DRAMATIQUES CONTEMPORAINS
LliS REPRÉSENTATIONS POPULAIRES DE LA PENTECÔTE ET DE LA MIDSUMMER A CHESTER
II se rencontre, au cours des pièces de Shakespeare, un certain nombre de mentions et d'allusions relatives à des spectacles dramatiques contemporains : représentations de la Pentecôte, de la Midsummer, représentations données par des artisans dans leur ville {Songe d'une nuit d'élé), par des comédiens en tournée chez un prince ou un grand seigneur [Hamlet), représentations du pageant des Neuf Preux devant une petite cour [Peines d'Amour perdues)^ etc. Chose faite pour surprendre, il ne semble pas que les textes qui les contiennent aient jamais été l'objet d'aucun examen méthodique en ce qui touche l'origine de ces allusions, les circonstances qui ont pu amener l'auteur à les formuler, les causes probables du choix qui les a suggérées de préférence à d'autres : en un mot on
n'a pas cherché à les expliquer en tenant compte des éléments concrets et réels qu'elles renferment. Nous traiterons dans le chapitre spécial consacré à flatniet des allusions si intéressantes faites par Shakespeare à une visite de comédiens professionnels chez un grand seigneur : épisode d'une ampleur toute particulière et dont cependant les commentateurs ont entièrement méconnu la portée. Le pageant des Neuf Preux a été étudié dans le chapitre VII. On s'occupera ici des allusions qui s'appliquent aux spectacles populaires. Celles-ci forment un ensemble dont l'unité et la signification méritent d'être mises en pleine lumière. Essayons d'accomplir le travail de recherche et de commentaire qui s'impose en cette attrayante matière.
II y a deux allusions * aux spectacles de la Pentecôte, toutes deux caractéristiques, introduites avec une intention visible, puisque aucune circonstance ne les rendait indispensables dans les épisodes où elles figurent. La première se trouve dans Les Ifeux Gentilshommes de Vérone^ l'une des plus anciennes productions du poète ; la seconde dans le Conlc d'Hiver, Tune des dernières.
I. Nous ne parlons pas ici des mcntiuns relatives aux « bières » (loin Pentecôte, mais seuIenu'iiL dos rei)r(''seiilations dramatiques. L' « induction » de la .Mc-gère domptée est un horsd "œuvre que nous étudierons plus tard.
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Voici d'abord celle qui date des premiers temps de la carrière dramatique de l'auteur (se. 4 de Tacte IV) :
SiLviA. — De quelle taille est-elle ?
JuLiA. — A peu près de la mienne ; car, k la Pentecôte, lorsque nous jouâmes nos mascarades de fêle (paç/eants), nos jeunes gens voulurent que je me chargeasse du rôle de la femme, et on m'habilla dans la robe de Madame Julia.qui, de l'avis de tout le monde, m'allait aussi bien que si elle avait été faite pour moi ; c'est ainsi que je sais qu'elle est à peu près de ma taille. Ce jour-là, je la fis pleurer pour tout de bon, car je jouais un rôle lamentable, Madame : celui d'Ariane se désespérant sur le parjure et la fuite indigne de Thésée, et japprochai par mes larmes si près delà vie même, que ma pauvre maîtresse, intérieurement émue, pleurait amèrement, et que je meure, si mon âme ne ressentit pas sa propre douleur.
La seconde mention s'offre au cours de la scène 3 de l'acte IV du Conte d'Hiver, dans la bouche de Perdita s'adressant à Florizel, au moment où va commencer la fête de la tonte des moutons :
Perdita. — ... Allons, prenez vos fleurs : il me semble que je joue comme j'ai vu jouer dans les pastorales de la Pentecôte : assurément, ces vêtements changent mes dispositions.
Il s'agit donc, dans les deux cas, de représentations dramatiques données à la Pentecôte par des acteurs de bonne volonté, pris parmi les habitants du pays où elles se déroulaient et n'ayant rien à voir avec les comédiens professionnels. Observons
d'abord que ces mentions sij^nificatives sont les seules qu'olîre le théâtre shakespearien, en dehors du Songe d'une nuit d'êlé, relativement aux spectacles dramatiques populaires de l'Angleterre, à l'époque d'Elisabeth. Elles doivent être tout naturellement rapprochées de l'épisode caractéristique qui tient une si grande place dan'^ le Midsununer Night's Dream ' ; celui de la représentation de Pyrame et Thisbc donnée par les artisans d'Athènes en l'honneur du mariage de Thésée, et qui évoque selon toute évidence les représentations contemporaines et tout à fait analogues de la Midsinnmei\ organisées par des artisans, membres de corporations urbaines de métiers. Examinons donc si ces textes peuvent nous fournir d'utiles suggestions. Peutêtre recèlent-ils quelques indices d'ordre personnel susceptibles de nous éclairer et de servir de points de repère dans l'enquête qui se poursuit ici sur le véritable auteur de ces pièces.
Le premier point qu'il importe de fixer est de savoir en quels lieux se déroulaient, au temps de Shakespeare, les représentations dramatiques de la Pentecôte, W/ntson Plays^ et de la Midauynîuer.W n'existe aucun doute sur le résultat de cette recherche, après tant de remarquables études sur l'ancien théâtre anglais ; les deux séries de spectacles populaires dont il s'agit ne se rencontraient, pendant le dernier quart du xvi* siècle, que dans
I. Presque tout le ciuquième acte et uue série de scènes développées, dans les actes I, III el IV.
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une seule et unique ville d'Angleterre qui n'est autre que Chester, celle-là même où ces représentations se donnèrent souvent en présence des comtes de Derby et de leurs enfants et qui fut, par ailleurs, la résidence de prédilection de William Stanley. A cet égard, je veux dire pour sa double série de spectacles de la Pentecôte et de la Saint-Jean, Chester est demeuré célèbre dans les fastes de l'ancien théâtre anglais. Les cycles de pièces religieuses et profanes qui avaient lieu alternativement at Whitsuntide et à la Midsinnmer étaient organisés par des habitants de la ville, acteurs bénévoles, recrutés, pour les mystères, parmi les membres des corporations que formaient les artisans et gens de métiers : tanneurs, drapiers, barbiers, couvreurs, peintres, maçons, forgerons, potiers, bouchers, cordonniers, quincailliers, cordiers, tourneurs, travailleurs du bois, menuisiers, charpentiers, cardeurs, chaudronniers, selliers, tonneliers, tailleurs, fondeurs de cloches, tisserands, etc. Bottom est qualifié de weaver, tisserand, dans le Songe, et ce nom se retrouve, comme bien on pense, dans la liste des métiers chargés de donner les représentations, comme ceux de joiner (Snug), carpeîiter (Quince), tailor (Starveling). Il y avait aussi la corporation des chaudronniers (Snut) ; celle des raccommodeurs de soufflets (Flûte) est une évocation simplement plaisante. Chacune de ces corporations avait une pièce spéciale à représenter ; chute de Lucifer, Noé et sa nef, Abraham et Isaac, l'offrande des bergers, l'entrée du Christ à Jérusalem, les pèle-
rins d'Emmaûs, l'Ascension, etc. Aux rveavers revenait le pageant du Jugement dernier. En générai, le choix de la stnry or inaltcv attribuée à chaque corporation était tait en tenant compte de son aptitude spéciale. Il y avait vingt-cint} jki- (jcants ^ ou pltii/s^ répartis entre divers métiers et formant trois séries, chacune correspondant à une journée de la semaine de la Pentecôte.
Dans un curieux historique des représentations de Chester, écrit en 1009, Robert Rogers explique fort bien que pendant un certain temps les représentations de la Pentecôte et celles de la Saint-Jean [^'v juin) existèrent concurremment. Durant cette période, quand les spectacles de la Pentecôte avaient lieu, ceux de la Midsummer n'étaient pas donnés, et réciproquement « Mais, quand les Whitsoti j)lai/s cessèrent d'être joués, les représentations de la M idsummer subsistèrent seules, comme beaucoup de gens actuellement vivants (1()09) peuvent s'en rendre compte par leur proprci expérience». Néanmoins, les cycles donnés à la Saint-Jean conservaient alors, comme on le voit, par exemple, en 1574, 1575 et 1577, etc., le nom de Whitson plays * ; ces représentations n'excluaient nullement, d'ailleurs, les paycanls et autres réjouissances qui étaient propres à la veille et à la nuit de la Saint-Jean.
Les textes abondent sur toute celte histoire. On