ÉPILOGUE
La convalescence de M">^ Eustoquie Doucin fut longue; elle n'y épargna rien : bains, pâtes, crèmes, cérat, glycérine, onguents. Au bout de deux ans, après avoir, tous les jours, interrogé son armoire à glace, elle se crut définitivement guérie. Toutes les cicatrices avaient disparu, surtout la plus redoutable, la date de 1760. Rien ne s'en voyait plus; un océan de blancheur y avait succédé.
Eustoquie Doucin se maria.
Elle épousa un égrillard au noir sourcil, aux larges épaules, qui ne lui fit pas regretter le temps perdu, un véritable payeur d'arrérages. Tous les deux aimaient à jouer, et ils jouaient tous les jours. Une fois, entre autres, ils jouaient à la main-chaude d'une ftçon un peu libre peut-être, et dans un déshabillé qu'excusait la saison automnale.
l6 sous LE MANTEAU
Les claques plcuvaicnt, données, reçues, à travers les éclats de rire. Une d'elles fut si vigoureusement appliquée par le mari qu'il en eut des regrets et qu'il craignit d'avoir blessé sa chère femme. Il y voulut voir. Eustoqu' résista, mais elle ne fut pas la plus forte.
Le mari poussa une exclamation de prise...
La claque avait été si formidable qi avait fait ressortir en rouge les chiftVes di: liques : 1760.
Fatalité !
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^^^i l'ï reine de Navarre revenait au monde, — hélas ! on n'en voit plus, de ces majestés gaillardes ! — elle ne manquerait pas de choisir la ville de Nice comme théâtre de quelques-unes de ses hardies Nouvelles iioiivcUes. Nice est, en effet, agencée merveilleusement pour ces sortes d'aventures; aussi n'y a-t-il pas de jour qui n'amène son scandale, et ce ne sont plus, comme dans la reine de Navarre, histoires de moines et de marchands, quiproquos de maîtresses et de servantes, bousculades d'auberges.
l8 sous LE MANTEAU
niaises mises à mal, galantes batelières, — car la comtesse couronnée se contentait de tout un petit monde bourgeois et populaire, — mais nobles équipées entre grandes dames et seigneurs, parties fines dans les villas somptueuses, frasques éhontées en plein soleil.
Encore une, le mois dernier, et à la suite de laquelle trois personnes ont dû quitter la ville des orangers.
Tout le monde, depuis la promenade des Anglais jusqu'à Villefranche, se souvient du docteur Vingtras, un docteur absolument mondain, grand, bien luiti, comme auraient dit nos aïeules. Le docteur avait eu des bonnes fortunes célèbres. On le savait particulièrement assidu auprès d'une brillante Espagnole, connue sous le nom de M^^ Hernandez. Le docteur était-il son amant ? Tout le monde ne l'aurait pas parié, mais tout le monde en aurait juré. D'ailleurs, soit en qualité de courtisan, soit en qualité de médecin, il avait ses grandes et petites entrées chez M.™^ Hernandez à toute heure du jour.
Or, voici ce qui arriva au docteur Vingtras, un matin qu'il était sorti pour rendre visite à la belle étrangère. Ne trouvant personne dans l'antichambre, personne dans les salons, par
LA VENGEAXCE DU A[EDECIN I9
une absence inexplicable des domestiques, il poussa jusqu'à la chambre à coucher. Là, il hésita, la main sur le bouton de la porte, comme s'il avait eu conscience de sa témérité. Mais un bruit singulier qu'il crut entendre, quelque chose comme un susurrement d'oiseaux, le décida au lieu de l'arrêter. Ai-je dit que le docteur, un de nos spéciaHstes distingués, avait au plus haut degré la spécialité de la jalousie? Il ouvrit donc la porte et écarta une tapisserie.
Quel spectacle s'oft'rit à ses yeux ? Il eût été ravissant pour un autre que pour lui. La brûlante senora était dans les bras d'un jeune duc italien. Un cri strident s'échappa au même instant des deux poitrines confondues. Le désenlacement eut la durée d'un éclair; l'un et l'autre se retrouvèrent sur pieds, comme dans une féerie. Le docteur Vingtras était resté immobile et sombre. Avant de recevoir la bordée prévue de M"!'-- Hernandez, il eut le temps d'adresser ces mots à son rival :
— J'espère que M. le duc de Grignolino voudra bien me fiiire l'honneur de passer chez moi dans la matinée de demain.
Le petit duc de Grignolino le regarda d'un air effaré et s'inclina sans mot dire.
Au fond, le docteur Vingtras était indigne. Se voir préférer cet être greloteux, blême, cet avorton ducal, lui semblait une chose inadmissible. Et tout en se promenant le long du Paillon, il rêvait à une vengeance comme on en verrait peu .
Pendant ce temps, le duc de Grignolino, après avoir été jeté à la porte par M'"'; Hernandez, se livrait à ses réflexions en arpentant la baie des Anges, et se trouvait vraiment bien bon d'avoir accepté le rendez-vous irrégulier du docteur Vingtras.
Pourquoi le docteur n'avait-il pas procédé comme tout le monde, et ne lui avait-il pas envoyé une couple de témoins, s'il crovait avoir à se plaindre de lui? Le petit duc était bien tenté d'oublier cet incident; mais son silence en présence de l'invitation du docteur n'avaitil pas été une sorte de consentement?
Il se résolut donc à aller chez l'Esculape niçois.
C'était l'heure de ses consultations.
Le duc de Grignolino fut introduit par le valet de chambre dans le salon commun où attendaient plusieurs malades.
Le duc voulut protester et dit au valet de
ch.imbre qu'il s'agissait d'un rende;^-vou5 exceptionnel. Celui-ci répondit que pour rien au monde son maître n'interrompait ses consultations.
— D'ailleurs cela ne sera pas long, monsieur.
Le duc consentit donc à attendre.
Mais il était légèrement agacé lorsque son tour fut venu et qu'il se vit devant le docteur Vingtras.
Celui-ci, vêtu d'une robe de chambre entièrement noire, le regarda longtemps avec attention.
— Comment va votre santé , monsieur le duc, lui dit-il enfin ?
Le jeune duc ne s'était pas attendu à cette question. Ses traits manifestèrent son étonnement.
— Donnez-moi votre pouls, continua le docteur.
Et il ajouta :
— Peu de fièvre... Ainsi, monsieur, rien ne s'est encore déclaré?
Le duc fit un mouvement et pâlit.
— Veuillez vous asseoir, je vous prie..., je vais vous écrire une ordonnance.
— L'ne ordonnance !
— Ne suis-je pas médecin?
— Ah! ciel! s'écria le petit duc, comme si un voile s'était déchiré devant lui. ^
Le docteur, ayant écrit son ordonnance, la lui tendit poliment.
Le duc de Grignolino ne put s'empêcher d'y jeter les veux et lut, à travers ses paupières troublées, quelques mots comme ceux-ci : « Tartre stribié..., cubèbe..., arenaria rubia..., trois pilules par jour... Privation absolue de vin, de thé, de café, etc., etc.. »
— Revenez me voir, monsieur le duc, dit le docteur Vingtras avec une expression infernale dans le regard.
LE GT^ELOT
E VOUS donne ceci pour un des plus jolis contes du x\i<^ siècle.
Il vaut TJk'iiiidore et le Sultan Mirapoiif. Et, sans plus de préambule, j'entre tout de suite en matière.
Il est sept heures du soir, ce qu'on appelle entre chien et loup. L'Abbé, le Militaire, le Fermier-Général, sont réunis chez une actrice de l'Opéra dans sa petite maison du faubourg. La conversation, qui a, sans doute, épuisé tous les sujets, est tombée sur les livres, c'est-à-dire sur les romans.
Quelqu'un tire alors de sa poche un mignon
sous I. F. M A \ T n A C
petit volume relié et doré sur tranche, tout récemment sorti des presses clandestines du libraire Cazin, qui en est à son troisième voyage à la Bastille. L'Abbé s'offre à en donner la lecture; on accepte. Un laquais allume les bougies, ferme les rideaux et les portes. On écoute.
Vovons cela.
Laissez-moi vous présenter le prince Aloès; c'est le plus beau, le plus accompli des princes, et en même temps le plus infortuné. Mais son infortune ne ressemble à aucune infortune connue, comme vous allez en juger. Vainement les fées rassemblées autour de son berceau l'ont doté de mille avantages ; une d'elles, la dernière arrivée au rendez-vous, — l'éternelle fée méchante de tous les contes, — a neutralisé la plupart de ces dons brillants.
D'un coup de sa baguette, elle a suspendu un grelot au nez du petit prince Aloès, un véritable grelot, monstrueux et sonore.
On s'imagine aisément le désespoir de la famille régnante. Quelle figure peut aspirer à faire dans le monde un héritier du trône ainsi disgracié? Gouverne-t-on les peuples avec un grelot sur le nez ? Evidemment non.
Les mcdecins du royaume, appelés immédiatement, se sont prononcés contre une opération qui pourrait mettre la vie du prince Aloès en danger.
Dans cette circonstance, la Reine se souvient d'un Génie, pour lequel la chronique prétend qu'elle a eu jadis de tendres faiblesses, et elle va le consulter.
— Hélas ! chère madame, lui dit le Génie, mon pouvoir est inférieur à celui de la tée Méchante; je ne peux défiiire ce qu'elle a tait. Tout ce que je puis...
— Parle/.! oh! parlez, Raoul! dit la Reine.
— C'est de déplacer le grelot et de le reporter dans un endroit du corps moins en
vue.
— Oui, Majesté.
— Mais, je n'en demande pas davantage ! s'écrie la Reine avec reconnaissance ; cela sauvera du moins l'honneur de notre dynastie.
Où le Génie avait-il placé le grelot?
C'est ce qu'on apprendra dans peu de temps.
En attendant, l'éducation du prince Aloès ressemble à toutes les éducations princières. On lui cache les choses les plus importantes
de la vie, et surtout, d'après la recommandation de la Reine, on le laisse dans l'ignorance la plus complète de l'anatomie humaine. On évite de lui faire fréquenter les bains publics. De cette fiiçon, Aloès se croit pareil en tout aux autres hommes.
Cependant, la Reine ne peut s'empêcher de jeter de temps en temps sur lui des regards singuliers...
Aloès voyage; il se forme, il hante les belles sociétés. Voici qu'il touche à l'âge critique, qu'il devient rêveur, qu'il pousse des soupirs à tout bout de champ. Son cœur parle, son cœur bondit : il est amoureux. Il brûle pour une jeune veuve, un peu prude, comme il en faut aux débutants.
Un matin, il se présente à sa toilette et a le bonheur de la trouver seule. Il s'asseoit à côté d'elle et ne tarde pas à gesticuler. Sa main va soulevant une palatine qui lui laisse entrevoir un double chef-d'œuvre orbiculaire.
— Finissez, prince, ou je me verrai obligée d'appeler mes femmes ! murmure faiblement Zoïra (elle s'appelle Zoïra).
Aloès ne l'écoute pas, il est à ses genoux; il dévore ses mains de caresses. Elle n'oppose plus qu'une molle résistance à ses transports.
Tout à coup un bruit étrange se fait entendre : DrcViii âin diu, lireliii !
C'est le grelot qui trahit sa présence.
Repousser Aloès et se redresser de toute sa taille, c'est pour Zoïra l'affiiire d'une demiseconde.
— Eh quoi! lui dit-elle, après avoir voulu abuser de ma faiblesse, vous poussez la noirceur jusqu'à sonner pour me perdre!... Sortez, prmce, sortez, et ne reparaissez plus devant mes yeux !
Dire les réflexions qui assaillent l'esprit d'Aloès au lendemain de cette bonne fortune, cela n'est pas aisé. Il devine plusieurs choses, il n'en comprend pas plusieurs autres. Il s'en ouvre à son précepteur, qui balbutie et devient de toutes les couleurs.
— Qu'ai-je donc de si extraordinaire dans ma personne? lui demande-t-il.
— Rien, Altesse, rien, je vous le jure! répond le cuistre en tremblant de tous ses membres.
— Est-ce que ce grelot
■ — Ce grelot, illustre seigneur, est un ornement qui vous est commun avec tous les princes vos confrères.
28 SOLS LH MAXTEAC
— Ah!
— Oui.
— Tu es sûr, gouverneur, que tous les princes ont un grelot?...
— Sans exception, répond effrontément le gouverneur.
N'importe, l'inquiétude est entrée dans l'esprit d'Aloès. Il passe la journée dans une sombre méditation.
— Après tout, se dit-il, toutes les femmes ne sont pas aussi ignorantes que Zoïra. Je suis peut-être le premier prince qu'elle ait vu. Portons mes hommages ailleurs.
On est justement en carnaval. Le prince Aloès s'en va au bal, comptant sur une passade; il s'est déguisé et masqué jusqu'aux dents. Son espoir n'est pas déçu : plusieurs beautés viennent le lutiner; il s'engage avec l'une d'elles et obtient de la reconduire à son logis.
Là, il devient pressant. Il n'a pas de grandes sévérités à vaincre; on fait pour lui la moitié du chemin ; sa flamme est sur le point d'être couronnée.
Drcliii âin diii, (hrliti!
— Oiioi ! s'écrie la belle en éclatant de rire, vous avez poussé la mascarade jusqu'à...
Aloès se relève furieux.
A ce moment, l'auteur anonvme du Grelot ouvre une parenthèse pour nous faire part des réflexions que suggère aux hôtes de la petite maison la lecture de ce roman.
Le Financier, qui a plusieurs fois donné des marques d'impatience, s'écrie :
— Ce prince est décidément un homme à jeter par les fenêtres; il est insupportable avec son grelot... Que n'y mettait-il du coton?
— Peut-être n'était-il pas percé de façon à pouvoir être bouché ainsi, objecte l'Officier.
— Ah ! voilà comme un rien embarrasse les gens!... En ce cas-là, j'y aurais coulé bien délicatement de la cire.
— L'auriez-vous pu sans faire courir des risques affreux au prince? réplique le Militaire.
— La belle difficulté ! continue le Fermier- Général; on vous prend un homme, on vous le place...
— Fi ! interrompit l'actrice, n'allez-vous pas nous faire une description à votre manière? Vous vovez bien que médecins et chirurgiens y avaient perdu leur grec, et que tout est surnaturel dans cette aventure. Continuez, l'Abbé.
L'Abbé continue.
On assiste encore à plusieurs tentatives du prince Aloès; une d'entre elles s'annonce assez heureusement. Il a soupe en tête-à-tête avec Almazine. Les esprits pétillants du Champagne lui inspirent les plus jolis compliments du monde; il va profiter de l'occasion, lorsqu'une femme de chambre a la malencontreuse idée d'apporter la petite chienne favorite d'Almazine.
— Hé, bonjour. Follette! s'écrie Almazine en la mettant à table auprès d'elle.
Le prince est oublié ; il veut reconquérir ses droits; la chienne grince des dents. Pourtant, il parvient à entraîner Almazine sur une ottomane. Éloquent, persuasif, il a regagné en peu de temps le terrain qu'il avait perdu; son triomphe s'apprête...
Drcliit (Un cJin, drelin !
C'est le grelot.
Cette fois, on semble résolu à le laisser sonner.
Mais la petite chienne est tombée en arrêt; elle se hérisse, elle aboie, elle écarte les pattes ; enfin, elle s'élance sur l'objet de sa colère et ne veut pas lâcher prise...
Des laquais accourent, crovant à un accident. Quel tableau digne de Fragonard en gaieté.
Toutes ces mésaventures (et j'en oublie à. dessein) sont bien faites pour décourager un homme moins obstiné que le prince Aloès. Mais il a juré d'avoir le dernier mot dans ce duel bizarre avec l'amour.
Les boudoirs ne lui réussissant pas, il essaie des bosquets. Nouvelle contrariété. Il s'est placé trop près d'un essaim d'abeilles : le bruit du grelot les appelle, elles fondent sur lui, le piquent, le martvrisent.
Il y a un dénouement à tout, il y en a un au Grelot, mais je n'en suis pas content. L'auteur a imaginé que le grelot se détachait et disparaissait dans un coup de tonnerre. Trop facile, en vérité.
J'avais trouvé un autre dénouement plus ingénieux, selon moi, et tiré du fond même du sujet. La fée Méchante s'humanisait et promettait de désenchanter le prince Aloès lorsqu'il aurait rencontré une femme qui se serait éprise sérieusement de lui et ne se serait point moquée du grelot.
Alors le prince Aloès épousait une sourde.
GcAILLoAT<piSES MILITcAIT^ES \
tout temps, les militaires ont eu la prétention d'être irrésistibles en amour. Je ne remonterai pas plus haut que les soldats de Louis XV, les Jolicœurs, les Latulipes élégants, bien astiqués. Que de cœurs suspendus aux crocs de leurs moustaches ! Cette tradition galante fut continuée et vulgarisée par les troupes victorieuses du premier Empire, gens à plumets, à sabretaches, à passementerie, qui, aies en croire, ne connurent jamais de cruelles. Ils exécutèrent, pendant longtemps, à travers tous les
pays du monde, non seulement une chasse à l'homme, mais aussi une chasse à la femme.
Cette éruption de sentiments « à la grenadière» engendra une littérature spéciale, grasse, joviale, grossièrement enluminée, et dont Pigault-Lebrun a donné les spécimens les plus réussis. Et ce fut bientôt toute une école de romanciers à la suite ; les cabinets de lecture curent un casier particulier où vinrent s'approvisionner les grisettes : après Les Barons de Fdshchii, ce furent Le Major autrichien, Amour et gloire, Les Aventures d'un hussard français, Les Amours d'un aide de camp de Barras, etc. , écrits dans une phraséologie particulière, où le grotesque le dispute à la sensibilité, où la mythologie apporte des images bouffonnes, documents oubliés d'une période disparue.
En rangeant ma bibliothèque, — ou du moins ce qui reste de ma bibliothèque, — je viens de feuilleter un de ces romans extravagants et caractéristiques à la date de 1815, intitulé : Folie et raison. Il m'a semblé qu'en donner quelques e.xtraits serait aussi intéressant et aussi amusant que de promener mon lecteur sur le boulevard de Gand d'autrefois.
Ce roman cbt anonyme ; maii, à quelques
indiscrétions semées pendant le cours de 1 ouvrage, il est facile de deviner quil a pour auteur le fils d'un conventionnel célèbre. Sa famille existant encore, je ne prononcerai pas son nom-, je ne le désignerai que sous celm de Tulien. Il ne fera qu'y gagner d'ailleurs, car le rôle qu'il joue dans cette autobiographie n est pas toujours à son avantage.
On l'v voit d'abord mener une enfance et une jeunesse de dissipation, ébaucher une intrigue dans un pensionnat de demoiselles; car, dès ses plus tendres années, son cœur a battu pour ce «sexe enchanteur. « Puis, ^ f ^;;^^^"^ \ peine, il donne dans les actrices; il devient un habitué du théâtre des Jeunes-Elèves, rue de Thionville. La séduisante Aldegonde embrase son imagination. Mais, quoi! ce n est qu'un petit bonhomme à ses yeux. Lui-même comprend vaguement qu'il ne Vonn.^' ^.^'Y noncer chez elle sans cadeaux. 1 maudit U destinée qui l'a fait naître sans fortune. Ces réflexions malséantes le conduisent insensiblement à commettre une indélicatesse. Il a un oncle extrêmement bon : il lui emprunte son cabriolet et va le vendre.
Laissons parler Julien après sa iaute :
. Mon or en poche, je ferme l'oreille au en
de ma conscience, et je n'envisage que le bonheur de revoir ma piquante Aldegonde. Un peu plus hardi, et me sentant un homme moins à dédaigner, j'écris, je déclare mon amour, je demande un rendez-vous : nulle réponse. Au théâtre, on daigne bien m'honorer de temps en temps d'un regard complaisant; mais cela ne me suffit pas. Lassé d'une réserve aussi déplacée, je me venge en écrivant à une autre actrice, et je lui propose une partie à Saint-Cloud. On accepte. Un dîner exquis, assaisonné d'un vin de Champagne délicieux, me rend ce tête-à-tête ravissant ; les fumées de Bacchus agissaient fortement sur moi ; ma gentille compagne semblait défier son jeune complaisant ; la valse (sic) avait mille charmes pour elle. Comment lui refuser? Quelle grâce! quelle souplesse ! Nos têtes tournent, nous chancelons ; un sopha se trouve à propos ; ma jolie danseuse veut se relever; il n'est plus temps; entraîné dans sa chute, je rends hommage à ses lèvres de rose, et j'admire deux jolies houles d'ivoire. Mon magnétisme achève de faire perdre connaissance à mon aimable espiègle ; elle me serre dans ses bras ; l'heure du combat a sonné ; en vaillants guerriers, nous luttons corps à corps; bientôt, je me vois
sors I. n M A X T E A c
niaitiL' do lapLicc,où je cueille à l'envi desmvrtcs que j'offre à la tendre mère des amours. »
Voilà comment parlaient les libertins du temps. Et ne cro\'ez pas qu'ils soient jamais à court de métaphores ; les boules d'ivoire vont se transformer tout à l'heure en une mappanoude plus hlaiiche que la neige.
Cette escapade est punie d'un mois de prison par les parents de Julien ; mais notre héros n'en demeure pas plus corrigé. Au bout de quelques années, il se décide à s'enrôler comme dragon dans le régiment d'un de ses amis. On lui délivre une feuille de route pour Modène; il part; il est parti. Nous avons l'inévitable voyage en diligence avec le moine, la nourrice et la courtisane. On traverse les Alpes ; Joseph est un enthousiaste des beautés de la nature. Les chemins sont effravants et magnifiques ; le fromage est délicieux. Ce n'est pas sans avoir couru quelques dangers qu'on atteint la petite ville de Suze. L'entrée de Julien dans la première hôtellerie a la bruyance d'une fanfare :
— « Allons, morbleu ! de la gaieté ! Le danger a disparu : ne songeons qu'à nous divertir... La fille!
— <' Monsieur ?
— «Qu'elle est jolie! Il faut que je t'embrasse.
— « Finissez, monsieur!
— «Finir? Y penses-tu, ma jolie enfant? Un dragon ne se lasse jamais en amour comme en guerre.
«Bientôt le signal du dîner est donné; on fait honneur au vin, on s'oublie à table. Mais il faut aller sommeiller.
— «Allons, des chandelles!... Mon ht me paraît délicieux. Est-ce toi qui l'as bassiné, jolie Xanette ?
— « Oui, monsieur le militaire.
— « Ah ! je ne dormirai pas de la nuit !
— « ^'ous vous moquez toujours, réplique Nanette.
« Et moi de sauter à bas du lit ; elle de s'enfuir et de me fermer la porte au nez.
— « Bonsoir, reposez bien, et surtout prenez garde aux rhumes ! »
La note est donnée ; ce ton du monologue et de l'apostrophe, Julien ne le quittera presque plus désormais, pas plus que celui de la fatuité. ^'oyez comme il parle déjà de la guerre, ce blanc-bec qui n'a pas encore senti la poudre ! Arrivé à sa garnison, il se fiiit conduire chez
son major, pour lequel il a une lettre de recommandation; le major le toise et le nomme fourrier d'une compagnie qu'il vient de former. Fourrier! Julien ne se possède pas d'orgueil. Il contemple à chaque heure du jour les insignes de son grade ; il dîne et soupe le casque sur la tête et le sabre au côté ; et, pour son coup d'essai à l'étranger, il séduit... sa blanchisseuse.
Mais un « militaire français » ne peut se contenter de si peu ; il porte tour à tour ses hommages aux « brûlantes » Italiennes de la contrée : aux Ninas, aux Térésinas. Bientôt il n'est bruit que des exploits amoureux du jeune fourrier. Ses camarades le jalousent; ils le guettent, et ramassent une échelle de corde aux armes du régiment, oubliée par lui sous un balcon. Ils la portent avec un malin triomphe chez le commandant de la place, qui fait demander Julien. Heureusement que c'est un excellent homme.
« Il avait une femme charmante; devais-je me faire prier?
■ — « Qu'v a-t-il pour votre service, mon commandant? » et je le salue, et je me plais à considérer les beaux yeux de son intéressante compagne. On rougit : cela est flatteur pour moi.
— « Monsieur, j'ai appris que vous aviez une échelle à la marque du régiment.
— « Il est vrai, mon commandant. Un militaire français n'est jaloux que de moissonner des lauriers ou des coeurs; je ne puis donc être soupçonné que d'une intrigue amoureuse, et je crois qu'il n'est pas défendu de pénétrer dans un endroit, avec la permission de ce qu'on aime. (Sa jolie moitié sourit en baissant les yeux.)
— « Je crois bien, monsieur, en effet, que vous n'avez pas de mauvaises intentions, mais rendre des visites nocturnes, entrer par les fenêtres, c'est risquer de compromettre...
— « Telle était ma seule crainte ; aussi suis-je venu précipitamment me déclarer l'étourdi en question. (Et la trop séduisante commandante me fixe attentivement.)
— « Allez, monsieur le fourrier, prenez mieux vos précautions une autre fois, et si vous voulez m'en croire, ser\'ez-vous le moins possible d'échelles de corde.
« Je salue M. le commandant de place ; mes yeux disent adieu à sa jeune épouse; qu'ils seraient heureux de pouvoir toujours se reposer sur elle ! »
Jusqu'à présent on n'a eu affaire qu'à un Julien étourdi , qu'à un écervelé. On n'est donc pas peu surpris, tout à coup, de le voir déserter en compagnie d'un de ses amis nommé Derville. Tous les deux ont à se plaindre d'une injuste condamnation à quinze jours de salle de police; le sen.-ice leur est devenu odieux. Ils décampent à la nuit et filent du côté dt Gènes. Tremblant d'être poursuivis, la bourse maigre, ils ne tardent pas à se repentir de leur faute ; mais l'amour-propre les empêche de reculer. Tout en cheminant, ils s'occupent de leurs moyens d'existence, Julien dit à Derville, en affectant un air délibère.
— « Une fois à Gênes, nous aviserons aux moyens de nous procurer quelque emploi.
— « Oublies -tu que nous sommes déserteurs ?
— « Eh! bourreau, j'y songe le moins possible ! Quelle nécessité de se rouler sur des épines? Tu as du goût pour le théâtre; je suis fou de Thalie; j'ai déjà fait quelques petites pièces; nous chausserons le brodequin comique ; et, à l'imitation des célèbres Molière et Picard, nous contribuerons en personne aux
G A I L L A R n 1 s K s .\1 1 L IT A I K 1-: S
succès de nos ouvrages drcUiiatiques ; qu'en dis-tu ?
— « Ma foi, ce plan me sourit assez.
— « En attendant, donnons encore un souvenir à l'amour : gravons sur cette pierre le nom de Rosine.
— « Et moi, sur cet arbre, le nom de Théèse. »
Ils sont interrompus tout à coup dans leur sogne romanesque par deux gendarmes à levai qui conduisent des hommes les mains ées. Involontairement, nos amis tressaillent, .'n des gendarmes regarde Julien, — mais son costume de fourrier, qu'il a conservé, avec ses deux galons d'argent partageant le bras, semblent lui imposer. Enfin, ils sont passés...
Je ne poursuivrai pas plus loin le récit des aventures de ces deux mauvais sujets. Qu'il suffise au lecteur de savoir qu'ils furent ramenés à Modène, et traduits devant un conseil de guerre qui les acquitta, après une admonestation sévère ; que plus tard ils se battirent adtnirablement ; que plus tard encore... Mais en voilà assez; je n'ai voulu que donner un aperçu d'un genre ridicule, absolument tombé en désuétude, comme dit Bescherelle. Grâce au ciel.
sous LE M A X T E A U
le roman militaire moderne a meilleure et plus digne figure que Folie et Raison ; Paul de Molènes, Alphonse de Launay, Rivière, l'ont' replacé au rang d'où il n'aurait Jamais dû descendre.