‹ Sous le masque de "William Shakespeare": William Stanley, VIe Comte de DerbyChapitre 21 sur 43 · Feuillerat, p · texte numérisé non relu

Feuillerat, p

Tallusion si claire à son crime suggérée par la tragédie, tous les courtisans sortent, à 1 imitation du maître. Seuls restent Hamlet et Horatio. Le prince chante une chanson qui, comme la pièce elle-même, paraît bien être de sa composition : nouvelle preuve de ses aptitudes littéraires. Le drame provoque de sa part ces propos humoristiques adressés à Horatio (111, 2) :

Ne croyez-vous pas, Monsieur, que cette scène-là, en y ajoutant une forêt de panaches, et deux rosettes en lorme de roses de Provins sur mes souliers à large ouverture, ne pourrait pas me valoir le titre de sociétaire dans une troupe de comédiens, si ce qui me reste de fortune vient à se conduire en Turc avec moi ?

Horatio. — Certes, une demi-part de profits.

Hamlet. — Une part entière, j'en suis sûr.

Voilà une déclaration qui ne saurait être trop méditée. N'est-ce pas la réllexion de l'homme qui a été en contact avec les comédiens et qui, quoique séparé d'eux par une distance sociale immense, n'en a pas moins songé quelquefois qu'il pourrait être des leurs ? Peut-être même cette éventualité, qui semblait si lointaine, a-t-elle été, sous l'empire de quelque caprice ou de quelque nécessité, et dans le mystère le plus complet, un moment réalisée. Mais ce n'est là ({uun éclair fugitif, une boutade par laquelle Hamlet évoque une pensée qu'un ami du théâtre et des comédiens tel qu'un William Stanley a pu parfaitement concevoir : « Si jamais la fortune me traitait de Turc à More, je pourrais gagner

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ma vie en entrant dans Tune de ces compagnies de comédiens que j'ai souvent fréquentées. »

Aucune explication satisfaisante n'a jamais été proposée touchant cet important épisode d'Hamlet. En identifiant William Shakespeare avec le prince de Danemark, l'exégèse a commis l'un des contre-sens les plus étranges que puisse enregistrer 1 histoire littéraire^ contre-sens qui n'est pas moins ridicule que celui dont La Temjiête a été l'objet, chaque fois qu'on voulu reconnaître l'acteur de Stratford en Prospero \ L'interprétation que nous proposons tient compte de tous les termes du problème, en évitant d'en déformer aucun. Notre analyse est restée, en effet, strictement limitée aux éléments fournis par le drame lui-même. Hamlet, nous l'avons dit, est un prince qui aime ardemment le théâtre, qui s'est mêlé de près aux manifestations de la vie dramatique de son temps et qui professe sur la matière des idées personnelles infiniment justes en somme tout le contraire d'un snob. Il accueille les comédiens comme pouvait le faire, vers 1590, un grand seigneur amateur éclairé de théâtre et protecteur de troupe.

1. Les textes des critiques, biographes et commentateurs relatifs à ridentification de William Shakespeare avec le personnage d'Hamlet sont innombrables. Rares sont ceux qui émettent des doutes. Voir, dans les publications de la New Shakespeare Society, vol. de 1880-86, la discussion relative à cette question elles affirmations absolues qu'elle prov^oque. Le moins qu'on puisse dire, dit un des colla lorateurs, est que«the theory that Shakespeare portrayed himself in the character of Hamlet >> n'est pas « improbable ».

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Or, il se trouve que ceux qu'il reçoit si bien à Elseneur sont « les tragédiens de la Cité », c'està-dire les mêmes qu'il avait fréquentés et qui l'avaient tant charmé précédemment. L'injuste concurrence « d'une nichée d'enfants, à peine sortis de l'œuf, qui crient contre toute rivalité et qui sont applaudis avec fureur pour cela, enfants qui sont maintenant h la mode et clabaudent si fort contre les théâtres ordinaires », les force à quitter le Globe et à se transformer en acteurs ambulants, rédiëts à gagner leur vie au prix de pénibles voyages, à la manière des héros de notre Roman comique.

Ici encore, les faits nous suggèrent un nouveau rapprochement entre cet aspect de la personnalité d'IIamlot et William Stanley, sixième comte de Derby, souverain de 1 île de Man, descendant de la sœur du roi Henri VU. grand amateur de théâtre, frère du patron de la troupe dont firent partie les meilleurs acteurs du temps et dont Shakespeare fut membre, de septembre 1588 à l'été de l.jtJi, la même qui joua ensuite au Globe ; protecteur, comme l'avaient été son père et son frère aîné, d'une compagnie de comédiens dont l'activité fut grande pendant plus de vingt ans, et enfin auteur de compositions dramatiques, restées mystérieuses, et dont il ne revendiqua jamais la paternité. Que de fois il accueillit dans ses châteaux de Latham et de Kno a sley les troupes de comédiens venues y donner des représentations : qu'il s'agît de celle qui s'avouait de son nom, ou d'autres pareillement protégées par d'illustres personnages ! Avec quelle

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sollicitude il les recommandait à ses amis ! Entre Hamlet, fervent des choses du théâtre en même temps qu'écrivain dramatique, et ce personnage, le parallélisme est frappant. Aucune autre hypothèse n'a été proposée jusqu'à présent qui puisse être assimilée à celle-ci au point de vue de la vraisemblance. Nous demandons qu'on veuille bien examiner toutes les relations qui ont été signalées, dans une autre partie du présent travail, entre le théâtre de Fépoque d'Elisabeth, William Stanley et sa famille, et la légitimité de notre rapprochement apparaîtra sûrement à tout lecteur dépourvu de préventions.

L'épisode des comédiens dans Hamlet est le miroir fidèle de la réception d'une compagnie d'acteurs en tournée chez un grand seigneur. Il reproduit les scènes véritables qui se déroulaient en pareille circonstance dans une vaste et magnifique demeure telle que Latham ou Kno .. sley. Les conseils que donne Hamlet à ces comédiens sont sans doute ceux-là mêmes que William Stanley avait adressés plus d'une fois aux troupes qui fréquentaient chez son père ou chez lui.

J'irai plus loin : les biographes, les critiques ouïes historiens de la littérature et des idées qui, depuis cent cinquante ans, ont étudié Hamlet, n'ont pu s'empêcher, en présence de cette œuvre prodigieuse, de déclarer, à maintes reprises, qu'une figure aussi extraordinaire que celle du prince de Danemark ne pouvait avoir été imaginée sans qu'il existât quelque lien entre son caractère et celui du poète qui l'avait

conçue ; en d'autres termes, une psycholo{^ie aussi compliquée, aussi exceptionnelle, ne paraissait pas à beaucoup de bons esprits avoir été inventée de toutes pièces. Si jamais un rapport s'est imposé entre un des grands types de la littérature et la psychologie de celui qui l'a créé, c'est assurément en ce qui touche Hamlet. De même qu'il nous semble aujourd'hui impossible que Molière n'ait pas mis quelque chose de son âme, de son expérience de la vie dans certaines de ses pièces, — et l'examen attentif des faits de sa carrière nous incline fortement dans ce sens, — de même aussi le type d'Hamlet nous laisse l'impression dune âme qui n'est pas une pure invention du génie, mais qui reflète, à certains égards, un être qui a véritablement existé, qui a souffert et s'est risqué à nous confier une partie de son secret '. A travers les discours d'Hamlet, plus d'une confession se laisse deviner. Quand, par exemple, le prince nous exprime son désenchantement universel et formule ensuite sa célèbre délinition de l'homme (II, ^), il use d'un accent personnel qui ne saurait tromper. Il en est de même des autres confidences d'ordre moral et philosophique du héros shakespearien ; elles semblent bien refléter le plus souvent les idées aussi

1. Est-ce que dans son incroyable ouvraf^e sur Shakespeare, Tolsloi n'a pas ùmis ce jugement qui nioiitro combien le sens véritable û'Uainlet — qu'il avait aimé et pratiqué autrefois et qui, entre loutcs les pièces du poète, avait dii l'attirer — le frappait encore?" Le personnage d'Hamlet n'a aucun caractère... c'est un phonographe de l'auteur, qui repèle toutes ses idées à la lilc •> (Cité par K. Rolland, Vie de Tolstoï, p. 120).

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bien que les sentiments de celui-là même qui le fait parler.

Existe-t-il, dans la vie de William Stanley, certains traits qui nous autorisent à proposer un pareil parallèle? Je renverrai tout d'abord à la biographie du comte de Derby, présentée plus haut, et aux observations que nous ont déjà suggérées le type de Jacques dans Comme il vous plaira^ celui des personnages de Shakespeare qui se rapproche le plus d'Hamlet. William Stanley fut certainement une figure quelque peu étrange et originale ; comme Hamlet, et aussi comme Jacques, il voyagea et étudia à l'étranger, après avoir étudié à Oxford- Est-ce l'originalité de son caractère qui lui avait valu, avant qu'il devînt comte de Derby, certaines hostilités? Toujours est-il qu'il souleva, à diverses reprises, des critiques assez vives, dont la cause ne saurait être précisée, sinon dans une existence mystérieuse et agitée. Peut-être son goût pour le théâtre et pour les comédiens fut-il pour quelque chose dans les méfiances qu'il inspira. Certains faits tendent à montrer chez lui un caractère plutôt irritable et fantasque.

Quoi qu'il en soit, une grande crise se manifesta dans sa vie à partir du moment où il devint le chef de la famille des Derby. Son frère et prédécesseur, Ferdinando, mourut soudainement en avril 1504, dans les circonstances les plus énigmatiques, mais certainement par le poison. Tout un drame étrange se déroula alors dans la maison des Stanley. La mort de Ferdinando donna lieu aussitôt à de Ion-

rues et minutieuses recherches ; elle se rattachait, ielon toute probabilité, à un complot politique. Des soupçons réciproques, vagues et d'autant plus i-edoutables, durent naître, à cette occasion, entre les membres de la famille Stanley : une rupture ne tarda pas à se produire et l'un des plus grands 3t des plus longs procès qui se soient poursuivis au temps d'Elisabeth, procès qui se prolongea pendant près de quinze ans, avec de multiples péripéties, s'engagea dès lors entre la veuve de Ferdinando, comtesse douairière, née Alice Spencer, et ses trois filles, d'une part, et William Stanley, devenu comte de Derby, de l'autre. L'enjeu était immense : il s'agissait de domaines et de biens nombreux et importants, de la souveraineté de l'île de Man, etc. Cette lutte, qui prit d'extraordinaires proportions, intéressa, à des titres divers, une partie de l'aristocratie anglaise ; elle apporta au nouveau comté de Derby de graves et continuelles préoccupations, moins par la crainte de perdre des ressources et des propriétés considérables que par l'inquiétude où il se trouvait de ne pouvoir soutenir le nom de Derby, en tombant dans une situation médiocre, indigne du magnilique passé de cette illustre maison. Comm« il arrive souvent en pareil cas, les contestations s'envenimèrent ; bref, il résulta pour le comte, de ces longues dissensions familiales, une série d'anxiétés (|ui iniluèrent ]irofondément sur son être moral. Il leur dut de connaître des heures très sombres et de jjrrands découragements. Des malédictions quasi tragiques

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furent échangées : les filles de Ferdinand se virent taxées de spoliatrices, et, du côté de William, fut prononcée cette parole biblique vengeresse contre la branche à laquelle appartenaient ses adversaires : « Elle s'est rendue coupable du crime d'Achab envers Naboth ; il lui adviendra ce qui est advenu à Achab. » En même temps, le foyer du comte de Derby dut connaître d'autres dissentiments plus intimes. 11 y eut entre le comte d'Oxford et William des discussions assez âpres au sujet de la pension que son beau-père revendiquait pour Lady Derby. Celle-ci, d'autre part, paraît avoir souffert par la suite de grandes maladies ; d'après les biographes du comte, l'union ne fut pas toujours parfaite entre les deux époux, et l'on voit avec surprise la noble femme mourir dans un château assez éloigné de ses résidences ordinaires. Les circonstances de sa fin n'ont pas été éclaircies jusqu'à présent. Elle fut inhumée dans l'abbaye de Westminster, en dehors de la sépulture familiale des Derby, située à Ormskirk, et où son mari devait aller dormir son dernier sommeil.

Il n'est pas douteux que le bonheur de William fut souvent contrarié par les circonstances et que son penchant à la mélancolie reçut de celles-ci un accroissement marqué. Pour en revenir au procès, une solution intervint enfin, après bien des années : le gouvernement royal et le Parlement rendirent des décisions successives qui sanctionnèrent des arrangements équitables dont nous avons eu l'occasion Je traiter ailleurs. William Stanley, après

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tant d'attente et de trouble, retrouva le repos en même temps qu'une existence normale et facile. Son âme, si longtemps inquiète, reprit son équilibre en même temps que s'aiïcrmit sa situation extérieure. Une période fie concorde relative succéda à la tension antérieure au point de vue des relations de famille. Puis de nouvelles épreuves se présentèrent, sa santé s'affaiblit, les infirmités survinrent et son désir de solitude s'en accrut. Ce fut alors qu'il se décida à vivre dans une retraite profonde, renonçant à la plupart de ses honneurs et dignités, et partageant les autres avec son fils aîné, James, qui allait un peu plus tard, par les dernières années de sa vie et surtout par sa mort, de même que sa vaillante femme, Charlotte de la Trémoille, donner une nouvelle illustration au nom des Derby ' .

En présence d'une carrière ainsi traversée par des épreuves multiples et prolongées, on a le droit de se demander, puisque nous considérons le comte comme l'auteur du théâtre de Shakespeare, si le personnage d'Hamlet ne doit pas plusieurs traits notables à la psychologie de celui qui Ta créé.

Avant d'insister sur certaines coïncidences étranges, il est nécessaire de formuler quelques observations sur l'état actuel de ce qu'on peut appeler la question Hamlet, — puisque le propre du problème shakespearien est de soulever quantité d'autres questions autour de lui, et cela à peu près sur tous

1. Par contre, un (ils cadet lui valut des soucis d'une nature inflniment pénible.

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les points que le critique est conduit à examiner. D'après les biographes orthodoxes récents, par exemple M. Sidney Lee, la tragédie, que Ton a pu appeler « that pièce of his ' hich most kindled English hearts » , fut composée par Shakespeare en 1 60:2 . Il existait déjà, au moins depuis 1589, une ancienne pièce composée sur le même sujet, que le biographe en question, d'accord avec nombre d'autres critiques, attribue à Thomas Kjd. Cette pièce fut reprise le 9 juin 1594, au théâtre de Newington Butts, au moment même où l'ancienne troupe du comte de Derby, que la mort de Ferdinando Stanley venait de faire passer sous le patronage du Lord Chambellan, jouait dans cette salle avec celle du Lord Amiral. Les mentions relatives à Hamlet revenge (1596 et 1601) s'appliquent à cette œuvre. \J Hamlet de Shakespeare aurait été joué pour la première fois, au commencement de l'hiver de 1602, sur le théâtre du Globe. Burbage,hier encore acteur en vue de la troupe du comte de Derby, créa le rôle d'Hamlet. A une date qu'on ne peut déterminer avec certitude, se rencontre, sur un Chaucer publié en 1598, une mention de Gabriel Harvey, l'ami de jeunesse de Spenseret son camarade d'Université, relative à la pièce de Shakespeare ; le moins qu'on puisse dire de cette allusion, c'est qu'elle complique quelque peu la question de l'apparition à' Hamlet Qi que les discussions auxquelles elle prête sont assez troublantes sous le rapport de la date, beaucoup trop tardive, à notre sens, de 1602.11 est utile de constater que la note d'Harvey évoque

seulement, parmi les œuvres shakespeariennes, avec Hamlet, les deux poèmes de Vi^mts et Adonis et de Lucrrcp, c'est-cà-dire trois ouvrages d'un caractère plutôt universitaire, du "jenre de ceux qu'un scholar pouvait composer de préférence.

Ici se présente le plus obscur des problèmes : celui de la publication à'Hamlfit ; une première édition in-quarto, pour laquelle une « license » fut obtenue le 26 juillet 1002, parut en 1603, qui nous oiTre un texte beaucoup plus court que le texte définitif, publié également dans le format in-quarto, en 1604. « Il est évident, dans Tensemble, affirme M. Lee, que le premier in-quarto représente, avec beaucoup d'altérations d'ordre typographique, la première tentative faite par Shakespeare pour traiter ce thème. Son dessein de réaliser une reconstruction générale de la vieille pièce ne fut pas achevé, et quelques fragments de la matière originale se trouvèrent admis pour un temps à demeurer dans Toeuvre. Une édition revue, imprimée sur un manuscrit plus complet et plus soigné, fut publiée en 1(>04; certains mots du titre paraissaient dénoncer l'édition précédente comme subreptice et inauthentique. Une nouvelle impression du second in-quarto à' Hamlet parut avec la date de 1605, mais sans comporter d'ailleurs aucun changement. » L'édition collective de 1623 apporta, à son tour, vingt ans plus tard, de nouvelles additions et des changements. Dans l'histoire de ce texte comme f/rt«,s toutes les questions qui ont trait à la publicatioîi des œuvres de Shakespeare, les choses sont d'un

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bout à Tautre inexplicables. On ne trouve partout que l'obscurité et la contradiction : c'est là une observation qu'il ne faut pas se lasser de répéter. Il suffit de lire avec soin les exposés récents de la science shakespearienne orthodoxe pour apercevoir, malgré toute l'habileté déployée, Tembarras qu'elle éprouve en présence de tant de constatations décevantes. Quoi qu'il en soit, Ling, l'éditeur du premier in-quarto, et non Robert, le concessionnaire primitif du privilège et Timprimeur du second inquarto — qui serait la seule édition authentique, remarquons-le, l'autre ne l'étant en aucune manière — semble bien avoir été reconnu comme possesseur du droit de propriété de la pièce. Le 19 novembre 1607, ce privilège fut transféré, avec d'autres droits de propriété littéraire, à un autre éditeur, John Smeth A ick. « Un livre appelé //^amZe/... qui appartient à Nicolas Linge. » Comprenne qui pourra I Combien M. S. Lee a raison de dire que la bibliographie à'Hamlet offre « a puzzling problem » ! Smeth vick publia en 1611 un quatrième quarto à' Hamlet, et également une autre édition qui est sans date et constitue le cinquième in-quarto. Ces deux impressions suivaient le texte du second inquarto. Celui-ci, dont la place, dans l'histoire de VHamlet^est si importante, est imprimé avec négligence et présente une ponctuation maladroite. « 11 y a des signes qui indiquent, observe M. Lee, that the copy had been curtailed for acting purposes. » Voilà une chose bien extraordinaire : cet acteur qui n'écrivait, nous assurent ses meilleurs biographes,

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que pour le profit immédiat et qui n'avait en vue que le succès théâtral le plus rapide, passant son temps à composer des pièces qu'il fallait ensuite remanier ou abréger pour la scène !Con(,'oit-on une anonialie plus étrange ? Est-ce que Molière et tous les auteurs, comédiens ou non, qui ont écrit exclusivement et directement pour le théâtre se sont jamais trouvés dans le cas de procéder de la sorte? Ainsi donc, d'un côté, Shakespeare est censé n'avoir jamais travaillé que pour la troupe et le théâtre auxquels il appartenait, leur destinant par avance tous ses ouvrages, pendant que, de l'autre, on nous le montre élaborant des pièces — le cas d'Ilani/ct n'est pas une exception — qui ne pouvaient alTronter la scène sans des remaniements ou des suppressions préalables. Il était de toute nécessité d'abréger son texte pour le rendre jouable. Singulière preuve de sa grande expérience des planches ; étrange entente des exigences de la scène chez cet enfant de la balle ! Quelle contradiction et, pour mieux dire, quelle impossibilité évidente !

C'est ce second in-quarto qui présente la plus complète de toutes les versions existantes de la pièce. 11 comprend environ quatre mille lignes et représente de beaucoup le plus long des drames do Shakespeare.

Une troisième version (depuis longtemps le tr.r^ tus rccepliis) figure dans l'in-folio de 10i;{. Dans ce texte apparaissent pour la première fois quelques centaines de lignes «pii mancjuent dans le second in- (juarto. Les additions du Folio comprennent le récit

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complet de la querelle entre les comédiens et les enfants (« the men actors and the bojs ») et quelques allusions peu aimables à l'adresse du Danemark qui se rencontrent au cours de la même scène. Ces deux passages peuvent avoir été omis dans le Second inquarto de 1G04 par déférence pour la reine Anne, fenime de Jacques I"", cette princesse ayant une origine danoise et étant la protectrice des enfants acteurs. Par ailleurs, plus de deux cents lignes qui figuraient dans le second in-quarto sont exclues du Folio. Parmi les passages supprimés se trouve l'un des monologues les plus caractéristiques d'Hamlet : « Gbrhme toutes les circonstances récriminent contre moi l » (IV, 4, 9-6(>.)Le texte du Folio suit évidem- il merlt titi exemplaire de scène [acling copy) qui a clé abrégé, quelquefois plus « draslically » que le second Folio et d'une manière différente. Mais les imprimeiirs ont exécuté leur travail avec plus de soin que leurs prédécesseurs. Une collation du Folio de l6i3 dvec le second in-quarto est essentielle pour la constitution d'un texte satisfaisant de la pièce.

Tel est l'exposé de M. Lee, qui correspond à la doctrine généralement adoptée à l'heure présente par les érudits de l'orthodoxie shakespearienne. On sait que la réunion des ouvrages et travaux publiés , sur Ilamlet remplirait à elle seule une salle de bibliothèque : nous nous bornerons donc à ce résumé basé sur le travail stratfordien le plus récent. A en croire les adeptes de cette théorie, /iam/e/ n'aurait été composé par Shakespeare que sous une seule formé, bieti que le premier in-quarto dilfère si pro-

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fondement du soconJ, et la date de sa composition serait l'année 1G02.

Depuis longtemps, nous considérions cette double thèse, malgré sa vogue prescjuc générale, comme tort douteuse, croyant, au contraire, à l'existence de deux rédactions successives de la tragédie, dont l'une aurait été sensiblement antérieure à 1602 et pourrait correspondre à la version du premier inquarto. De toute manière, il nous paraissait impossible de faire dériver les deux premiers in-quarto d'un texte unique : les dilférences étant ])eaucoup trop caractéristiques pour qu'on pût leur supposer une origine identique. Bien d'autres difficultés devront se présenter pareillement à l'esprit, dès qu'on examinera d'un peu prés la croyance orthodoxe actuelle : pourquoi, par exemple, Kyd qui, dans sa Spanish Tragatie écrite vevs 158(), avait déjà utilisé avec quel({ue habileté « the Icading motive and an important part of the machinery of Shakespeare's play (Lee) », aurait-il fait dans un pré-ÏIamlet un nouvel emploi des éléments scéniques qu'il avait antérieurement exploités ? Cette insistance a lieu de surprendre. Le pré-IIamlet, visé par Tom Nashe vers 1589, peut être d'un autre auteur que Kyd : tout reste hypothétique à son sujet '. Aussi notre

1. Ce pri- flamlef, cité dès 1589, et sur lequel on n'a aucune nolion, peut être tout simplcmenL une première rédaction do la pièce, remaniée ensuite en Ij'Ji et île nouveau onze ans plus tard. Les critiques orthodoxes actuels sont très éloignés de cette conception, mais rien ne leur donne le droit do 1 exclure, sinon l'impossibilité qu'ils sont bien obligés de reconnaître d'insérer une Itlle composition, i\ cette duto, dans lu biograpliic do Shakespeare.

satisfaction fut-elle grande en constatant, il y a peu de temps, que l'opinion relative aux deux rédactions successives, si longtemps délaissée et même déclarée irrecevable, tendait à reprendre du crédit. En effet, dans un article publié par The Fortnightly Revieiv, en août 1913, sur Hamlet aux Universités, un des meilleurs connaisseurs de Thistoire de Tancien théâtre anglais, M. J. S. Boas *, frappé des incohérences que recèle la théorie de VHamlet unique de 1602, expose, après une critique très serrée des éléments du problème, que « la plus raisonnable explication est que le premier in-quarto représente la plus ancienne révision faite par Shakespeare de la pièce à demi imitée de Sénèque sur Hamlet, œuvre probable de Th. Kyd, mentionnée par Nashe en 1589. C'est une version beaucoup plus caractéristique du style encore peu mûri du dramaturge en 1592-1594, que de son art consommé en 1002-1604 ». Il est utile de faire observer que M. Boas est, d'autre part, l'auteur de la meilleure et la plus récente édition de Kyd \

On sait que le titre du premier in-quarto paru en 1603 spécifie que la pièce est publiée telle qu'elle a été diverses fois jouée par les « serviteurs de son Altesse dans la cité de Londres: comme aussi dans les deux Universités de Cambridge et d'Oxford et

1. M. Boas avait déjà écrit dans la même Revue, en août 1907, un article très suggestif sur A Defence of Oxford plays and players. 11 est l'auteur d'un excellent livre, récemment paru :

The University Drama (Oxford, 1914).

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