‹ Sous le masque de "William Shakespeare": William Stanley, VIe Comte de DerbyChapitre 22 sur 43 · Kyd's Works, Oxford · texte numérisé non relu

Kyd's Works, Oxford

ailleurs ». Cette mention, d'un caractère exceptionnel, a depuis longtemps excité la curiosité des commentateurs. Or, M. Boas a démontré que pendant la période do production dramatique de Shakespeare, aucune troupe de comédiens de profession n'avait été admise à jouer dans les Universités d'Oxford et de Cambridge '. Les autorités universitaires préféraient remettre aux troupes qui se présentaient des sommes d'argent, parfois assez élevées, à la condition que celles-ci s'éloigneraient de la ville et qu'elles ne joueraient pas devant les étudiants. Le corps des professeurs redoutait sans doute, pour la jeunesse studieuse, les pernicieux exemples de la vie trop libre des comédiens en même temps que les enseignements, souvent fâcheux à son gré, que pouvaient olfrir aux étudiants les pièces représentées. Par contre les villes elles-mêmes, c'est-à-dire les municipalités d'Oxford et de Cambridge, se montrèrent beaucoup plus accommodantes et accordèrent aux troupes d'acteurs qui se présentaient sous le patronage de seigneurs d'importance, une hospitalité très large. Oxford, on particulier, reçutun certain nombre de ces visites qui, chose singulière, ont été en partie ignorées de M. Murray, dans rexcollentc histoire (jae nous lui devons des compagnies dramatiques anglaises. M. Boas les énumère toutes : certaines de ces visites offrent un intérêt spécial pour nous : en 15S7-88, venue de la troupe du comte de Leicester ;

1. Dans l'article (lu mois d'aoïil 1907, cité plus liuiil. Il raconte riiistoire de la polémi(iue fort curieuse qui s'engagea k ce sujet dans l'Université d'Oxford, entre Gager, Hainolds et autres,

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en 1392-93, le 6 octobre, jouent les comédiens de Lord Strange, avec Edward AUeyn ; en 1593-96, ceux de notre 6^ comte de Derbv, son frère et successeur. De 1387 à 1592, les comédiens de Lord Strange visitent plusieurs fois Cambridge ; en 1394-93, les mêmes reviennent, patronnés alors par le lord ChamJ3ellan. En 1600, paraissent à Oxford trois compagnies d'acteurs dont les protecteurs ne sont pas nommés. La présence de la compagnie du Lord Amiral est huit fois mentionnée à Oxford, de 1583-86 à 1598-99'.

M. Boas s'occupe ensuite d'Ha?7îl et et se demande si le drame de Shakespeare n'ayant pu être joué par les comédiens ordinaires dans l'enceinte de l'Université, n'avait pas été représenté par l'une de ces troupes, spécialement par celle de Lord Strange ou celle du 6° comte de Derby, au cours d'une tournée, dans la ville d'Oxford.

Rappelons d'abord à quel point Hamiet était susceptible de convenir à un auditoire universitaire. Le héros n'est-il pas par excellence le penseur et le scholar enlevé malgré lui à l'école, à la vie intellectuelle libre? Ophélie dit de lui qu'il est à la fois un homme de cour, un soldat et un scholar{\\\^ 1). Il a étudié à Wittenberg et ne désire qu'une chose, avapt de connaître et de poursuivre « sa mission » : y retourner. Le fait de présenter le prince Hamiet cornme un étudiant — de la veille et du lendemain, ne l'oublions pas, puisqu'il songe à regagner FUni-

1. N'omettons pas de signaler les musiciens de Lord Oxford, futur beau-père de William, venus à Oxford en 1584-85.

vcrsité avant de se résoudre i\ la mission qui va absorber toutes SCS pensées, — constitue un élément propre à Shakespeare et qu'on ne retrouve pas dans la nouvelle de Bellef'orest. Il s'agit là, d'ailleurs, d'une conception fort originale et inattendue, que rien dans les mœurs ou les habitudes du temps ne pouvait suggérer normalement. Celle-ci trahit assurément, chez l'auteur, les préoccupations d'un ancien scholar qui a étudié, lui aussi, dans une Université et l'réquenté les cités savantes de l'étranger. On ne voit pas Shakespeare, qui, seul parmi les écrivains notoires de cette époque, n'a point connu la vie universitaire, imaginant cette conception très particulière d'un prince appelé à régner qui se fait étudiant dans une université étrangère, et un étudiant si conA^aincu, si ardent au travail. Ilamlet, comme Prospcro, est prêt à tout subordonner à l'étude et au culte de la science. Cette préoccupation, visible chez le poète, d'exalter ainsi la vie intellectuelle, se trouve contredite par tout ce que nous savons de la vie et du caractère de William Shakespeare.

Qui ne se rajipelle tout ce qui a été dit depuis plus d'un siècle sur Ilamlet en tant qu'exprimant l'âme de Shakespeare ? N'est ce pas hier que le D' Garnett et M. Gosse, dans un ouvrage (jui fait autorité, écrivaient qu'IIam/ft exprime plus de l'esprit intérieur de « Shakespeare (jue toute autre de ses pièces, et que ce drame est, de tous, celui qui s'est trouvé le plus vraisen)blablemcnt soumis ;\ une révision délinitive » ? G est sans doute parce

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qu'Hamlet reflète ainsi la propre personnalité du poète, que celui-ci, qui a tout ignoré de la science universitaire, a fait de son héros un scholar...

Notons encore quHoratio, le noble ami de cœur du prince, est un savant qui a étudié dans la même Aima Mater. Hamlet, après avoir fait par deux fois allusion à la ville savante qu'Horatid vient de quitter se plaît à l'appeler: « camarade d'université ». Ailleurs, le prince évoque les représentations universitaires et Polonius s'associe à cette évocation, sans se douter de la dure plaisanterie à laquelle elle va donner lieu, lorsqu'il rappelle le rôle de Jules César qu'il a rempli en une tragédie jouée par les étudiants, ses camarades. Or, une pièce intitulée Cœsar inlerfectus a été jouée à Oxford^ en 1582. La pièce à laquelle Hamlet et les comédiens * empruntent plusieurs passages offre tous les caractères d'une pièce universitaire, inspirée de l'antiquité familière aux scJiolars^ et sans doute spécialement de Virgile : récit d'Enée à Didon ; combat de Pyrrhus et de Priam. Enfin, Hamlet use en certains cas d'expressions latines qui rappellent le scholar, telle qneHic et uôique, et montre en mainte circonstance son goût pour les souvenirs classiques. Toutes les réflexions, toute l'activité cérébrale de cet ami de la philosophie et des lettres attestent l'homme qui a reçu l'empreinte de la science universitaire. Ce fait a frappé depuis longtemps les com-

1. Polonius, en les présentant, évoque deux auteurs chers aux universitaires : Sénèque et Plaute.

mentateurs. Comment n'ont-ils pas vu qu'il était pour le moins surprenant qu'une telle tragédie eût été composée par le seul écrivain de léporpie demeuré étranger à toute formation conmie à toute ambiance universitaires ? Ajoutons encore que la pièce, en tenant compte des nombreuses ressemblances qu'elle oll're avec le genre dramatique de Sénèque, cher aux Universités, notamment de l'accumulation des catastrophes finales, pouvait, à beaucoup d'égards, convenir à une représentation d'étudiants. Peut-on même penser sérieusement que cette tragédie extraordinaire, d'allure toute philosophique et où la tension intellectuelle est si puissante d'un bout à l'autre, a été d'abord écrite pour l'auditoire d'un théâtre londonien ? Est-ce qu'elle n'offre pas dans l'ensemble du théâtre anglais de l'époque élisabé- Ihaine un caractère exceptionnel, unique ? En tout cas, même si l'affirmation du premier in-quarto ne venait pas lui conférer la certitude, l'hypothèse n'aurait rien que de très séduisant. Mais les comédiens professionnels n'avaient pas accès dans l'enceinte des Universités : comment dès lors concilier cette prohibition avec l'ensemble des indices que nous venons de relever et, en particulier, avec la donnée du titre du premier in-quarto?

Dans son article d'août IDlli, M. Boas étudie les v.rments fournis par les différents textes d'IIanilet h l'histoire de la controverse que cette pièce raconte comme s'étant déroulée entre les comédiens (le profession et les enfants de la Chapelle. Il montre que nos connaissances sont, à cet égard,

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encore bien insuffisantes et prouve qu'il faut se garder, en une matière aussi incertaine, de conclusions prématurées. D'après lui, le Return of Parnassus joué à Saint-John's Collège, à Cambridge, vers 1601, paraît bien indiquer que Burbage et Kemp avaient visité la ville universitaire peu auparavant. Comment concilier ce fait, et d'autres encore, avec l'interdiction signifiée aux comédiens par l'Université? Il expose, en outre, que, contrairement à ce qu'on croyait, neuf pièces furent jouées devant Elisabeth, à la Noël 1601-02, dont trois (âo et 27 déc. et 1^' janv.) par les comédiens du Lord Chambellan. Cela prouve qu'il faut revenir sur l'opinion acceptée depuis longtemps et que la troupe n'avait nullement été écartée de la Cour et forcée de voyager. D'autre part, les textes mis en lumière par MM. Feuillerat et C.-W. Wallace prowvent que la rivalité qui a existé entre les acteurs ordinaires et les Enfants delà Chapelle s'était déclarée bien avant la fin du xvi' siècle : environ vingt ans plus tôt, de 1577 à 1597. Assurément, ce ne sont pas les représentations qui ont été données entre 1577 et 1585 par les Enfants de la Chapelle et ceux de Lord Oxford qui ont pu inspirer le passage du premier in-quarto d'Hafnlet, mais rien n'empêche, par contre, de songer aux représentations des dix ou douze années qui suivirent cette période. En présence des diverses preuves remarquables que l'on peut fournir des lacunes qui subsistent dans l'histoire des compagnies d'Enfants, on ne saurait affirmer sans imprudence que èhakespeare

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Q dû se référer nécessairement aux représentations données par les Enfants de la Chapelle, à Black- Friars, en IGOl. L'étude critique des différents textes des deux in-quarto et du Folio relatifs à cette rivalité dramatique, amène à supposer que ces données successives s'appliquent au moins à deux périodes différentes de la querelle. L'allusion au Globe ne se rencontre pas dans le premier in-quarto. On peut fort bien concevoir une allusion complémentaire insérée k ce sujet dans une rx^daction postérieure, et visant une nouvelle manifestation de la querelle '.

En nous appuyant sur ces diverses considérations, nous sommes en droit d'affirmer, jusqu'à ce que l'on puisse prouver avec évidence la réalité des voyages atttribués aux comédiens du Lord Chambellan durant Tannée IGOl (en démontrant, en particulier, leurs doux séjours à Oxford et à Cam-

1. C'est évidemmeni l'opinion de M. Boas. Déjù F.-V. Ilugo, dans sa traduction d'Hamlel (p. 379-XO avait fort bien dégagé la portée des dilTérenles leçons des trois textes du drame relatifs à la querelle. Il croit que rallusion du premier Ilamlet vise des faits des années 15x1-1591, et celle du second, des faits de 1600 ou environ. « Cette distinction est précieuse, observet-il, parce qu'elle permet d'établir approximativement la date du premier Itamlel et la date du second. Si nos conjectures sont fondées, la première esquisse d'IIamlet aurait été faite dans l'intervalle de 15Hià 1591, et l'œuvre définitive aurait été composée en 1600. » Pendant que la science orthodoxe ne nous apprend pas le moindre m(jt sur l'histoire du texte û'Uamlel, se contentant d'y voir une énigme indéchilTrnble, sans tenir compte des données fournies par les textes, nous olïrons une hypothèse qui tient compte de ces dilïérences et qui nous aidera, j'en ai l'absolue conviction, ù sortir enfin de celte irritante obscurité.

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bridge), que la question de la date de VHamlet de Shakespeare, sous sa plus ancienne forme, doit rester de nouveau ouverte. Il est bien avéré, d'après les comptes de la ville de Cambridge, que les acteurs de Lord Strange étaient dans cette ville en 1591-92, et ceux du Lord Chambellan en 1594-95. On sait désormais, en outre, que les mêmes comédiens de Lord Strange étaient à Oxford, en octobre 1593 (à moins, toutefois, que l'inscription ne se rapporte à 1592). Pourquoi /fam/e^, tel qu'il apparaît dans le premier quarto, n'aurait-il pas été écrit entre 1592 et 1594 ? Quand on a tenu compte des imperfections que présente ce quarto, il n'en offre pas moins, selon toute évidence, une version rudimentaire du chef-d'œuvre tragique contenu dans le second quarto. Ici intervient la conclusion de M. Boas dont on a lu la substance plus haut : le premier quarto représenterait une première revision de la pièce de Kyd, mentionnée par Nash en 1589.

Nous avons déjà indiqué que dans leur tournée de 1593, les comédiens de Lord Strange étaient accompagnés d'Ed. Alleyn. Après leur retour à Londres, les deux compagnies de l'Amiral et de Lord Strange — celle-ci passée sous le patronage de Henry Carey, Lord Hunsdon et Lord Chambellan, vers juin 1594 — jouèrent à Newington Butts, du 3 au 13 juin. Lorsque, dans le Journal d'Henslowe, nous lisons qu'une des sept pièces alors représentées était /fam/(?^(le 9 juin), et non comme une nouvelle pièce, il y a de fortes présomptions qui per-

mettent de penser qu'elle avait déjà été jouée à Oxford, et ailleurs peut-être, dans le courant de l'année précédente. Jusqu'à ce que la preuve soit produite d'une visite de la compagnie de Shakespeare, à Oxford, entre 1593 et IGOi, M. Boas pense que c'est une hypothèse raisonnable d'admettre que cet Hamlcty encore mentionné par Lodge en 1590, était la première version in-quarto, et non (comme le veut la doctrine actuellement acceptée) la pièce pré-Shakespearienne. Rien, absolument rien, contrairement à l'opinion commune, ne s'oppose, en ce qui touche Hnmlet, à une date de composition antérieure à 1001.

Francis Mères, dans sa liste si souvent citée, ne mentionne pas Le Roi Henri VI, où Shakespeare avait travaillé également sur une matière ancienne, et avec son artiliciel équilibre de six comédies et de six tragédies sa liste n'exclue pas nécessairement toute autre composition *. Le savant historien que nous venons de citer formule ensuite une remarque entièrement nouvelle et d'une portée singulière à divers points de vue. Elle vise le sens même du fameux passage cVIIamiet relatif à la compétition des comédiens et des Enfants : Hamlet demande à Rosencrantz comment il se fait que les comédiens, qu'il a connus si prospères, en soient réduits à voyager :

IIami.i'.t. — Comment se fail-il cju'iis voyagent ? le séjour fixe valait deux fois mieux pour eux, et comme réputation, et comme prolil.

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