‹ Sous le DanebrogChapitre 8 sur 10 · DU RÉGIMENT DU GÉME · texte numérisé non relu

DU RÉGIMENT DU GÉME

Chaque année il se forme au régiment du génie une école spéciale dont la durée est de cinq semaines. Elle reçoit un lieutenant et un sergent venant de chaque corps.

Un jour, je dînais avec un lieutenant de mes amis qui devait en faire partie. II me conseille d'envoyer une demande au ministre, me ilisant que nous passerions un bon mois ensemble. Aussitôt dit, aussitôt fait; n'étant que surnuméraire à la garde, ma demande fut agréée.

Le 18 mai, tous les élèves se réunirent à

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la caserne du génie, près de Copenhague. Le personnel de l'école — un capitaine, un lieutenant et plusieurs sous-officiers, — provenait exclusivement du régiment du génie.

L'école est divisée en deux groupes distincts, celui des officiers et celui des sous-officiers. Le service va de sept heures trente à une heure trente, avec trois quarts d'heure pour le déjeuner; après quoi on jouit de la liberté la plus grande.

Le matin, par un beau soleil, j'enfourchais Juliette (Juliette, c'est ma bicyclette) et me voilà fendant l'espace, pédalant ferme ; car on est souvent paresseux lorsqu'on s'est couché tard. Je dois traverser la caserne du génie pour parvenir au terrain de manœuvre où chaque compagnie a son terrain, ses baraques.

De sept heures trente à neuf heures, on s'ennuie un peu ; c'est l'exercice des signaux qui a lieu. Nous le connaissons

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tous, depuis l'école des officiers. Les sergents du génie nous instruisent. Le capitaine se promène à grandes enjambées et active l'instruction. Neuf heures sonnent ou plutôt le clairon se fait entendre. On va déjeuner. Chaque jour, pendant le temps du repas, la musique du génie nous joue les meilleurs airs de son répertoire. Si on est bien avec le chef de musique, qui est très sympathique, on entend des morceaux chers à son cœur. Le jour de mon arrivée on joua la Marseillaise, ce qui me toucha beaucoup. On est en tenue de travail, en grosse toile des pieds à la tête avec les bottes. Les trois quarts d'heure sont vite passés; la cigarette ou la pipe est éteinte. Après le repas, on s'étend sur l'herbe. Quelques-uns dorment ; la grosse voix du capitaine les réveille.

On s'en va alors creuser des tranchées de toute espèce, pour tireurs couchés, puis à genoux, ensuite debout. Chacun a son carré

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démarqué; on creuse; quelquefois le sergent met la main à la pioche pour la démonstration, on la lui laisse quelques minutes et le trou s'agrandit. Le capitaine vient en mesurer la profondeur avec une perche. Il manque encore quelques centimètres. La pioche fait des cloches au creux de la main ; le mouchoir roulé autour du poignet, on reprend le travail ; puis il faut enlever avec soin des carrés de gazon pour consolider les pentes; il y a aussi des épaulemcnts pour les canons, et il faut les construire avec rapidité.

Un autre jour, on fait des abattis, des fascines; on creuse des trous de loup; ou bien on s'exerce à de savants travaux de fil de fer pour les réseaux servant de défense accessoire aux ouvrages. On passe tout en revue sans oublier les abris couverts de paille, les huttes, les latrines, les trous pour faire la soupe. Je trouve cela bien amusant.

Et les mines? quel plaisir de charger le^

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dispositifs de mine ! de faire sauter les rails ! On apprend à y fixer l'explosif, à mettre le feu. Un jour, un lieutenant de hussards est chargé du travail ; il est un peu timoré. On le blague ; il a toujours peur de sauter avec les rails. Un gros arbre saute en l'air, fendu en plusieurs morceaux qui entraînent la terre, les cailloux : c'est un vrai petit Vésuve.

Durant plusieurs jours, nous allons tous à la campagne pour exécuter des signaux. On s'empile dans les voitures régimentaires avec tous les appareils. On se rend de fort en fort pour signaler. A la station, on est trois. L'un tient le drapeau qu'il manœuvre. L'autre se fatigue l'œil et le bras à regarder dans une lunette. Le troisième, confortablement assis, fait l'office de secrétaire et transcrit sous la dictée les dépêches. Au début, des erreurs se commettent, on ne comprend pas; il faut tout recommencer ; on s'y habitue vite ;

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puis il y a les signaux la nuit avec les lanternes aux verres de différentes couleurs. En pleine obscurité, le soir, on ne s'ennuie pas à cet exercice.

On nous initie au service des chemins de fer; il faut promener de lourdes poutres, des rails, construire une voie. C'est un bon travail. On se rend en corps à la gare des marchandises de Copenhague, où nous formons nous-mêmes un train. On y installe tout le matériel d'amjjulances. Des camarades jouent le rôle de blessés; on choisit les plus maigres et par conséquent les moins lourds. On les hisse avec leur couchette dans les wagons. Nous visitons aussi les baraques de la Compagnie des chemins de fer. J'ai admiré de ravissants petits modèles. La Compagnie a un matériel très complet, système Deciiuville, fourni par la fabrique danoise « Vulkan », à Maribu.

Nous sommes aussi initiés à l'école des

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ponts. On navigue sur des pontons ; sur le terrain de manœuvre, il y a un grand étang avec une île au milieu. Il faut construire des ponts, des passerelles. Armé d'un lourd maillet, on enfonce des poutres dans l'eau ; on les fixe ensuite à l'aide de cordages, puis il faut courir avec des planches ; tout se passe comme à l'exercice. Le modèle des équipages de ponts danois est adopté en Espagne et dans la République Argentine.

Un jour, nous nous rendîmes aux environs de Copenhague pour jeter un pont sur une petite rivière. Il fallut transporteries longues poutres, les planches. Un officier du génie autrichien nous honora de sa visite et parut s'intéresser à nos travaux. Nous fûmes ensuite photographiés en groupe. Les Danois adorent être photographiés et saisissent toutes les occasions de poser devant un appareil.

Les manœuvres du téléphone servant aux avant- postes m'intéressèrent vivement.

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Les quatre derniers jours furent consacrés à visiter les forteresses et les chantiers de la marine.

Sans remonter à l'évêque Absalon qui, en 11(37, a commencé à s'occuper des fortifications de Copenhague, disons deux mots de celles-ci. A terre, à l'ouest, il existe une enceinte continue à vingt-trois fronts d'environ quatorze kilomètres ; vers le nordouest et le nord, une série de forts, avec, en deuxième ligne, quelques batteries ouvertes ; on a, en outre, prévu une inondation. La première ligne des fortifications esta environ onze kilomètres du contre de la ville.

La rade est protégée par deux lignes de forts maritimes. De 1884 à 1898, on y a consacré onze millions de couronnes.

Dans ces fortifications, j'ai été bien heureux de voir des produits de l'industrie fran(.aise: des pièces à tir rapide fabriquées à Paris, d'autres modèles exécutés par la

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Compagnie des Hauts Fourneaux de Saint- Chamont et, enfin, des tours renfermant deux pièces de quinze centimètres fournies par la Société Ghâtillon-Gommentry .

Quant aux chantiers de la marine, leur construction date du milieu du xvii« siècle. Le Danebrog, le premier vaisseau qui y fut bâti, y fut lancé le 6 octobre 1692 ; il sauta à une bataille navale. C'est dans les grands bassins de ces chantiers que la flotte séjourne lorsqu'elle n'est pas armée.

RETOUR A LA GARDE

RETOUR A LA GARDE

L'école du génie une fois dissoute, je me présentai de nouveau à la garde. Devant entrer bientôt à l'école d'état-major, je fus pendant deux mois exempté de service afin de pouvoir m'y préparer. L'école des recrues de la garde battait alors son plein. Tous les anciens soldats au nombre de cent soixante (quarante par compagnie) formaient une compagnie de manœuvre dite « Ôvelseskompagni », dissoute en même temps que celle des recrues.

Juillet fut un mois brillant pour le Dane-

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mark. Le roi des Belges vint passer une journée avec la famille royale à la campagne au château de Bernstorff. J'eus l'honneur de déjeuner à la môme table que lui. Il appelait aimablement tous les princes « mon cher cousin » et fit beaucoup de politesses à tous.

Il paraissait très pressé de regagner son yacht que nul Danois, pas même le roi, ne visita. C'était le 18 juillet. Cinq jours après, le roi de Siam arriva à bord de son yacht le Maha-Chakri. Il fut reçu au port en grande pompe ; tous les officiers supérieurs, les autorités avaient été convoqués pour parader devant lui.

Une compagnie d'honneur est prête à lui présenter les armes. Le roi débarque, il est suivi par plusieurs de ses enfants; il fait bonne impression. Il parle bien l'anglais mais lentement et est au courant de tout. Il passe en revue la compagnie d'honneur

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en marquant le pas ; j'ai bien envie de rire; puis il vient se placer au milieu de la place face à la compagnie. Il attend qu'elle défile devant lui, comme il l'a vu faire dans les autres pays qu'il a visités. En Danemark ce n'est pas la coutume ; aussi le prie-t-on de monter en voiture. Il se rend au palais escorté par les hussards de la garde en grande tenue. A Amalienborg, la garde présente les armes. Déjeuner et dîner de gala ce jour-là. Le l(;ndemain on tâche d'amuser le roi à la campagne. Le samedi, nous sommes conviés à bord de son yacht. Je m'y suis franchement amusé. Déjeuner excellent, servi par des garçons de l'hôtel Fônix, des confidents pour moi. Les toasts s'échangent ; la musique siamoise fait entendre des mélodies plaintives. La grosse caisse est peinte en rouge avec un gros éléphant blanc dessus. Deux marmitons chinois passent ; mon neveu Erik ne trouve rien de

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mieux que de tirer leur longue queue. Le roi du Danemark distribue des décorations aux Siamois ; émoi du pauvre roi ! Il en manque une pour un page (je ne suis pas sûr de son sexe). La garde présente les armes avec des fusils un peu rouilles, il me semble. On quille le Maha-Chakri fort amusé de cette visite exotique.

Le mois suivant, le roi de Danemark mariait encore une de ses petites-filles à un prince suédois. Celait la princesse Ingeborg; son mari, le prince Charles de Suède, superbe officier de haute taille.

\je, 7 septembre, tout le Danemark fêta les quatre-vingts ans de la bonne reine Louise.

Les réservistes étaient arrivés à la garde le 12. Je revins de France pDur reprendre ma place à ma chère première compagnie, où je passai un bon mois. Tous les deux jours, service en campagne et école de bataillon. Le 27 septembre, j'eus le chagrin de

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voir mon ami le prince Chira quitter le Danemark. Cela me lit beaucoup de peine. Vivant côte à côte, partageant plaisirs et labeurs pendant six ans, nous nous entendions à merveille. On — je ne précise pas — le regretta beaucoup dans cette bonne ville de Copenhague.

Le lundi 4 octobre, nous commençâmes une série de manœuvres auprès de Copenhague d'une durée de trois jours. Le roi nous passa en revue. Jamais je n'ai vu un cavalier aussi beau, aussi élégant, bien qu'il comptât alors soixante-dix-neuf ans. Il saluait tout en galopant devant le front des troupes, suivi d'un brillant état-major ; les drapeaux s'abaissaient à son passage, les musiques jouaient l'hymne royal, et les trois hourras réglementaires l'accueillaient partout. Nous défilâmes devant lui. Je dois dire que j'étais fier de me trouver à la tête de la troisième section de la compagnie ; le prince Christian

commandait la première. Nous rentrâmes à huit heures trente du soir. Le lendemain, dernier jour de manœuvres. Les réservistes retournèrent dans leurs fo3'ers respectifs, qui à son bureau, qui à son champ. Je quittai la garde le 8 octobre pour aller perfectionner mon instruction à l'école d'étatmajor.

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