CHAPITRE IX « HAMLET » ET LE COMTE DE DERBY
11 existe, dans le théâtre de Shakespeare, plusieurs allusions à des représentations données par des comédiens professionnels en tournée chez un prince ou chez un grand seigneur. L'une de ces allusions, de beaucoup la plus importante, se rencontre dans Hamlet c'est Tépisode si caractéristique des comédiens. L'autre nous est offerte par le prologue de la Mégère apprivoisée : c'est dire qu'elle est tout à fait indépendante de la pièce. Examinons avec soin la première, qui fait partie intégrante du drame et dont l'intérêt ne saurait être exagéré.
L'épisode à'Haynlet a été complètement défiguré par certains commentateurs qui ont prétendu y voir l'image de Shakespeare, chef de troupe, formant les acteurs qui jouaient avec lui ou qui interprétaient ses pièces, leur donnant des conseils techniques, luttant contre leurs mauvaises habitudes de scène, leurs exagérations, leur emphase, etc. C'est une simple absurdité : William Shakespeare ne saurait être reconnu, un seul moment, sous la figure d'Hamlet, pas plus que sous celle de Prospero, duc
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de Milan, comme l'ont supposé la presque unanimité des critiques, Hamlet est un prince qui s'intéresse passionnément aux choses du théâtre ; il fréquente volontiers les acteurs de profession, il les protège, les accueille chez lui avec bienveillance, dans le palais où il est le premier après le roi ; les conseils qu'il leur donne émanent d'un homme de haute culture, connaisseur plein d'expérience, qui parle, à tous égards, avec autorité. En aucun cas, — est-il besoin de le dire ? — le fils du roi de Danemark ne s'adresse à eux en simple camarade, quelle que soit sa courtoisie bienveillante. Comme beaucoup de nobles d'alors, il a pu les voir familièrement, il a pu jouer lui-même le drame ou la comédie dans les Universités ou dans les châteaux, et encore ailleurs peut-être, mais il garde vis-è-vis d'eux le ton du grand seigneur, qui commande avec bonne grâce, mais enfin qui commande. Ses avis ne prêtent pas à discussion ; il n'y a qu'à observer avec (juel respect et même quelle soumission silencieuse les comédiens s'inclinent devant la leçon technique qu'il leur donne. Ils ont déjà travaillé à améliorer leur déclamation, mais il faudra qu'ils achèvent cette réforme suivant ses critiques précises, en revenant au naturel et en interprétant chaque rôle, — chrétien, payen ou autre, — avec l'accent spécial et la tournure qui lui conviennent. Comme il connaît bien la p.sychologie des gens de théâtre, lorsqu'il dit à Ophélie : « Les comédiens ne peuvent garder un secret, ils diront tout ! » Les moindres nuances de ce» ditîérentes scènes prouvent qu'Hamlet reste
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prince d'un bout à l'autre et qu'en aucun cas le chef de troupe ou le camarade ne se fait entendre par sa bouche.
Sans parler du rang qui est ici spécifié, ni des circonstances qui s'opposent à toute assimilation avec Shakespeare, il faut bien noter encore que l'homme de Stratford n'a laissé aucune preuve de sa compétence ni de son talent particulier d'acteur, et ce n'est pas là l'un des aspects les moins curieux de la question shakespearienne. Est-ce que l'admirable leçon faite par Hamlet n'est pas celle d'une observateur consommé, qui a beaucoup vu et beaucoup appris, qui domine absolument la matière et la juge en critique supérieur, avec un sens épuré et tout aristocratique des choses ? Quelle clairvoyance merveilleuse, quel jugement raffiné, quelle mesure pleine de nuances et de délicatesse! Nos comédien^ d'aujourd'hui pourraient encore puiser, dans ces lignes, bien méditées, les plus utiles leçons. C'est sous une forme concise, un exposé complet de l'art de la déclamation.
Un fait très significatif, c'est qu'Hamlet ne s'intéresse pas seulement à la déclamation théâtrale en dilettante : il compose des œuvres dramatiques et les fait jouer ; il est auteur. Il est de plus critique de théâtre. Ainsi, nous l'entendons déclarer qu'il va composer un discours de douze ou seize vers qui doit être intercalé dans Le Meurtre de Gonzague (acte II, se. 2) ; on peut même être sûr que cette | pièce dont il connaît si bien la source italienne est tout simplement son œuvre. En tout cas, il a cer-
tainement l'habitude de la composition. Très désireux d'obtenir une parfaite déclamation, il joint l'exemple au i)récepte et dit au premier comédien : « Prononcez le discours,je vous en prie, comme je rai di'clnmv, d'une lanj^^ue affile ; mais si vous le mâchonnez comme beaucoup de vos comédiens ont coutume de faire, j'aimerais autant que le crieur public de la ville récitât mes vers. » Viennent ensuite les conseils si remarquables qui préconisent la mesure et le respect absolu de la nature, l'art dramatique n'ayant pour but que d'offrir un miroir de la vie.
Au moment où les comédiens arrivent, la conversation d'Hamletavec Rosencrantz, qui se charge d'annoncer leur venue et les signale comme d'anciennes connaissances du prince, porte sur les querelles et difficultés auxquelles la troupe a été récemment mêlée. Puis les acteurs s'avancent, présentés par Guildenstern et ensuite par Polonius. Celui-ci énumère tous les genres dramatiques dans lesquels les nouveaux arrivants peuvent exercer leurs talents. La bienvenue qu'Hamlet leur adresse est quelque peu mélangée d'ironie '. Combien, malgré toutes les assurances de politesse, le ton du
1. A noter la remarque faite par tlamlct, au moment où il recommande les comédiens aux bons traitementsxle Polonius, sur les acteurs qui sont la petite chronique et les mémoires courants de leur époque. 11 est intéressant de noter aussi la phrase : « il y eut un temps où il ne Tallail pas espérer de recettes, si le poète et le comédien n'en venaient aux gittles ». Sin- ^uliî'pc remarque, on en convienfha, de la part d'un auteur qui aurait été en même temps comédien I
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grand seigneur s'affirme ! Le prince, à propos de la tirade qu'il demande à l'un des acteurs de lui réciter, rappelle le souvenir de la pièce à laquelle elle appartient, et c'est ainsi qu'il est amené à formuler les appréciations critiques qui témoignent d'un goût si sûr et si fin ! Nous ne voudrions pas recourir encore une fois à l'hypothèse, mais il nous semble qu'à bien étudier la défense très topique présentée par Hamlet au sujet du drame qu'il évoque, on est en droit de penser qu'il s'agit ici d'une œuvre écrite par lui. 11 y a quelque chose de personnel dans cette justification. Naturellement, Hamlet ne peut avouer cette paternité ; s'il écrit des pièces, c'est comme plus d'un grand seigneur du temps d'Elisabeth, sous le voile de l'anonyme, mais l'accent plein d'énergie avec lequel il signale les qualités de ce drame pourrait bien indiquer un plaidoyer pro domo. Le ton de ces lignes paraît être celui d'une réponse :
Je t'ai entendu me dire une fois une tirade, — mais elle ne fut jamais déclamée sur la scène, ou si elle y fut dite, ce ne fut pas plus d'une fois ; car la pièce, il m'en souvient, ne plut pas à la multitude ; c'était du caA'iar pour le public ^ : mais, dans mon opinion, et dans l'opi-
1. L'auteur des œuvres shakespeariennes ne manque jamais de s'élever contre le goût de la foule. Qu'on se rappelle, à ce propos, un autre passage d'Hamlet : « Oh ! cela me blesse jusqu'à l'âme d'entendre un robuste gaillard, la tête emperruquée, mettre une passion en pièces, en véritables loques, et déchirer les oreilles des gens du parterre (groundUngs), qui pour la plupart ne sont capables de rien comprendre, si ce n'est les pantomimes inintelligibles, ou bien le bruit. » Conçoit-on l'acteur Shakespeare traitant ainsi le parterre, qui le faisait vivre,
nion d'îiiitres dont les jup^emenls en telle m.ilière avaient bien plus de poids que les miens, c'était un excellent drame, logiquement composé, écrit avec autant de simplicité que d'art. Je me rappelle qu'une certaine personne dit qu'il n'y avait pas dans les vers assez d'épices pour rendre la matière savoureuse, ni dans les phrases assez de pensée pour que l'auteur pût être accusé d'alTectation; mais que la méthode fl'après laquelle cette pièce avait été faite était une honnête méthode, aussi salubre que douce, et intiniment plus belle que jolie. Il y avait une tirade que j'aimais particulièrement: c'était le récit d'Enée à Didon, et surtout le passage où il parle du meurtre de Priam : si votre mémoire a retenu ce passage, commencez à cette ligne ; voyons, voyons ; etc. *.
Aussitôt, Hamlet retrouve, avec une sûreté de mémoire digne d'être notée, les treize ou quatorze premiers vers de la tirade, ce qui lui vaut un éloge
le rabaissant, l'injuriant même à ce point ? Et ces deux témoipnageB fournis par llamlel ne sont pas les seuls du même genre que nous olTre le théâtre shakespearien.
1. Ce passage suggère à M. Jusserand les remarques suivantes (p. 693) : « Quelques critiques, embarrassés de cette admiration intempestive (pour une pièce à l'antique ou tra,'6die classique), et qui se représentent, consciemment ou non, un Shakespeare idolâtre de ses propres pièces ont allégué que l'éloge était ironique et qu'Ilanilot débite par moquerie la citation qui suit (récit on vers rontlaiits, A la mode néo-classique). C'est une erreur certnine ; IlamU't est sincÏTe, parle au sérieux, et comme ses remarques n'ont rien à voir avec le drame dont il est le héros, on n'en saurait trouver d'autre motif qu'une fantaisie du poète d'exprimer, pour une fois, une appréciation personnelle. On en peut fournir preu^'c et conlre-preut^e ; le récit admiré par Ilamlet est blâme par Polonius. » La critique shakespearienne ne n(jus a pas habitués aux observations de ce genre. Celle-là est pour nous singulièrement précieuse à enregistrer : elle cadre do la façon la plus évidente avec notre interprétation.
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de Polonins, qui, ne l'oublions pas, joua jadis la tragédie à l'Université'; le premier comédien continue le morceau et déclame une trentaine d'autres vers. On voit que cet Enée et Didon tient une grande place dans l'épisode des comédiens. Or, c'est justement une pièce du même titre que Ton voit jouer à Ghester en 1563, en présence du comte de Derby et de Lord Strange, a'ieul et père de notre William Stanley. Mais continuons notre analyse ; recommandations d'Hamlet pour le bon traitement des comédiens ; réponse équivoque de Polonius ; réplique du prince ; enfin, jugement de celui-ci sur l'expression des passions fictive chez Facteur. Il est clair qu'Hamlet domine ici la matière en homme qui la juge de haut : peut-être l'a-t-il pratiquée par accident, mais il a pu, depuis, s'élever bien audessus de cette pratique. Il faut le rapprocher d'un Edouard de Vere, comte d'Oxford, auteur dramatique très admiré, encore que toutes ses compositions aient disparu, et qui passa pour le meilleur acteur comique de son temps ^ C'est le même personnage qui fut le beau-père de notre William.
Au troisième acte, scène 2, a lieu la représentation du Meurtre de Gonzagtie : on sait les conséquences qu'entraîne ce spectacle et son rôle décisif dans la trame de la pièce.
Après le brusque départ du roi, bouleversé par
1. Il avait rempli le rôle de Jules César, dans une tragédie dont le meurtre de celui-ci formait le sujet.