M. de Lescure, Les Amours de Henri IV, p
rivière; et le reste de la journée se passait en toutes sortes d'honnêtes plaisirs, le bal se tenant d'ordinaire l'après-dînée et le soir. »
N'est-ce pas un écho de ces paroles que nous apportent celles de Biron ?
BiHON. — D'abord, allons chercher les dames dans le parc, conduisons-les ici, et que chacun pour faire la roule donne le bras à sa belle maîtresse. Pendant l'après-midi, nous les amuserons par quelque divertissement aussi piquant que le permettra le peu de temps que nous avons pour le préparer ; car les festins, les danses, les mascarades, les heures joyeuses précèdent le bel amour en semant son chemin de fleurs.
Sans parler ici des amours du roi, on vit Turenne et Roquelaure domptés à leur tour ; Rosny, l'austère Rosny, et le poète Pibrac succombèrent comme les autres. Cette transformation n'alla point sans susciter les murmures des huguenots austères. Les (illes de la reine raillaient ces derniers, parodiant leur jargon puritain, émaillé de tournures bibliques, qu'elles appelaient le « langage chanaan ».
Beaucoup crurent que l'intimité la plus tendre allait renaître entre Marguerite et son mari, malgré le caractère volage de celui-ci. « Cela n'empêchait pas — écrit-elle, parlant de cette période — que je ne reçusse beaucoup d'honneur et d'amitié du roi mon mari, qui m'en témoignait autant que j'en eusse pu désirer'. » Tant d'attentions faisaient cir-
1 « Je me rendis si subjecte à servir [le my mon mary], ne me partant jamais d'auprtSs de liiy sans me déshnl)iller, qu'il
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culer à la cour le bruit que « outre un vrai et réciproque amour entre la reine de Navarre et le roi son mari, elle peut facilement être enceinte, si bien des indices ne marquent pas trop de désir ». Quand la guerre des Amoureux éclata, elle put dire encore:* Dès le commencement de cette guerre, voyant que rhonneur que le roi mon mari me faisait de m'aimer me commandait de ne l'abandonner, etc. »
Au mois de janvier 1580, s'ouvrirent des conférences en vue d'un nouveau traité ou d'une interprétation nouvelle du traité précédent. Durant les négociations poursuivies à Nérac, on s'occupa beaucoup de la question de la Guyenne et des réclamations réciproques des souverains.
Si Ton voulait citer toutes les villes de Guyenne et de Gascogne qui donnèrent lieu à des conflits de diverse nature entre 1577 et 1584, on devrait entreprendre une longue énumération. N'en nommons que quelques-unes, outre celles qui ont déjà été citées : Mont-de-Marsan, Condom, Agen, Marmande, Bazas, etc. On s'explique après cela que la roi de Navarre, dans Peines d'Amour perdues, puisse parler d'une Aquitaine mutilée et se déclarer prêt à renoncer à la partie qu'il occupe de cette province et à céder tous ses droits sur elle. Cela est exactement conforme à la vérité historique.
commença d'avoir agréable mon service et à s'en louer à tout le monde, et particulièrement mon cousin M. de Turenne, qui, me reudaut office de bon parent, me remit aussi bien auprès de luy que j'y avais jamais esté : félicité qui me dura l'espace de quatre ou cinq ans que je fus en Gascogne avec luy ; faisant la pluspart de ce temps-là notre séjour à Nérac. »
PKLNES d'amour PERDUES 101
Voilà donc l'énigme de Peines d'Amour perdues résolue. L'équivalence des deux situations : celle de l'histoire et celle de la comédie shakespearienne, entièrement établie. L'ambiance de ce premier ouvrage est retrouvée. Un seul trait peut-être manquait encore : l'idée d'un ascétisme relatif acceptée momentanément dans cette cour voluptueuse de Navarre. Une lettre de Cobham à Walsint^ham, du 9 juin 1583, va nous fournir, pour terminer, cet élément. Les protestations des graves huguenots, évoquées plus haut, ne furent pas sans porter leurs fruits. Nous apprenons en effet, par ce document, qu'en ce temps-là « le roi de Navarre était en bonne santé en Béarn, ayant pourvu sa cour de chefs notoires de la religion [protestante] et réformé sa maison. La princesse sa sœur [Catherine de Bourbon citée plus haut] a /ai f de mé/)ie,se pliant entièrement sous la discipline de l'Eglise aussi bien pour sa conduite que pour le genre de ses habillements et de ses parures. Il y a divers nobles, protestants et papistes qui sont venus à la cour du roi de Navarre... Il y a aussi plusieurs personnages de qualité qui ont l'intention de la fréquenter et d'autres encore qui envoyent leurs enfants à cetle cour, connaissant l'ordre honorable qui y est observé ' >•. Ce fut précisément à ce moment-là que William Stanley, (ils cadet du quatrième comte de
I Sl.tlc P.ipers, Foreign, France, vol. 76.
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Derby, vers lequel cette histoire nous ramène une fois de plus, put séjourner à la cour de Navarre.
On voit que les différents éléments de Peities d'A?nour perdues se trouvent désormais réunis et que leur cohésion est parfaite à tous égards. L'interprétation nouvelle est acquise. Cela nous éloigne infiniment, et j'ose dire décidément, de William Shakespeare, de Stratford, lequel n'a jamais pu avoir le moindre contact avec la cour d'Henri de Bourbon et de Marguerite de Valois. William Stanley donna, quelques années après son retour dans sa mère-patrie, pour son début dans la composition dramatique, l'œuvre « extraordinaire» * que nous venons d'étudier, sans doute à propos d'une circonstance particulière. On peut chercher celle-ci dans quelque mariage de son temps. Nous ne croyons pas qu'il puisse s'agir de celui de son frère Ferdinand dont il donna le nom au roi de Navarre^ pour dissimuler le nom véritable du souverain, alors roi de France ou sur le point de le devenir. Cette pièce nous apporte après trois siècles et demi, maintenant que nous en saisissons le sens et que nous pouvons en reconstituer l'histoire, la synthèse des souvenirs et impressions du jeune voyageur, conquis par le charme de cette cour du Midi. Nous les retrouvons en toute sûreté à travers ces scènes délicieuses restées jusqu'à présent inexpliquées. N'est-ce pas un trait d'union singulièrement précieux que cette interprétation nous révèle entre l'Angleterre et la
1. C'est l'épithète dont se servent avec raison plusieurs critiques récents, entre autres M. Green%vood.
PEINES D^AMOUR PERDUES lOli
France, à l'heure où les deux pays mêlent si intimement leurs âmes? La première œuvre du théâtre shakespearien et l'épisode d'Ophélie constituant une sorte d'hommage à l'esprit français : vraiment on ne saurait rêver symbole plus éloquent de l'union réalisée à l'heure présente '.
1. En ce qui touche les sympalhies de l'auteur du théâtre shakespearien à l'égard de la Franje,oii peut voii les citations si probantes que nous avons l'occasion de faire dans nos chapitres sur Ilamlet et sur Henri V, en atlendant le travail plus vaste que nous espérons donner bientôt. On n"a pas vu, en général, quelle divination merveilleuse du caractère de la royauté française offrait une pièce telle que Tout est bien qui finit bien. Seul, Montégut a appelé l'alLention sur cette étonnante clairvoyance du poète : « La noblesse du roi est strictement française ; sa bonhomie, sa politesse sont françaises ; l'accent de son autorité est l'accent traditionnel de l'autorité française... Mentionnons aussi le personnage de Lafen, cette représentation si forte de l'ancien honnête homme français, tout franc du collier, tout rond, plein de boniiomic et en même temps de hauteur, ennemi-né de l'insoleme, toujours enclin à regarder une impolitesse comme un délit justiciable de sa main, à iden- Jifier une paroft, grossière avec une mauvaise action, et n'ayant d'autre défaut que celui d'être un peu trop cassant et de devenir facilement agressif à force de se tenir sur la défensive et de marcher toujours armé de toutes pièces. » Or, Lafeu est une création entière du théâtre shakespearien. Rien n'en donne l'idée dans la source de la pièce. On peut faire des réflexions analogues sur l'admiraljle caractère de la comtesse de Houssil- !on et sur Parolles, qui coiislitueiit deu.v autres figures originales de la pièce. C'est d'après de tels éléments entièrement originaux, que peut être devinée la véritable psychologie du poète. Ajoutons que lu pièce qui, dans la chronologie shakespearienne suit immédiatement Peines d'Amour, la seconde pièce par conséquent composée par le poète : Les Deux Gentilshommes de Vérone, suppose une connaissance approfondie de la langue française. En efTet, comme le cnnstateni fîarnett et Gosse {Enrilisli Literalure, 11, 203), tout en croyant que le poète quitta l'école à douze ou treize ans, l'une des sources utilisées par l'auteur de celte comédie est une version française de la Diana de Montcmayer. (le fait.ciui est indubitable, otTrc un singulier intérêt pour la question qui nous occupe.