Edition Furness du Songe, p
Herod : Hatniet, III, 2, 10 ; et Ant. et CUop.y III, 3, 3 ; Joyeuses Commhcs, II, 1, 20) ; à Old Vice (12* Nuit, IV, 2, 124) ; aux géants (Samson et Goliath, géants des mystères, 1" Ifenri VI, I, 2, 33) ; aux hohhy-horses, si fréquemment cités dans les comptes et descriptions des fêtes de Chester {Peines d'Amour, 111, 1, 30 ; Beaucoup de hruit pour rien, III, 2, 67 ; Hamlet, III, 2, 14i-5) ; à la morris-dance de la Pentecôte, qui tient une place notable dans les mêmes fêtes [A Whitson Morris dance, dans Henri V, II 4, 25) * ; aux bières de la Pentecôte, etc. La morris-dance fut toujours pratiquée avec ferveur en Cheshire et en Lancashire où elle se maintint fort longtemps* ; ce divertissement rencontra sa plus grande vogue dans le nord de l'Angleterre.
Essayons de commenter à notre tour le célèbre passage de la scène 1" de l'acte II relatif au renversement des saisons. Que déclare Titania ? Que, depuis la période qui a précédé la « midsommer» ',
1. Morris rapproche expressément l'altitude d'Hérode, visée par Shakespeare, du personnage de l'un de» mysfères les plus po|)ulaircs de Chester.
2. Dans Tout est bien, II, 2, 26, le poète vise la morris-dance du Mail day;or, ces fétcsdu l"' mai étaientégalemcnt célébrées, à Chester, avec une allégresse toute spéciale.
3. L'expression employée par Shakespeare est quelque peu énigmatique, et les commenlaleurs no l'ont pas interprétée tous de la môme manière ; il y a dans le texte « siiice the midtlle Suinmors spring ».{!aiiell comprend ces mots comme se
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il ne lui a pas été possible de se livrer à ses jeux habituels avec les fées, ses compagnes et sujettes, au sifflet du vent, en raison des querelles que lui faisait sans cesse Obéron.
Aussi les vents lassés d'être pour nous des ménétriers inutiles ont. comme pour se venger, pompé dans la mer des brouillards contagieux, qui. retombant sur la teri'e, ont à ce point rendu orgueilleuses les plus chétives rivières qu'elles en ont débordé de leurs rives. Le bœuf a donc porté en vain son joug, le laboureur perdu ses sueurs, et le blé vert s'est pourri avant que sa jeune tige eût pris sa barbe.
On peut donc rapporter avec sûreté cette allusion du récit de Titania à la période mai-juin.
« Le parc aux brebis reste vide au milieu du pacage submergé, et les corbeaux s'engraissent de la chair des bêtes mortes de l'épizootie ; la place où l'on jouait aux merelles est entièrement recouverte de boue, et les délicates allées tracées dans le gazon luxuriant, depuis qu'on ne les foule pas, ne sont plus reconnaissables *■. Les mortels humains réclament leur hiver '. » [Il faut comprendre : le temps est si mauvais que les hommes se croient en hiver et qu'ils en arrivent à souhaiter de se trouver véritablement dans cette rude saison, avec
rapportant au printemps qui précède la« midsommer «(24 juin). Steevens pense que sprmgr signifie ici commencement, comme dansie2 Henri /V'(lV,4,v. 35). J'incline à comprendre: depuis le printemps qui a précédé cette « midsommer », c'est-à dire qui a précédé cet été. L'allusion au « blé vert «qui se rencontre un peu plus loin, l'indique suffisamment.
1. Je suis persuadé que cette allusion s'applique à remplacement de ce jeu dans quelque grand château, et plus particulièrement à celui du parc du château royal de Greenwich-
2. Ce passagea soulevé d'infinis commentaires. V. l'éd. Furness. La plupart d'entre eux ne soutiennent pas l'examen.
les distractions et plaisirs qu'elle comporte, mais hélas! ceux-ci leur font défaut C'est ce que précise la phrase qui suit :] « Il n'y a plus de nuit qui soit réjouie par des hymnes ou des cliants de Noël : aussi la lune, souveraine des Ilots, pâle de colère, noie-t-elle si bien l'atmosphère que les maladies rhumatismales abondent et que nous l'oyons les saisons se confondre par ce désordre de température : les gelées à la lète blanche tombentdans le jeune sein de la rose vermeille, et comme par moquerie, un odorant chapelet de douces fleurs de l'été fait un collier au cou du vieil hiver et une couronne à son crâne glacé. Le printemps, l'été, l'opulent automne et le hargneux hiver échangent entre eux les costumes qui leur sont propres, et leurs produits sont tellement l)ouleversés que le monde étonné ne sait plus quelle saison règne ou ne règne pas. Le germe même de ces maux vient de nos débats, de nos dissensions ; c'est nous qui en sommes les auteurs el la cause première. »
Tout ce développement tend à décrire le renversement des saisons qui s'est produit cette annéelà. A prendre à la lettre les données qu'il fournit, il y a lieu d'admettre que les quatre saisons se sont déjà succédé, mais qu'aucune d'elles n'avait tenu son rôle habituel en ce qui touche la température. C'est l'hiver qui termine la série, et précisément d'après les inductions les plus sérieuses, la première représentation de la pièce se place au cours de l'hiver de lo*.)5 Les perturbations que le poète raconte supposent nettement que les quatre saisons se sont écoulées.
Il existe sur les phénomènes atmosphériques de l'année exceptionnelle que fut loU4-l5".)5 une série
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de témoignages très explicites qui ne laissent subsister aucun doute sur l'exactitude de cette date, quoi qu'en aient dit la plupart des commentateurs '. Le texte du chroniqueur Sto ve (éd. 163J, p. 767*) est le plus intéressant de tous. 11 raconte que pendant l'année 1594, au mois de mai, il tomba de grandes quantités de pluie, et durant les mois de juin et de juillet encore beaucoup plus, puisqu'il en tomba ordinairement chaque jour ou chaque nuit, jusqu'à la Saint-Jacques et les deux journées qui suivirent, où il plut extrêmement sans interruption. Néanmoins, il y eut pendant le mois d'août une belle moisson ; mais dans le mois de septembre, les pluies recommencèrent, lesquelles enflèrent le cours de toutes les rivières, arrêtant les transports, renversant les ponts à Cambridge et en beaucoup d'autres endroits. Aussi le prix du grain s'accrut-il considérablement (suivent des données sur la hausse
1. On a peine à imaginer jusqu'à quel point certains commentateurs ont poussé le manque d'esprit critique en ce qui touche cette date, cependant si évidente, de 1594-1595. Il faut lire, par exemple, la discussion donnée par Knight des éléments chronologiques de ce pr jblème Les négations qu'on enregistre au sujet de la concordance qui existe entre les données du Songe et les faits climatériqucs de l'aunête 1594-1595, tels qu'ils sont rapportés par tous les historiens, sont vérita- Mement incroyables.
2. Voir aussi dans l'éd. Furness le témoignage de la Charitie de Ghui'chyard (1595), celui des Lectures iipon /o/ias (delivered at York in 1594) avec son allusion caractéristique aux vents contraires et violents, et celui du Ms. du D' Simon Forman. — Stowe annonce, à l'année 1595, le mariage de Derby en ces termes : « The 26 of January, William, Earle of Derby, marryed the Earle ofOxford's. daughler, at Ihe Court, then at Greenivicii, wliich mariafie feasl was ihere most royally kept. »
extraordinaire du prix du boisseau de blé). On comprend, par ces détails relatifs à la rareté et à la cherté du froment, que le poète ait pu parler du blé vert prématurément pourri, quand il composa sa pièce à la fin de I5t)l, d'autant mieux que ce désastre, résultat assez naturel de pluies persistantes, put se produire réellement en certaines régions, par exemple, dans le nord de l'Angleterre. L'allusion si claire et en même temps si poétique, faite à la température désastreuse de 1594-1305, présente au souvenir de chacun, dut être goûtée de l'auditoire du So/ifjp, pièce de circonstance s'il en fût, comme le prouvent toutes les autres évocations quelle renferme.
Au reste, ces allusions, encore que leur objet soit ditférent, se suivent de près dans cette même scène première de l'acte 11. Nous ne saurions trop insister ici sur la signification de celle qui, de toute évidence, s'applique un peu plus loin à la reine Elisabeth :
Obéron. — ... Mon {gentil Puck, viens ici. 'lu te rappelles bien ce jour où, assis sur un promontoire, j'écoutais une sirène, montée sur un dauphin, exhalant des sonw si doux et si liarmonieux, que ht mer revêche devint courtoise en entendant ses accords, et que certaines étoiles s'élancèrent follement hors de leurs sphères pour écouter la musique de celte fille de la mer.
Avec cette description commence la série des souvenirs des fêtes de Kt'nilworth (1575) rappelés par le poète. Aucune incertitude n'est possible à
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cet égard. Il suffît de comparer les textes des descriptions laissées par Laneham, Gascoigne et Dugdale, de ces belles fêtes, offertes par Leicester à Elisabeth, pour découvrir d'une manière assurée le lien qui rattache à cette histoire le célèbre passage du Songe, si souvent commenté depuis bien des années, et presque toujours si inexactement. On trouvera ces divers textes rapprochés du Songe dans l'édition Furness (p. 81-90). Toutes les identifications de la « Sirène » avec Marie Stuart doivent être rejetées ; elles ne reposent que sur des erreurs singulières. En revanche, l'unité de ces allusions est indiscutable : elles ne visent que la reine Elisabeth et les magniliques souvenirs de l'été de 1575.
PucK, — Je me le rappelle.
Obéron. — Ce jour-là même je vis (mais tu ne pus le voir) Cupidon tout armé volant entre la terre et la froide lune. Il visa une belle Vestale assise sur un trône d'Occident et détacha sa flèche d'amour de son arc, avec un effort énergique, comme s'il eût voulu percer à la fois cent mille cœurs ; mais je pus voir la flèche enflammée du jeune Cupidon s'éteindre dans les chastes rayons de la lune humide, et l'impériale prêtresse passa, plongée dans ses méditations virginales, l'imagination libre de pensées d'amour. Cependant je remarquai où le trait de Cupidon retomba ; ce fut sur une petite fleur d'Occident, auparavant blanche comme le lait mais maintenant pourpre, grâce à la blessure de l'amour : c'est la fleur que les jeunes filles appellent ; vague d'amour (la pensée).
La « belle Vestale » n'est autre qu'Elisabeth. On sait que l'allégorie de V Endhnion de John Lyly,
protégé et familier du comte d'Oxford, beau-père de William, comte de Derby, a très vraisemblablement suggéré le fameux passage sur la Vestale assise sur un trône d'Occident et l'impériale prêtresse ; le fait ne saurait guère être contesté'. Combien un pareil rapprochement éclaire, si j'ose dire, l'origine aristocratique du So/Kje ! Chacun des nobles spectateurs de la pièce pouvait reconnaître la souveraine à travers cette évocation flatteuse de ses prétentions virginales. Une telle allusion constituait, sous une forme subtile et délicate, l'hommage qu'une représentation de cour, donnée dans un palais royal, à l'occasion d'un grand mariage, appelait tout naturellement. Le « Cupidon » de l'allégorie devait représenter le comte de Leicester, hôte de la reine, qui avait cru, un moment, pouvoir devenir son époux. En aucun cas, un comédien de profession tel que Shakespeare n'aurait pu se permettre une pareille allusion, si transparente, et relative à un souvenir si délicat. L'homme de Stratford n'était, à aucun degré, en situation de s'adresser ainsi à la reine. Qui ne voit, en résumé, que la pièce ne comporte que des données, détails et allusions susceptibles d'intéresser des membres de l'aristocratie anglaise? On sait déjà que le comte de Leicester était lié avec le comte de Derby.
Les commentateurs s'accordent encore à signaler toute une série d'autres allusions manifestes
1. V. N. J. Halpin, Oheron's Vision, de. Shakespeare Society. Londres, 1843, s» et Feuillerat, John Lyly, p. 488 et 141-190.
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dont voici Ténumération rapide : allusion unanimement reconnue aux gardes nobles de la reine, appelés pensionnaires dans ce vers du début de Tacte II : « Les grandes primevères sont ses pensionnaires. » Allusion probable à ce qui se passa au baptême du fils aîné du roi Jacques, alors Jacques V d'Ecosse, en 1594. « Pendant que le roi et la reine étaient à dîner, dit un contemporain, on vit venir un chariot triomphal contenant divers personnages allégoriques, traîné par un Maure. Ce chariot devait être traîné par un lion mais on craignait que la présence de cette bête n'effrayât ceux qui seraient trop près, ou que la vue des torches allumées ne le rendît furieux, on jugea convenable de le remplacer par le Maure. » Autre allusion à ce qui se passa, d'après un neveu de sir Roger d'Estrange, lors d'un spectacle nautique représenté devant la reine Elisabeth. Cette aventure semble bien se rapporter trait pour trait aux paroles très connues de Bottom. « Harry Goldingham fut chargé, dans cette fête, de faire le personnage d'Arion sur le dos du dauphin; mais trouvant que sa voix était rauque et désagréable, lorsqu'il en fut à jouer son personnage, il dépouilla son costume et se mit à jurer qu'il n'était pas Arion, mais l'honnête Harry Goldingham, laquelle brusque révélation amusa beaucoup plus la reine que s'il eût joué réellement son personnage. »
Il est reconnu par l'unanimité des critiques et des commentateurs que Le Songe d'une nuit d'été a dû être composé et joué pour la première fois à
l'occasion d'un ^rand mariage. Personne ne saurait mettre ce fait en doute, à Iheure actuelle : il suffit de lire la pièce pour en être assuré. Mais quel est ce grand mariage? D'après les supputations les mieux acquises, basées sur les déclarations si explicites contenues dans la pièce touchant le bouleversement des saisons, et sur une série d'autres indices concordants, Le Songe peut être daté avec certitude de la fin de 1594 ou du commencement de 1595. Dans son édition Variorvm, Furness (p. iG3) rapporte les diverses hypothèses émises au sujet de l'union qui a dû s'accomplir alors dans la haute aristocratie anglaise et susciter « le Rêve » incomparable du poète. 11 reproduit ce passage de Fleay {Vie et Œuvres de Shakespeare, 1880, p. 181), sous la date de 1595 :
Le 26 janvier fut la date du mariage de William Stanley, comte de Derby, à Greenwich. De tels événements étaient ordinairement célébrés avec accompagnement de pièces, intermèdes ou masques, écrits spécialement pour la circonstance et qui n'avaient pas encore été produits. La comj)agnie de comédiens employée à Toccasion de ces noces dut être certainement celle du Lord Chambellan
Nous croyons utile de remarquer que cette troupe dont Shakespeare faisait partie et cjui était restée sous le patronage du frère de William, de 1588 jusque vers le milieu de 159^, joua vers ce même moment au palais royal de Greenwich, devant la reine, les 20 et 28 décembre 1594 ; Shakes-
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peare, Kemp et Burbage figurèrent parmi les acteurs qui participèrent à ces représentations. On est induit à penser que ce furent les mêmes acteurs qui donnèrent, trois semaines plus tard, Le Songe d'une nuit d'été, en janvier 1595, dans le même palais et en présence de la souveraine. Or, le titre même du premier Quarto du Soiige (1600) aussi bien que celui du second (même année) présentent justement la pièce comme ayant été jouée par les comédiens du très honorable Lord Chambellan. Ces deux indications confirment ainsi notre hypothèse. Il est très possible que Le Songe n'ait été joué que pour le mariage du comte de Derby. Cette pièce a été reprise trois fois en Angleterre, depuis 1768, au théâtre de Covent-Garden, mais toujours sans succès, dit M. Sullivan. En effet, ce n'est point une pièce écrite pour les yeux, mais pour Timagination. Cette merveille de légèreté et de grâce ne convenait pas à un théâtre public ; elle semble bien avoir été exclusivement composée en vue d'un spectacle de Cour.
Cette observation faite, reproduisons la suite des remarques de Fleay * sur la compagnie à laquelle appartenait Shakespeare ;
1. Fleay, dans son ouvrage : Vie et Œuvres de Shakespeare (1886, p. 181), tout en proposant l'hypothèse de la représentation de Cour du Songe, à roccasion du mariage Derby, admet que la pièce put être donnée d'abord dans un théâtre public, au cours de l'hiver 1592 : « s'il en fut ainsi, elle fut jouée non à la Rose, mais là où la compagnie du Lord Strange se trouvait alors en tournée ». Plus tard, Fleay a écrit que la première représentation publique eut lieu en 1595 et que la pièce ne fut jouée à la Cour qu'en 1596.
Celle-ci était encore tout récemment, au cours de l'année précédente, au service du frère du comte Ferdinand. Nous ne connaissons aucune autre pièce qui puisse convenir aussi parfaitement à ce dessein que Le Son(je d'une nuit c/'é<e, lequel, dans sa forme actuelle, est certainement de cette date. Vers le même temps, Edouard Husscl. comte de Bedford, épousa Lucy Harrinjjton. Les deux mariages peuvent avoir été embellis par cette représentation. Gela est encore rendu plus probable par l'identité de l'histoire d'Obéron avec celle du Nymphidia de Drayton, dont la protectrice spéciale était, à cette époque, la comtesse de Bedford, nouvellement mariée... La date de la pièce donnée ici est encore confirmée par la description des intempéries au deuxième acte, se- 2... Cephalus et Procris de Chute fut enrej^istré dans les Stalioner's fle(/islers,\c2H septembre 1593 ; liera el f.eandre de Marlowe, le 22 octobre 1593 ; la Didon de Marlowe et de Nash fut imprimée en 1594. Toutes ces histoires sont l'objet d'allusions dans la pièce. La date de la représentation donnée à la Cour doit être rapportée à l'hiver de 1.594- 1595. Mais les traces de changements subis par la pièce telle qu'elle avait d'abord été écrite pour le théâtre sont nombreuses. [Voy. les notes de Fleay sur V,sc. 1, 417.]
Voici nmaintenant le texte non moins intéressant que nous fournit S. Lee dans sa Vie de Shakespeare (éd. de 1910, p. 231-232):
Le Songe d'une nuit d'été appartient probablement à la saison d'hiver de 1595. Cette comédie doit avoir été écrite pour célébrer un mariage dans la haute société — peut-être le mariage de l'universelle protectrice des poètes, Lucy Haringlon, avec Edouard Russell, troisième comte de Bedford, le 12 décembre 1594 ; ou cflui qui fut célébré à (neenwich, le 24 janvier
1594-95, de William Stanley, sixième comte de Derby, frère du précédent patron de la compagnie d'acteurs de Shakespeare, lui-même dramaturge-amateur ', avec Elisabeth, fille d'Edouard de Vere, dix-septième comte d'Oxford, un grand seigneur aux façons étranges, doué de goûts littéraires marqués. Le compliment adressé à la reine, « une belle Vestale, assise sur un trône d'Occident », était à la fois une reconnaissance des marques passées de la faveur royale et une invitation pour leur extension dans l'avenir. La description pleine de gracieuse fantaisie de l'endroit où se trouve la petite fleur magique appelée vague d'Amour, qu'il commande à Puck d'aller lui chercher, semble à la lettre raconter un des scenic pageants avec lesquels le comte de Leicester amusa Elisabeth, lors de sa visite à Kenilworth en 1575.
Voilà donc, par une rencontre infiniment piquante, le nom de notre personnage cité sous la plume des partisans les plus convaincus de l'acteur de Stratford, considéré comme dramaturge. L'une des comédies les plus exquises de Shakespeare a dû être composée et jouée en janvier 1595, à l'occasion du mariage du comte de Derbj. A nos yeux, ce fait, que confirment par ailleurs tous les autres éléments chronologiques de l'œuvre , offre une entière certitude, et l'on devine sans peine toute l'importance qu'il peut offrir pour la solution du problème que l'on étudie ici. Nous considérons, en effet, la pièce non seulement comme ayant été écrite pour cette circonstance, mais encore comme étant l'œuvre
1. Ici M. Lee renvoie en note au texte que nous avons étudié plus haut et qui a été le point de départ de nos recherches : State Papers Doin. Eliz., vol. 271, n"* 34 et 35.
du comte de Derby lui-même. L'av^it-il originairement écrite pour son propre mariage ou pour quelque autre union projetée qui aurait été ensuite ajournée ou rompue ? La première hypothèse nous paraît la plus naturelle. Oui, William Stanley a composé cette comédie, et il y a introduit toute une série d'éléments qui attestent l'origine de cette œuvre et contribuent à l'éclaircir plus que toutes les explications qui en ont jamais été données. En premier lieu, le titre lui-même évoque les représentations de la nuit de la Saint-Jean qui étaient particulières à la ville des Derby, Chester, au temps où la pièce fut conçue, et sur lesquelles nous ont été conservés les renseignements les plus précis. En second lieu, la représentation donnée par un groupe d'artisans d'Athènes appartenant à des métiers divers concorde de la manière la plus complète avec les spectacles organisés par les artisans de Chester, groupés dans des métiers analogues, au moment des fêtes de la Pentecôte et de la Midsianmer, durant l'époque qui nous occupe. Aucun parallélisme du même genre ne saurait être établi pour un autre personnage et pour une autre ville. On sait, de plus, combien William Stanley s'intéressait aux spectacles de sa vieille cité en même temps qu'au théâtre en général. Il suivait en cela les goûts de son père et de son frère, que l'on voit assister à des représentations populaires de cette nature, à Chester, aussi bien que ses propres inclinations, attestées par les preuves variées qui ont été produites précédemment.
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L^organisation des spectacles donnés à Ghester parles artisans et hommes de métiers, membres des guildes, hommes parfois simples et frustes, devait se poursuivre exactement de la même façon que celle que nous voyons se réaliser à Athènes, en tenant compte du grossissement quelque peu comique qui s'imposait à l'auteur. Mais le processus devait être le même : un manager improvisé, acteur en même temps ; des réunions préalables chez lui, puis distribution des rôles, répétitions, etc. L^acteur prétentieux et bavard du genre de Bottom devait se rencontrer aisément dans ces groupements temporaires, où chacun se comportait avec ses habitudes professionnelles et autres. 11 est probable aussi que les plaisanteries et lazzi, lancés par les spectateurs, ne devaient pas manquer au cours de ces représentations : nos ancêtres n'ayant pas pour les choses du théâtre ce respect religieux qui nous fait conserver, pendant les spectacles, un silence si complet. L'interruption n'était pas un scandale comme à présent. Les mœurs théâtrales, en France comme en Angleterre, laissaient alors aux spectateurs infiniment plus de liberté qu'aujourd'hui, où chacun, son billet pris, n'a plus qu'un droit : celui de se taire.
C'est dans cette pièce, ne l'oublions pas, que se rencontre l'allusion aux Pleurs des Muses, de Spenser, œuvre dédiée à la belle-sœur de William Stan-
lev. L'hommage rendu à Elisabeth, venant d'un acteur tel que Shakespeare, eût été d'une audace absolument invraisemblable, dans la forme où nous le rencontrons. Toute cette scène, remplie d'allusions, ne peut être que l'œuvre d'un membre de la haute aristocratie anglaise, qui, seul, était en situation de se permettre un tel compliment à l'adresse de la reine, compliment d'un tour à la fois si personnel et si osé. Il est, d'autre part, fort possible qu'il existe une clef, faute de laquelle certaines allégories de cette scène célèbre restent inintelligibles. Je renvoie à l'édition Furness (acte II, se. 1) qui reproduit en d'abondantes notes les diverses hypothèses présentées à ce sujet. Ce qui est certain, c'est ([ue la scène en question évoque une série de souvenirs des fêtes offertes en 1575 à Elisabeth par le comte de Leicester, au château de Kenihvorth. L'identification de la Sirène avec Marie Stuart ne résiste pas à l'examen : il s'agit assurément du divertissement de Kenihvorth dans lequel ligurèrent une sirène et un dauphin qui chantèrent en l'honneur de la reine une chanson composée par Leicester lui-même.
Une singulière difficulté s'est présentée à propos de la date du mariage de William. Parmi les historiens, les uns rapportent cet événement au 26 juin 151)4, les autres au 26 janvier 1595. Les recherches que nous avons entreprises à ce sujet nous ont permis d'arriver à une certitude : c'est la seconde de ces dates qui est la bonne : William épousa, le 26 janvier 1595, Éhsabelh de Vere.
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Un fait, d'uae haute importance pour notre démonstration, se dégage du dialogue final du Songe : c'est la série très claire des allusions qui sont faites successivement par Puck, Obéron et Titania au palais de la reine, évidemment celui de Greenwich, dans lequel la représentation vient de se dérouler.
Voici ces textes :
Puck. — ... Nous sommes maintenant en train de prendre nos ébats.
Pas une souris
Ne troublera celte maison sacrée ; Je suis envoyé en avant avec un balai Pour chasser la poussière derrière la porte. ''
Entrent Obéron et Tit.\nia avec leur escorte.
Obékon. — Remplissez cette maison d'une douce lumière Au moyen de ce feu assoupi et agonisant; Que chaque Elfe et chaque esprit féerique Sautille sansfaire plus de bruit que l'oiseau sur le buisson...
Titania. — ... Puis, la main dans la main, avec une grâce féerique,
Nous chanterons ce couplet tous ensemble, et nous bénirons ces lieux. (Chant et danse.)
Obéron. — Maintenant que jusqu'à la pointe du jour Chaque esprit se promène à travers cette maison. Pour nous, nous irons près du plus noble lit nuptial, Et il sera par nous béni ..
Avec cette rosée des champs consacrée Que chaque fée aille de son côté, Et répande les bénédictions d'une douce paix Sur chaque chambre de ce palais, Dont le possesseur sera béni, Et vivra toujours en sécurité...
PucK. — Nobles spectateurs ', soyez indulgents, Si vous nou3 pardonnez, nous nous corrigerons... Là-de8su8, bonne nuit à vous tous...
Il semble que les critiques aient entièrement méconnu ces allusions, cependant si probantes. L'expression : Throitgh this Pallace (V. 1, v. 412) supprime toute espèce d'incertitude. Si l'on songe, en elîet, à l'ensemble des faits que nous avons rapportés dans le présent chapitre, l'identification ne saurait foire aucun doute. G est devant la Cour réunie à Greenw ich que la pièce est donnée, le 26 janvier 1595, pour le mariage de Lord Derby, et les souhaits qui s'appliquent à tous les hôtes de la reine aussi bien qu'aux nouveaux époux formaient la conclusion naturelle de ce féerique spectacle *.
Comment ne voit-on pas qu'il s'agit d'une pièce de circonstance, écrite pour les milieux de cour, bourrée d'allusions que ces derniers pouvaient seuls comprendre et apprécier, et qui n'a pu en aucun
1. Cet épilogue de Puck est évidemment destiné à la Cour. Un des auteurs de Shakespeare' s England, I, p. 98, reconnaît que Le Soiicje a dû être écrit pour un mariage célébré à la Cour.
3. On peut se demander si, dans les vœux présentés aux trois couples, qui (if^urciit dans la pièce et dont l'union termine cell<^-ci, il n'y aurait pas une réalit/', et si, par exemple, ils ne s'appliqueraient pas, en même temps qu'au nouveau couple des Ucrby. à deux autres couples aristocratiques, marié-* peu de temps auparavant et présents à la rcprésentiition. Lord Derby a-t-il composé lui-même ces souhaits, en hommage ;\ sa jeune femme? Cela n'est pas impossible, puisque nous considérons la pièce comme étant son œuvre. Son beau-père, Edouard de Vcre, comte d'Oxford, poète réputé lui-même, a pu s'associer à lui pour cet épisode final. Ce sont U\ des questions secondaires qui pourront être étudiées par la suite.
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cas, être composée pour un théâtre public quelconque ? Il suffît de lire avec attention nombre de passages de la comédie, et de la fin, en particulier, pour être amené à songer à une fête réelle, dont cette exquise fantaisie, d'allure raffinée et tout aristocratique, n'est qu'un des épisodes. Il s'agit évidemment ici d'un spectacle privé. On ne saurait douter davantage que cette pièce a dû être composée en vue d'un grand mariage. Les allusions multiples, le programme des fêtes qui y est donné, le lieu de la scène, qui n'est autre qu'un palais royal : tout le démontre amplement. Rien ne nous permet d'imaginer par suite de quelles circonstances Shakespeare aurait pu être chargé de composer cet exceptionnel et extraordinaire spectacle. Une telle composition ne se fait pas sur commande. Pourquoi cette évocation des pièces populaires jouées par les gens de métier ? Combien, en tenant compte de notre thèse, les choses deviennent simples et claires ! C'est le marié lui-même qui a conçu cette fantaisie charmante ; il est luimême Thésée ; il parle des acteurs populaires et les excuse comme pouvait le faire le comte, plein de bienveillance et de mansuétude pour ses compatriotes de Chester. 11 prend leur défense en les annonçant à sa femme. N'oublions pas que les habitants du Lancastre et du comté de Chester s'étaient associés à la joie causée par son mariage : une ballade fut même composée à cette occasion. L'évocation des artisans-acteurs du pays qui lui était cher et dont la vie théâtrale l'intéressait au
plus haut point, nous apparaît donc comme toute légitime et naturelle. C'est une fête du cru que l'homme du Nord met sous les yeux de la reine et des nobles spectateurs de la Cour. On sent qu'elle a été observée réellement par celui qui Ta décrite, et que c'est une institution qui vit encore. Le Songe est l'œuvre d'un grand poète, subtil et érudit, qui manie avec maîtrise les souvenirs les plus gracieux de la mythologie, en y associant avec une intention et une sympathie évidentes, encore qu'un peu ironiques, les impressions de ses jeunes années, et spécialement celles qu'il recueillit aux côtés des siens, comme spectateur des représentations dramatiques de Chester, à l'époque de la Pentecôte, aussi bien qu'à celle de la Midsummer *.
1. Voici les principaux ouvrages auxquels il peut être utile de se référer : Tlie Chester Play s, éd. by Thomas Wright. Londres Shak. Soc. 1843. The Diiibi/ Mi/sleries, ediled by F. J. Furiiivail. New-Siiak. Soc. 1.S82. Chanter in the Pluntagcnet and Tudor reigns by Kupert H. Morris. Chester 1893. S'. Englixh Gilds by Toulniin Smith. Strutt's Sports and Pastimes, p. XXVI et Mr. Markland's Essay on the Chester Mysteries, inséré dans le 3" vol. du Shakespeare de Maloiie, éd. lioswell. John Brand's Popu/ar Antiquities of Great Britain, éd. lïazliil, Londres, 1870, 3 vol. E. K. Chambers, The médiéval Stage, 2 vol. 8°, Oxford, 1903. On peut citer encore les ouvrages du Prof. ïen Brink, de Creizenach, etc. La musique était également très cultivée dans la ville de Chester.