chira et moi, nous commençons à nous émanciper un peu au petit théâtre des boulevards, le théAtre de Nôrrebro, où l'on fume et vide des bocks en écoutant les
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refrains de la revue de l'année. Une autre fois, nous allons voir Carmen au Théâtre Royal. Je m'y suis bien amusé. Nous étions, le prince Chira et moi, au premier rang des fauteuils. Tout à coup j'entends des ronflements; les musiciens rient tellement qu'ils ont de la peine à souffler dans leurs instruments. Je regarde et je vois le prince Chira dormant profondément. Je le secouai bien vite.
Nous assistâmes, un dimanche, à une des fêtes d'une des filles du prince royal et pûmes goûter au chocolat traditionnel des jours de fêle à la cour.
Avec ma sœur et mon beau-frère, j'eus le plaisir d'aller souvent chez le comte MourawiefF, si aimé à Copenhague. Charmant causeur, ses petites fêtes étaient très recherchées.
A l'école, la vie est monotone ; je me rappelle pourtant qu'en mars nous commen-
çâmes l'équitation avec éperons qui eut d'abord de fâcheux résultats pour moi.
Après avoir exécuté à l'école des tirs au tube, nous allâmes, en mai, à l'île d'Amager. Pendant une douzaine de jours, nous tirâmes et nos coups furent soigneusement notés sur des livrets individuels recouverts d'une couverture brune. Le plus amusant, c'est sans contredit le tir au revolver.
Nous profitâmes d'un jour de sortie pour nous réunir à Tivoli, jardin de délices pour nous tous. Les sous-lieutenants étaient exclus de la fête ; nous n'étions que les élèves officiers. Après un dîner dans ce Jardin de Paris, nous nous répandîmes par petits groupes dans les allées, ayant un peu peur de rencontrer nos supérieurs. Nous allions quitter cet Éden, quand nous vîmes une jeune femme se promenant seule, et qui paraissait chercher un consolateur. Nous
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étions quatre de la garde ; mes trois camarades de s'écrier :
— Allons, Flojmand, en avant arche!
Je retroussai une moustache que je n'avais pas et je partis à la conquête de cette femme Scandinave. Il faisait très noir sous les arbres touffus. Tout à coup une voix bien connue se fait entendre en français :
— Bougre de c..., voulez- vous ficher le camp.
Devinez qui c'était : mon fidèle Arthur. Je m'empressai de rendre à César ce qui est à César.
A l'école, nous sommes initiés pendant quinze jours à un nouvel exercice. Chaque matin, nous descendons sur le terrain de manœuvre au bas de la colline. Un sergent major du génie nous distribue de petits drapeaux et nous commençons à faire l'étude des signaux ; d'abord on est gauche et on
arrive régulièrement à enrouler la toile du drapeau autour de la petite hampe qui le supporte; mais on s'habitue et on apprend l'alphabet. On est alors divisé en stations et d'un bout à l'autre du terrain on s'envoie des télégrammes. Quand le sergent major est loin, ils sont drôles et souvent empruntés au style de Rabelais.
Le 16 mai, grand émoi à l'école ; la veille il y a eu des astiquages effrénés, des lavages de planches, d'escaliers. Le prince royal, inspecteur en chef de l'école, arrive. Il vient à notre classe pendant le cours d'artillerie. Derrière lui sont massés son aide de camp et tout le personnel de l'école en grande tenue. 11 désigne les élèves qu'il veut entendre et me montre de la main. J'ai un certain « trac » et passe au tableau noir. Il s'agit d'expliquer au prince les différentes poudres dont l'art militaire s'enrichit. J'y vais de mon petit boniment. Une heure
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après nous sommes à cheval et exécutons de savants mouvements devant le prince fort amusé de notre tenue.
L'exercice a aussi commencé par un soleil brûlant. Il faut apprendre mot à mot la théorie ; on exécute et commande les mouvements. Nous formons le cercle et nous hurlons l'un après l'autre les commandements.
On nous distribue des cordes qui tiennent lieu de sections, de demi-sections, et on manœuvre sans relâche. Du haut de la colline un public se moque de nous ; parmi ce public des toilettes claires dont la vue ne nous est pas désagréable.
Nous nous exerçons à la manœuvre du canon. Une heure de pièce de campagne Krupp modèle 1876. On s'attelle au timon, on pousse les roues, on apprend à grimper sur les caissons et à en descendre avec une rapidité vertigineuse. 11 fait très chaud. Au commencement on a peur que les roues ne
VOUS écrasent les pieds. Un capitaine nous surveille; des sous-officiers nous instruisent. Il faut charger les pièces, faire le simulacre de mettre le feu ; puis, à la fin, nous devons traîner les pièces dans leur hangar. On passe l'heure suivante à la pièce de position dans un autre hangar; c'est plus ennuyeux; il faut apprendre les noms en danois des moindres petits morceaux de métal. Un sergent-major d'artillerie de forteresse dirige l'instruction; à chaque instant :
— Om igen ! Recommencez !
Cet exercice ne nous plaît guère.
Pendant ce temps, la cour est à la campagne. Chaque dimanche, le prince Chira et moi, nous nous y rendons. Un charmant accueil nous y attend toujours. La bonne reine a peur que nous ne nous surmenions dans nos travaux. Le roi s'intéresse à notre vie ; il adore les militaires et aime à voir les jeunes gens travailler.
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Les jours se succèdent... Il fait vraiment trop chaud; jamais je n'aurais pu croire qu'on pût trouver une telle chaleur dans un pays si au nord.
Pendant deux jours, notre classe visite les forteresses de Copenhague.
Notre professeur d'art militaire, pendant deux mois, nous fait faire maintes sorties pour exécuter des reconnaissances de terrain aux environs de Copenhague. C'est très amusant de s'éloigner de la boîte; mais, au retour, il faut rédiger un long rapport avec un croquis sur lequel figurent de petits carrés peints en rouge, représentant les avantpostes, des ronds pour les vedettes, cramoisis à flèches pour la cavalerie.
Le 15 juillet, commence l'omelette topographique ; nous passons un mois au vert à la campagne, pour notre plus grand bonheur. Nous sommes divisés en groupes numé-
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rotés. Le mien se compose de cinq élèves : Ghira et moi, le lieutenant surnommé Congo Ferdinand, deux élèves officiers surnommés le Lion, le Cochon d'Argent, car tous ont des surnoms. Nous laissons en dépôt dans une ferme nos instruments : ombrelle, planchette, piquets, chaîne d'arpenteur, stadias, alidade nivellalriee, etc.
IvC matin, dès l'aube, nous arrivons sur notre terrain. On revêt des vestes de toile; on se rend au milieu d'un champ. On apporte les appareils à lunettes avec un tas de petits systèmes auxquels nous ne comprenons d'abord rien. Sur une tablette en bois, est placé un carton, formant carré ; quelques points de repère qui ont servi à l'élalmajor pour dresser sa carte ; c'est tout. Il va falloir remplir ctî carré. On reconnaît If terrain ; on commence d'interminables calculs; le Cochon d'Argent les fait; Congo tient l'instrument et serre des vis, des écrous. Je
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disparais avec une longue stadia, grande perche peinte en blanc, avec des barres noires et rouges ; les mesures sont en pieds et en pouces. Congo regarde par la lunette et m'invective ; car il trouve que je ne tiens pas la stadia assez droite. Le professeur arrive en tournée. 11 faut lui expliquer tout ce qu'on a fait ; puis, seconde tournée, dans la journée, du lieutenant de semaine, à cheval.
A part ces deux visites, nous sommes assez tranquilles. Dans le voisinage une auberge ; on s'y rend souvent, avec précaution. Dans une ferme des environs habitent les deux filles d'un sellier de la ville ; leur voisinage ne manque pas de charme. Quelles bonnes fraises à la crème on prend à l'auberge, l'aubergiste est enchanté de notre venue et appelle les élèves officiers : « Mon lieutenant ! »
Près (le noire ferme, la grnnd'roule so
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déroulait ; notre lunette dévisageait les dames cyclistes et notre ombrelle nous servait de signal; on ne s'ennuyait pas. Quant à l'ouvrage, ma foi, il avançait lentement, mais sûrement. Un jour, j'avais appris par un tuyau, que le chef de l'école, ancien professeur de topographie, devait venir nous inspecter. Je demande à Congo de me laisser courir avec la stadia. C'est réglé ; me voilà à de longues distances ; je me crois en paix. Je vois le colonel arriver, tourner autour des instruments. Je ne bouge pas. Mes camarades me font des signes pour m'appeler. Je coniinue à ne pas bouger : enfin le professeur m'adresse un appel énergique et, k grandes enjambées dans les labourés, je me présente au colonel. Il me demande de lui expliquer comment on vérifie les instruments ; je bafouille un peu, me rattrape ; puis il part. Nous nous accordons un l>on somme sur l'herbe.
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Le lendemain, fureur de Congo ; je Tentends crier :
— Ce diable de Chira a tourné les vis et a versé un pot d'huile sur l'instrument ; il aurait bien mieux fait de rester au Siam,
Mon brave camarade avait trouvé bon de toucher à tout pour faire du zèle et afin de mieux faire fonctionner l'instrument, il avait emprunté à la fermière une bouteille d'huile, qu'il avait répandue à grands flots sur l'instrument.
La carte commençait à prendre tournure.
Elle fut terminée; les courbes de terrain furent ajoutées grâce aux niveaux et surtout grâce à la carte d'état-major; — mais ceci entre nous.
Les deux derniers jours eut lieu la revision du professeur tant redouté. Vérifiant toutes les mesures avec son propre instrument, il parut satisfait. On réinstalla les précieux instruments dans leurs boîtes d'aca-
jou ; ils retournèrent au magasin se couvrir d'une noble poussière.
Nous allâmes plusieurs fois prendre des levés de terrain. Pour tout bagage : du papier, un compas, un crayon, une gomme et de bonnes jambes comme instruments d'arpentage. On mesurait avec les jambes la longueur d'une route, le côté d'un jardin. Bien souvent au milieu du travail on avait une distraction, on oubliait le nombre de pas calculés et il fallait tout recommencer. Un jour, mon terrain côtoyait un chemin de fer qui faisait des courbes. Je me servis des poteaux indicateurs pour mesurer mes longueurs. Un garde-barrière rencontré m'offrit un plan de la voie, me disant qu'il avait déjà servi à plusieurs de mes prédécesseurs. Confortablement assis dans sa baraque, je fis un beau croquis. Je me gardai bien de me vanter de ce bel exploit.
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Au mois de septembre eurent lieu les grandes manœuvres. Je regrettai bien de ne pouvoir marcher avec la garde qui y prit part.
A l'école, nous passâmes l'examen d'équitation devant une commission spéciale. On nous fit franchir des barrières et des fossés. Je fus très heureux de dire adieu pour un temps à la race chevaline.
L'exercice et la manœuvre du canon se terminèrent par des examens devant un groupe d'officiers. Nous exécutâmes et commandâmes les mouvements à tour de rôle.
Le service en campagne nous amusait beaucoup plus. La garnison de Copenhague envoyait alors des soldats d'infanterie et des hussards à l'école ; nous les commandions tour à tour. Un jour, je reçus le commandement d'un des partis. Sous mes ordres était le prince Ghira chargé de la cavalerie. Il la faisait manœuvrer en ayant bien soin de
garder auprès de lui un vieux marchi chevronné, et pour cause. 3e donnai des ordres du haut de mon cheval noir qui, entre parenthèses, avait très peur des coups de fusil et se cabrait tout le temps. On fit la critique, et je rentrai à l'école sur mon cheval noir aussi fier que certain général.
En octobre, nous eûmes la joie de voir arriver la classe 1895-1897 que nous nous réjouissions d'opprimer un peu. INous reçûmes aussi un nouveau programme ; mais il comportait toujours six heures de cours.
Je coiffai mon bonnet à poil pour le baplême de ma nièce. Ma grand'mère, la princesse de Joinville, y assistait. La cérémonie se fit à la campagne. L'évèque officiait ; il fit les cérémonies en latin et ensuite lut de nouveau les prières en français pour que tous pussent comprendre.
On me permettra de parler d'une autre fête, l'anniversaire de la naissance de ni,-)
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sœur Marie tombant le i3 janvier. Tout Copenhague est pavoisé; la princesse Marie est adorée en Danemark. Elle aime à faire le bien ; elle s'occupe de tous, prend l'initiative des bonnes œuvres, visite elle-même les familles pauvres, se prodigue sans jamais se ménager ; c'est bien la fille d'un Robert le Fort. Je suis heureux de toutes ces marques de sympathie qui affluent de partout. Le soir, au palais Jaune, tous les amis sont réunis pour entendre un chanteur suédois. Son succès est grand, car il chante les vieilles chansons de nos provinces de France. Nous aimons à fredonner après lui celle du Jolt tambour, cette ravissante chanson de la Bretagne. Loin du pays, cela fait du bien d'entendre ainsi des airs français.
A l'école, on pioche ferme ; car l'examen de sortie si redouté nous attend le mois prochain. L'examen de gymnastique est vite passé; j'avoue franchement que mes notes
furent plus que modestes dans cette branche. Le prince Ghira était le plus fort avec son agilité extraordinaire à laquelle se joignait une grande souplesse.
Février arrive; on pioche, on relit dos milliers de pages de livres autographiés à la presse de l'école. II faut tout retenir, car chacun veut arriver à un bon rang. Déjà on sent la fin des cours; tous les tailleurs, fournisseurs, passementiers militaires nous inondent de leurs prospectus ; tous veulent avoir notre clientèle.
L'examen est divisé en deux parties :
civile et militaire.
Le 19 février, nous ouvrons le bal par deux compositions écrites de mathématiques ; puis le danois, l'allemand, la topographie. Tout cela dure quatre grandes journées. On est un peu nerveux, assis à de petites tables, surveillé par un capitaine, qui empêche de tricher.
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L'oral commence; le professeur, accompagné de deux censeurs, est assis devant une grande table. Devant lui, une urne. Je m'avance, plonge ma main dans l'urne, ramène un petit papier que je présenté au professeur. Le plus dur pour moi est l'astronomie : j'ai beaucoup de peine à comprendre tous les mouvements des astres au firmament. Pour l'histoire qui termine la série civile, je suis interrogé sur les congrès du siècle.
Le mois suivant, deux séances d'art militaire écrit, de deux heures chacune ; le lendemain, la fortification et l'artillerie. Vient l'oral qui dure plusieurs journées. Enfin, jour béni, le 20 mars, je passe mon dernier examen, à neuf heures du matin, sur le cours de fortification. Je me contiens en quittant la salle, pour ne pas danser de joie. Rentrés chez nous, le prince Ghira et moi nous piquons un chahut monstre, digne du Moulin Rouge.
Le lundi suivant, j'étais chez moi, lorsque, à huit heures du soir, un planton du ministère m'apporta la lettre A. 810. Le roi, par un décret du 21, me permet de faire dans la garde le service de sous-lieutenant et d'en porter l'uniforme.
Le lendemain fut un beau jour pour moi. Je revêtis mon nouvel uniforme de souslieutenant, avec collet, parements et bandes de pantalon d'argent. Mon bonnet à poil sur la tête, je sortis tenant avec bonheur mon sabre au fourreau de cuir noir. Je me présentai à l'école militaire. Mes camarades étaient aussi en sous-lieutenants. On nous remit des brevets d'examen, constatant notre passage à l'école. C'est une vraie joie et pourtant nous quittons avec regret le personnel de l'école. En sortant, je me trouve mal, je me fais conduire chez moi où je reste au lit pendant plus d'une semaine. Celait une angine. Et j'avais de si beaux projets I
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J'obtins un mois de congé pour la France ; j'y passai le mois d'avril. Le 22, j'assistai en uniforme danois, à Chantilly, au mariage de ma sœur avec le capitaine de Mac-Mahon.
A un moment, je me trouvai entouré par les officiers du 8^ bataillon de chasseurs à pied. Le duc d'Aumale était charmé de me voir porter l'uniforme. Il s'amusait à soupeser mon bonnet à poil , à regarder les bandes d'argent de mon pantalon.
— Mon oncle , lui dis-je , cela est très joli ; mais ce n'est pas le pantalon rouge.
Le mot plut au vieux soldat.
Le premier mai 1896, je me présente, à l'heure du rapport, à la caserne de la garde. J'y vois tous les officiers, qui m'accueillent d'une façon charmante. Le colonel m'annonce que je ferai partie de l'école des recrues, comme instructeur, à partir du 10, jour de l'arrivée des hommes.
Le lendemain, j'assiste, sur le terrain des fortifications, à une intéressante manœuvre de cadres. Tous les officiers et sous-ofûciers disponibles y prennent part. Le soir, mes nouveaux camarades m'offrent à dîner au
cercle militaire. Je tâche de me bien faire venir d'eux et j'entre ainsi dans leur intimité.
Ce qui m'amusa certes moins, ce fui la tournée de visites aux officiers du corps, sans oublier le médecin major.
Tout Copenhague est aujourd'hui en fête. Le roi marie sa petite-fille, la princesse Louise, avec le prince de Schaumbourg- Lippe. Un grand dîner, en gala rouge, chez le roi ; puis à huit heures, selon la coutume danoise, le mariage a lieu dans une salle du palais. Après une longue réception , les mariés se retirent, conduits avec pompe à leur chambre nuptiale par un capitaine de la garde. Les malheureux doivent paraître le lendemain à la cour; je trouve cela très cruel. Le soir, toute la ville est illuminée; lo Théâtre Royal donne une représentation (le gala en l'honneur du mariage. On est assis dans une loge, sur des fauteuils pour-
pre et or; il fait très chaud. La salle présente un joli coup d'œil, par la variété des uniformes et des toilettes décolletées. Durant les enlr' actes, on passe au buffet. Au balcon, la foule acclame la famille royale.
J'assiste le lendemain à la bénédiction et au lancement d'un navire de guerre; c'est vraiment une cérémonie imposante.
Le dimanche, l'école des recrues se forme; un capitaine, deux lieutenants, deux souslieutenants, sont là, avec un nombreux personnel de sous-officiers et caporaux. Le capitaine nous donne ses ordres en attendant l'arrivée des recrues, à une heure.
Au début, le service, pour nous, va de six heures et demie à onze heures, et de quatre à sept heures. En garnison, les offiriers danois n'ont pas de mess; ils mangent en ville ou au cercle militaire; pourtant, à l'école des recrues, ils prennent leur déjeuner ensemble. Un fifre est chargé d'aller le
chercher au restaurant voisin. Dès les premiers jours, les officiers me chargent de leur fournir de la moutarde française. Je n'y manque pas.
On est très bien, à cette école des recrues ; il n'y a pas de tour de semaine; chaque jour, nous sommes tous occupés jusqu'à sept heures du soir.
Quel bonheur pour moi de me sentir libre toute la soirée, sans travaux, sans études! Je dois avouer que j'en profite pour m'amuser. Mon excellent beau-frère essaya bien d'abord d'enrayer mes velléités d'indépendance. Pendant un mois, chaque soir, à onze lieures, après le thé de la reine, il faisait une ronde chez moi et laissait sa carte de visite sous forme d'éperons, de brosse, dans mon lit.
A l'école, chargé d'abord de l'inspection do la première compagnie, je reçus ensuite l'instruction et le commandement de la première section.
C'est à ce moment que je fus présenté au duc de Connaught, reçu avec tous les honneurs dus à son rang ; il ne fit que passer une journée à Copenhague et fut convié à un déjeuner et à un dîner de demi-gala, à la cour.
Je suis doté d'une ordonnance, 141. C'est un jeune soldat très grand, né à Copenhague, s'acquittant avec tact et discrétion de mes commissions en ville. Je n'ai jamais eu à me plaindre de lui, sauf qu'il se brossait les cheveux avec ma brosse à habits. Il avait également une passion pour mon bâton de cosmétique, qui diminuait à vue dœil. Il exerçait la profession de maçon ; souvent, depuis, il est venu me voir en civil, coiffé d'un tube, chaussé de souliers jaunes. Les ouvriers danois, du reste, ont la passion de posséder un complet ultra-chic, pour les jours de fête.
Le dimanche, la revue de détail est passée
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avec soin ; je dois sévir et faire parader plusieurs recrues dont l'uniforme est plutôt sale. C'est, du reste, une habitude de découvrir les fautes, de trouver les musettes auxquelles il manque un bouton, les bottes mal cirées.
Un jour, mon lieutenant me fit bien rire. C'était pendant l'exercice, les sous-caporaux avaient leurs escouades, les officiers se promenaient et rectifiaient les fautes. Je vois mon lieutenant tirer des lettres de sa poche, les lire avec amour ; puis il arrache deux feuillets de son carnet et me crie de venir lui parler :
— Dites-moi , comment dit-on cela en français? Est-ce assez joli. Peut-on se servir de cette expression ?
Je meurs de rire, car je connais l'aimable destinataire de la missive. Il est un peu rouge, mon lieutenant. Il aura, du reste, maintes fois recours à ma qualité de Français.
SERVICE DANS LA GAKDt 133
Quelque temps après, notre capitaine nous convia à une fête chez lui. Quelle fête! Que de toasts, de pousse-café ! Dans le jardin de sa villa, les lanternes vénitiennes illuminaient les arbres. Les sous-lieutenants tirent beaucoup de bruit. Le lendemain, j'avais un mal de tête fou.
Ma section prend tournure; j'ai d'excellents sous-caporaux et surtout un sergent infatigable que je soigne. Les chefs de section rivalisent entre eux à qui aura la meilleure. Les hommes semblent me comprendre et travaillent dur. Ces bons soldats sont de grands enfants ; on peut en obtenir tout ce qu'on veut, mais il faut savoir les prendre, exciter leur amour-propre, changer souvent leur genre d'exercice et surtout ne pas les ennuyer ni les trop brusquer; je ne fais que parler des soldats danois qui ont de si grandes qualités.
Je suis fier d'une visite qui m'est bien
sous LE DANEBROli
sensible; un officier de turcos, de passage à Copenhague, est venu voir un lieutenant de la garde. Ce dernier a fait un stage aux turcos; nous fêtons de notre mieux notre nouveau venu.
Quelles bonnes journées passées à l'île d'Amager aux champs de tir, comme c'était intéressant! Les trois quarts des hommes de ma section ont déjà fait partie de sociétés de tir, ce qui facilite grandement ma tâche. Je réglais le tir d'après le vent avec mon sergent. On était bien tranquille, sauf lors de la visite du capitaine; alors l'on devenait un peu nerveux. Comme Napoléon P"", il posait un tas de questions : « rx)mbien de balles tirées? combien de points? quelle moyenne? »
A la caserne, tous les cinq jours un oflicier par compagnie assistait à la distribution du pain, au paiement de la solde. Les sousofficiers font des piles de pièces d'argent et
de sous sur une table près d'une fenêtre de l'entresol. Les pains de munition s'empilent sur une table à la fenêtre voisine. Les recrues passent une à une emportant leur bien. Alors vient la traditionnelle question du lieutenant :
— Avez-vous reçu tout ce qui vous est dû en pain, en argent?
Un Ja vel prononcé comme par un seul homme retentit et on rompt les rangs.
Juillet est vite terminé, août arrive; on songe avec anxiété à la présentation de l'école au colonel ; on travaille ferme en vue d'un bon résultat.
Au milieu du mois, nous exécutâmes deux grandes marches, la dernière à l'Ermitage dans le Dyrhaven. C'est le Bois de Boulogne danois. On y va aux courses comme à Longchamp. Après la halte , nous traversons une longue plaine en colonne par quatre. Tout à coup j'entends mon lieutenant com-
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mander la formation en colonne de compagnie; puis, pendant un quart d'heure, divers mouvements. Je répétais les commandements à ma section sans comprendre le but que mon lieutenant voulait atteindre. La vue d'un grand lévrier et d'une amazone — entre parenthèses, fort jolie — m'expliqua bien des choses.
A propos de chien, je me rappelle une anecdote qui fit le bonheur de l'école. Mon lieutenant avait une chienne de chasse blanche et noire nommée Shako. Or, pendant plusieurs jours, pas de Shako à la caserne. Je m'enquis malicieusement du sort de mademoiselle Shako : puis nous partons pour le tir à Amager. Les sections, commandées par leurs chefs à vingt pas de distance les unes des autres défilent à travers la ville; mon sergent contient un fou rire: je regarde et je vois à deux cents mètres ma Shako lenue en laisse par une ïovl jolie
SERVICE DANS LA GARDE 13"i
main gantée de blanc; l'autre main tenait une ombrelle rouge à pois blancs. Un fou rire général se propage tout le long de la colonne. Le lieutenant ne savait plus quelle contenance tenir.
Le dimanche, selon notre coutume, le prince Chira et moi passions la journée à la cour de Bernslorff; l'impératrice douairière de Russie v séjournait. Quel charme! toujours un mot aimable pour chacun et en particulier pour les deux membres de la côtelette : Chira et moi !
Le colonel consacra trois jours à inspecter l'école qu'il vit à la gj'mnastique, à la théorie, à l'exercice et au service en campagne.
Sur le terrain, ma section se distingua : le maniement d'armes fut irréprochable. J'entendis un capitaine, vétéran de 1864, s'écrier:
— Est-ce qu'il (c'est de moi qu'il parlait) leur a promis du Champagne pour qu'ils manœuvrent si bien.
Le colonel se montra satisfait; moi aussi.
Au servicee n campagne, le colonel aimait à poser lui-même aux hommes des questions qui souvent les déconcertaient. Les connaissant, ma section ne fut pas prise au dépourvu.
Le mercredi 21 août, l'école des recrues fut dissoute et je rentrai enfin à ma chère compagnie pour prendre part à la préparation aux tirs de guerre, ce qui m'intéressait beaucoup.
Nous voilà en route pour le camp de Frederiksvaerk. Celte année-là, la première étape nous conduisit à Ganlôse. Notre capitaine, pêcheur enragé, y prit en une heure deux brochets dans un étang ; puis son hameçon s'accrocha dans des herbes; de crainte de casser sa ligue, il se déshabilla et entra en chemise dans l'eau, le bonnet de police sur la tête. L'hameçon ne fut pas cassé.
J'élnis logé chez de très braves gens, petits
propriétaires, qui se mirent en quatre pour nous. Notre hôte était un collectionneur ; il ramassait les pierres de formes bizarres et les rangeait soigneusement dans son jardin. Je dus en passer une inspection fort minutieuse pour lui faire plaisir, mais qui ne m'amusa pas du tout.
Le lendemain, nous arrivâmes au camp; la commission de tir nous invita à dîner, un vrai dîner de gendarmes avec force toasts. La soirée se passa fort gaiement.
Le lendemain, je n'étais pas à mon aise, je devais commander à ma section un tir de guerre, que la commission de tir devait suivre tout le temps. Un sous-lieutenant récemment promu est toujours inquiet la première fois. Je m'en tirai bien ; mes distances étaient justes, sauf celles des barques sur la mer que j'avais évaluées neuf cents mètres au lieu de sept cents. La critique se fit et je me sentis heureux lorsque je commandai
de décharger les armes. Nous exécutâmes ensuite un tir par compagnie ; et nous revînmes à Copenhague en traversant toute la ville; je ne revis pas l'ombrelle à pois blancs.
Les réservistes arrivèrent; il fallut les conduire à la visite du médecin, puis au magasin d'habillement. Avec eux commença tous les deux jours l'école de bataillon alternant avec le service en campagne.
Le général inspecteur de l'infanterie vint nous visiter. Mon capitaine est sur le point de passer lieutenant-colonel — le grade de chef de bataillon n'existe pas en Danemark; — aussi cette inspection a-t-elle une grande importance pour lui ; nous l'avons senti pendant l'été. Le « vieux Pierre » (tous les officiers ont des surnoms) est adoré de ses hommes. Il est sévère, mais juste. Quand on a fait quelque mouvement remarquable, on entend :
SERVICE IiANïï LA GARDE 141
— C'est bien ; je suis content; compagnie, halte! arme au pied, repos.
Lorsqu'il n'est pas content, c'est :
— Pas gymnastique, en avant arche î
On connaît ça. Il a quelques petites manies inoffensives. Entre les deux rangs il doit y avoir un mètre de distance; le capitaine a un petit mètre qu'il tire de sa poche pour mesurer la distance. Quand on présente les armes, il va toucher à quelques fusils qui ne sont pas assez droits. C'est un bien brave homme tout de même et nous lui devons beaucoup.
Le dimanche suivant il y a fête à bord de VEtoile Polaire, le yacht de l'empereur de Russie; un déjeuner est donné auquel Chira et moi sommes invités. La table est plus que. luxueuse; tout vient de Paris; des courriers spéciaux apportent même des légumes français. Les cuisiniers sont de grands personnages français décorés de plusieurs ordres.
Les matelots des équipages de la garde sont magnifiques, de superbes géants avec des figures bronzées et de grosses mains calleuses. La musique du bord, très nombreuse, fait entendre des airs russes assez bizarres. On vide des coupes de Champagne. Le roi de Danemark et son fils, le prince royal, sont en uniforme russe.
On revient en chaloupe. Sur le siège de la première voiture monte le cosaque de l'impératrice avec son costume bigarré et son colback à flamme bleue et or sur l'oreille. Lorsque ce cosaque vient chaque année au palais, il pose toujours la même question à ses collègues de l'antichambre :
— Moi vouloir belle madame, belle madame.
Et le lendemain il rentre un peu pAle, le cher homme.
A l'école de bataillon on a beaucoup d'ordre dispersé. Quel beau coup d'œil de
voir tout le bataillon réuni emporter d'assaut une hauteur I Nous poussons les hourras réglementaires. Les musiciens ne goûtent pas ces charges qui les essoufflent.
Je passai une agréable soirée avec les souslieutenants de la garde. Je les avais invités à dîner; nous fîmes beaucoup de bruit; quelques chaises perdirent, je crois, leurs pieds... Le lendemain, mon capitaine me regarda tristement à l'école de bataillon ; j'avais les jambes un peu molles.
— Quand donc, me dit-ii, cesserez-vous de faire la noce ?
Je goûtai fort une manœuvre de nuit qui me parut très intéressante avec l'attaque des avant-postes, puis des patrouilles se faufilant entre les vedettes. Vu l'obscurité, nous ne devions pas faire mettre la baïonnette au canon.
En octobre, nous eûmes deux jours de manœuvre avec la garnison. Le prince royal,
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très élégant sur son cheval blanc, nous passa en revue. Le 8, les réservistes furent congédiés; avec eux partirent les recrues qui quittaient le service après leur cinq mois de présence à la caserne. Les officiers se réunirent au traditionnel dîner « Exercerniiddag » en uniforme, à l'hôtel Fônix. Au Champagne, le colonel se lève :
— Messieurs, la santé du Roi!
Et la musique de la garde entonne l'hymne national danois, que nous écoutons debout Après, commence une série de toasts. Je dois avouer qu'on boit ferme à ces dîners.
Je quittai de nouveau avec regret ma chère première compagnie, devant passer l'hiver en qualité d'instructeur à l'école des élèves gradés de la garde qui devaient être promus à l'arrivée des recrues en mai 1897.
l'éco;le des élèves gradés de la garde