‹ Sous le masque de "William Shakespeare": William Stanley, VIe Comte de DerbyChapitre 23 sur 43 · Is not necessarily cxliaustive », dit M. Boas · texte numérisé non relu

Is not necessarily cxliaustive », dit M. Boas

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RosBNCRANTz. — Je pense que leur empêchement vient de la dernière innovation.

Le texte porte ici le mot innovation^ que tous les critiques anglais et étrangers ont toujours compris en lui attribuant le sens qui correspond à notre mot français : innovation. Or, M. Boas a fait cette découverte, — qui prouve, comme nous le montrerons nous-même plus tard, à quel point le vocabulaire de Shakespeare recèle encore de points obscurs, après tant de doctes travaux, — que le poète emploie toujours imiovation avec le sens de insurrection,— tinmdt^ commotion, Qïi anglais. (Voy. 1" Henri IV, acte V, se. 1, 76-80, le roi à Worcester ; Othello, acte II, se. 3, 40-2, dans la bouche de Cassio). Donc, il y a eu jusqu'à présent erreur sur l'interprétation exacte du mot, et les théories basées sur l'ancien sens se trouvent ébranlées du même coup. L'histoire de la prohibition prétendue des comédiens professionnels est évidemment à refaire pour toutes les raisons qui ont été dites. En résumé, rien n'empêche d'admettre que Hamlet ait pu être joué sur le théâtre d'un collège par des étudiants ', ou sur une scène autorisée par la municipalité par une troupe de comédiens. M. Boas pense que les autorités universitaires signifièrent

1. Dans son premier article de The Fortnicfhlly Review {août 1907) M. Boas écrit ceci : « Certainly the impression that Hamlet received some spécial measure of académie favour is \videly spread. » Peut-être sera-t-il possible d'émettre un jour une hypothèse en vertu de laquelle William Stanley aurait joué quelque part le rôle même d'Hamlet, qui offrait des rapports certains avec son propre personnage.

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aux comédiens professionnels une interdiction de jouer, et que, dans leur hostilité à l'égard de ceuxci, ils donnèrent probablement une somme d'argent à la compagnie (jui avait joué Ilainlct devant les dignitaires de la ville, à Oxford, à la condition (qu'elle quitterait les lieux sans troubler davantage l'Université.

On a vu plus haut que les théories relatives à llamlet qui tendent à reprendre du crédit à l'heure présente, étaient déjà les nôtres avant même l'indice de réaction qu'accuse l'article de M. Boas contre les doctrines jusqu'ici dominantes. Nous irons, du reste, plus loin encore que le savant d'Oxford : notre conviction est ([vCJfandct a été composé pour une Université, très probablement celle d'Oxford, à laquelle avait appartenu William Stanley ; la pièce a été jouée, selon les vraisemblances, d'abord par les étudiants puis par les comédiens professionnels. Le litre du premier quarto s'expliquerait ainsi très naturellement. Si les acteurs de profession ne pouvaient paraître dans les Universités, les étudiants, par contre, donnaient fréquemment des représentations '. Certains collèges avaient même, plus que d'autres, l'habitude ou le privilège d'organiser ces spectacles universitaires. Tels entre tous, dans l'Université d'Oxford, Christ Church et spécialement St.John's Collège, (jui dépensait des sommes importantes pour ce genre de

1. Nous ne connaissons anjourd'lnii qu'un pclil nombre db ces tragédies, comédies et autres spectacles mélangés.

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divertissements, ainsi que le prouvent les comptes qui nous ont été conservés. Or, ce dernier collège est justement celui où le sixième Comte de Derby fit ses études, en compagnie de Ferdinando, son aîné, et de son plus jeune frère. On peut supposer que si Hamlet a été mis à la scène dans un collège, comme nous le croyons, ce fut plutôt dans celui-là.

Curieuse coïncidence ; ce sont d'abord les acteurs de Lord Strange, frère de William Stanlev, puis les mêmes encore, passés depuis peu sous le patronage du Lord Chambellan, et enfin ceux de William, devenu comte de Derbv, qui viennent jouer successivement à Oxford, au moment même où, d'après nos inductions, le premier Hamlet aurait pu y être représenté. Que de points encore à éclaircir, mais aussi que de concordances extraordinaires les indices qui viennent d être relevés semblent déjà nous faire entrevoir I Une autre donnée, d'ordre quelque peu délicat, et que nous tenons à suggérer, encore qu'elle nous paraisse aléatoire dans Tétat actuel de nos connaissances, est celle-ci : d'où vient le rôle joué par le poison dans l'assassinat du père d'Hamlet ? Belleforest n'en parle pas. Chez ce dernier, le père d'Hamlet est tué à main armée, par son frère Fengon, dans un banquet. La scène se déroule dans le jardin où dort le roi, lorsque son frère vient lui verser dans les oreilles

le contenu d'une tlole pleine du suc maudit de la jusquiame,... lépreuse liqueur qui est tellement ennemie du sang de l'homme, que vive comme le vif-argent, elle court à travers les portes naturelles et les ailées

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du corps, et qu'avec une vif^ucur soudaine, pareille à des gouttes d'acide dans du lait, elle coagule et caille le sang- lluide et sain : ainsi fit-elle du mien, — ajoute le Spectre, — et à l'instant une éruption dartrcusc couvrit d'une vile et dégoûtante croule mon corps lisse et le rendit comme celui d'un lépreux. C'est ainsi que je fus. dans mon sommeil, privé à la fois de ma vie, de ma couronne, de ma reine par la main d'un frère...

Jusqu'ici, nul chercheur n'a apporté le plus petit renseignement sur l'origine de cette explication de la mort du père d'Hamlet *. Faut-il en attribuer l'invention à l'auteur du drame ou croire qu'il en a puisé ridée dans une source ou pièce antérieure? Le point reste entièrement obscur. Est-il cependant téméraire de se demander si la fin soudaine de Ferdinando, causée par uu poison mystérieux qui exerça sur son corps les ravages les plus foudroyants, ne serait pas pour quelque chose dans les détails fournis par le spectre ? Ses vomissemonts furent si violents, en elTet, et si corrosifs qu'ils tachèrent les objets d'argent et de fer dans la cheminée de sa chambre, et quand il mourut, bien que son cadavre eût été enveloppé dans des draps secs et recouvert de plomb, le travail de la corruption et de la putréfaction fut tel que long-

1. On sait avec quelle insistance revient Ilamlct sur le fait de l'empoisonncmcnL : acte III, se. 2, spticialemcnt quand il dit :

IlAMt.ET. — O mon Iloratio. As tu remarqua?

ll'UtATMO. — Farlaitcmcnt Ijien, .Monseigneur.

H AMI. HT. — Dus qu'on a parlé d'empoisonuemcnl. ..

IIouath). — Je lai parfaitement remarqué.

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temps après personne ne pouvait supporter le voisinage de l'endroit où il fut placé jusqu'au moment de l'inhumation. Plusieurs contemporains, notamment l'annaliste Stowe, se sont appesantis avec insistance sur ces circonstances étranges, en signalant la soudaine décomposition du corps sous l'action du poison. C'est, en somnie, à peu près ce que le Spectre signale à Hamlet. La ressemblance est certainement troublante. Faut-il établir un rapprochement entre cet empoisonnement et celui qui nous est raconté dans Hamlet ? Nous n'osons l'affirmer, nous contentant d'attirer l'attention sur l'étrange coïncidence. Il est possible que l'histoire de la tragédie d'Hamlet, renouvelée ou mieux comprise, apporte un jour à cette conjecture une confirmation inattendue. On entrevoit que la mort subite de Ferdinando, causée par un mystérieux poison, jeta un grand trouble dans tout son entourage et fut le point de départ de soupçons que les dissensions familiales dont nous avons parlé vinrent encore accroître ou égarer. L'idée que William Stanley aurait pu composer peu après — ou seulement remanier, si l'œuvre existait déjà — le premier Hamlet, sous l'empire de ses préoccupations et au milieu de la crise intellectuelle intense qui en résulta pour lui, n'est nullement absurde. Certes, il convient d'attendre avant d'affirmer quoi que ce soit, mais il ne faudrait pas, par une prudence excessive, négliger une telle piste, pour peu qu'elle offrît quelque chance de nous conduire un jour vers la lumière. N'oublions pas c[\\Ha7nlel reflète, selon

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toute évidence, certains aspects de l'âme et de la sensibilité de l'auteur * ; tous les critiques l'ont proclamé avec un ensemble impressionnant, même ceux qui croient le moins à une concordance possible entre l'œuvre et l'écrivain, et cependant il n'a pas encore été donné à la crilifjue de voir poindre la plus faible lueur sur ce troublant problème de psychologie. Qu'il puisse exister un rapport quelconque entre William Shakespe;ire et la vie intellectuelle et sentimentale d'Hamlet, il faut vraiment renoncer à toute réflexion sérieuse pour le croire. Où voit-on apparaître, au cours de la vie de l'acteur de Stratford, le plus petit commencement de crise morale et intellectuelle? Il s'ag-it bien de la vie de l'âme et de ses orages chez ce parfait homme d'alfaires, adroit et méticuleux s'il en fût. Il est encore un élément sur lequel nous voudrions également appeler l'attention : le bouffon du roi, Yorick, est évoqué dans la scène du cimetière d'une manière tellement précise, que l'on ne saurait hésiter t\ croire que l'auteur de la pièce a réellement connu le « garçon d'un esprit de plaisanterie inllnie, d'une plaisanterie excellente » qu'il décrit si bien. Où avait-il pu connaître de si près ce personnage au cours de son enfance, se laisser porter sur son dos, l'embrasser, suivre ses facéties avec tant de plaisir ? Evidemment, à la Cour. Or, Shakespeare n'y avait jamais paru dans son enfance ni

1. Un peut même se ilcmaiulcr si le tenipôrament pl)ysic|iio tl'Ilamlcl, si ncllt-meiil caracLt'Tisé : ^ras, à l'Iialcinc courte, no rcllètc pas quelque particularité de celui de l'auteur.

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dans sa jeunesse. Nous savons au contraire que William la fréquenta certainement dès ses premières années, en raison des liens de sa famille avec la reine Elisabeth, qui se plut même à faire venir auprès d'elle son frère aînéFerdinando, encore enfant. Ainsi s'expliquent également, selon nous, les allusions du Songe d'une nuit d'été aux fêtes de Kenilworth, contemplées par William adolescent, pendant Tun des séjours qu'il fit à la Cour, dans l'entourage de la reine. Le portrait de Yorick n'a certainement pas été inventé. Mais ce qui excite le plus notre curiosité dans ce petit problème, c'est encore la différence des deux dates données, pour l'époque de sa mort, dans le premier et dans le second in-quarto à'Hamiet. Le premier suppose que la mort de Yorick remonte à douze ans et le second, à vingt-trois ans. De tels indices sont toujours infiniment utiles h retenir ; nous nous en sommes servi jadis pour l'étude de Rabelais d'une façon fructueuse. C'est par de tels détails de corrections chronologiques que Tauteur se trahit involontairement. Il n'est pas permis de les négliger. Nous avons dit que nous croyions les deux rédactions à'Hamlet tout à fait distinctes et séparées l'une de l'autre par un assez grand nombre d'années. Si donc, dans la seconde rédaction, Yorick est mort depuis vingttrois ans, et dans la première, depuis douze seulement, on est en droit de supposer qu'il existe un intervalle de onze ans entre la composition des deux textes. Dès lors que le second a vu le jour en 1604- 1605, on peut inférer, en se basant sur cette diffé-

rence si frappante des dates, que le premier, quoicjue publié seulement en 1()0I{, est do 1,")'.K{-I504 ou environ '. Or, ce calcul nous ramène tout simplement à la date de composition du premier Ilamlet que nous avons proposée plus haut, contrairement aux enseignements actuels de l'érudition shakespearienne. C'est la date qui de plus en plus nous paraît s'imposer, celle vers laquelle a été conduit M. Boas dans l'arlicle tout récent où il réaj^it contre ces enseignements. Nous pensons que la seconde moitié de 1594 pourrait convenir, d'autant mieux f[ue cette date serait postérieure à la mort de Ferdinando. On le voit : les concordances se multiplient et chacjue donnée précise, interrogée, nous ramène vers l'objet de notre démonstration.

Enfin, quelle vraisemblance y a-t-il que toutes ces conversations de princes et de grands seigneurs que nous admirons dans Ha?nlel, d'unaccent si juste, et où se révèle le sens des plus fines nuances en même temps que l'habitude de l'ironie mordante et subtile propre aux nobles et aux gens de cour % aient été imagmées par le fils d'un illettré deWarw ickshire, et dont la fille ne sut pas écrire ? 11 suffit de relire les entretiens d'IIamlet avec Horatio, où s'affirment un idéal d'amitié si élevé (que le joyeux trompeur de Burbage n'a janiiiis pu con-

1. Naturellement, il ne faut pas toujours chercher, dans ces dilTèreticcs do textes, des calculs d'une précision absolue ; il s'aj^it d'une suppulutioii approximative.

2. Acte ni, se. 2 ; tout le persiflage à l'égard do Polonius les conv orsalious avec Uoscucrantis et Guildouslcrn ; «cto V, BC. 2, etc.

naître) et la conception la plus haute de la valeur morale du vrai gentilhomme, célébrée en termes si graves ', pour qu'apparaisse le contraste absolu entre l'œuvre et son auteur prétendu. Faut-il encore citer la conversation qui se déroule entre Hamlet et Osric (V, 2), avec son jargon conventionnel, ses allusions de bel air aux « enjeux », « trains », fleurets, etc., et tout ce qui a trait, ici ou ailleurs (IV, 7), à l'équitation, à l'escrime françaises et au duel ? Faut-il rappeler le culte que professe Laertes

1. Acte I, se. 5 ; acte V, se. 2, paasim ; partout la préoccupaLion de ce qui convient à un gentilhomme, de ce qu'il faut attendre des gens de noble éducation et de soldats ; quand Osric veut dépeindi'e Laerles à Hamlet, il insiste sur les mêmes traits : « ... C'est, croyez-moi, un gentilhomme accompli, plein de talents aussi divers qu'excellents, d'une très suave société, et avec le plus grand air du monde ; en vérité, pour parler de lui comme il convient, c'est la carie ou le calendrier de la noblesse, car vous trouvez en lui le conlinenl de n'importe quelle région des belles manières qu'un gentilhomme puisse désirer connaître. » Notons encore la critique du courtisan, dans la scène du cimetière. Que dire de tout l'euphuisme, qui par moment reparaît dans Hamlet, comme ailleurs, et qui devait être si loin de Shakespeare ? Dans la même scène (V, se. 1), les réflexions d'Hamlet sur le langage du premier fossoyeur impliquent une manière de voir de nuance aristocratique : « Comme ce drôle est précis ! Nous allons être obligés de lui parler le dictionnaire à la main ou bien il va nous battre au combat de l'équivoque. Par le Seigneur, Iloratio, c'est une observation que j"ai faite dans ces trois dernières années ; cette époque-ci est devenue vétilleuse au point que l'orteil du paysan s'approche assez du talon du courtisan pour écorcher ses engelures. » Dans l'admirable portrait que Monlégut a tracé d'Hamlet. je note ces lignes pénétrantes : « C'est un vrai prince ; il en a la condition essentielle, qui est d'être à son aise partout, et de savoir causer avec des soldats dans leurs casernes, ou de vulgaires fossoyeurs dans un cimetière, comme avec des courtisans dans son palais. » On pourrait encore ajouter : comme avec des conïédiens.

à l'égard de la France, de sa vie polie et du charme parisien, sans parler des remarques topiques formulées par son père sur ce piquant sujet ' ? Citons seulement raimablc et juste souvenir rapporté de notre pays, selon toute évidence, et qui se devine à travers ce bel hommage rendu par Polonius au goût exquis de la noblesse française : « Que ta mise soit aussi somptueuse que te le permettra ta bourse, mais qu'elle n'obéisse pas au caprice ; qu'elle soit riche, mais non voyante : car le costume révèle souvent Vhomme et les gens de haut rang et de condition, en France, sont principalement sur cet article de la toilette d'une élégance aussi pleine de goût que de magnificence^. » Que d'observations

1. Il est à propos de rappeler que la nouvelle française de Bellcforest qui est considérée comme la source d'IIarnlet n'a pas été traduite en .inglais avant 1608. Par conséquent, on a le droit de supposer que l'auteur de ce drame a connu l'ouvrage français dans son texte orififiual. Au reste, M. Lee le constate lui-même (p. 355) : « The French collection of taies was familiar to Shakespeare and fo niany otlicr dramatists of Ihe day ».

2. Celui qui a écrit cela avait sûrement visité la France et connu sa société polie : il parle de visu. A rapprocher de cette déclaration significative cet autre hommage au goût (le mot y est) des artistes français, dans Cyinbeline (a. I, se. 6) : « Iachimo. — Une douzaine de Romains de notre société et votre époux, la plus belle plume de notre aile, se sont cotisés afin d'acheter un présent pour l'empereur, acquisition que moi, comme churifè d'alfairesdes autres, j'ai faite en France : elle se compose de pièces d'arrjcnteric d'un goût rare et de joyaux d'une forme riche et e-Tijuise ; leur valeur est grande, et je suis quelque peu désireux, à cause de ma qualité d'étranger, de les déposer en lieu sûr : vous plairait-il de les prendre sous votre protection? « — Et ce beau mot, d'une si haute fierté, prononcé dans la même pièce par un Français (a. I. se. 4) : « Je l'ai vu en France : nous avions li\ bien des personnes qui pouvaient regarder le soleil tl'un oeil aussi ferme que lui. » Le poète admirait la France comme « le plus beau jardin du

spirituelles OU profondes on pourrait encore relever, à chaque pas, à travers les autres pièces d'allure mondaine touchant les gens du bel air ! Quand Bassanio nous définit Gratian au début du Marchand de Venise (I, 1) comme « l'homme de Venise qui débite la plus prodigieuse quantité de riens », en notant que « sa conversation ressemble à deux grains de blé qui seraient perdus dans deux boisseaux de menue paille ; vous chercherez tout un jour avant de les trouver, et lorsque vous les aurez trouvés, ils ne vaudront pas la peine que vous aura coûté votre recherche », ne nous révèle-t-il pas Texpérience consommée de l'auteur et sa familiarité certaine avec les milieux où fleurissent de tels diseurs de riens ? Où Shakespeare aurait-il puisé tant d'expérience de la vie élégante et cosmopolite et cette compréhension du parfait "y en//emaw? Nul ne Fa jamais dit.

Les passages que l'on pourrait citer encore ici sont en nombre infini. Qu'on songe, par exemple, au dialogue d'Orlando et de Rosalinde dans Comme il vous plaira (III, 2) :

Orlando. — Votre accent a je ne sais quoi de raffiné que vous n'avez pu acquérir dans un séjour si retiré...

Rosalinde. — ... Mais vous n'êtes pas ainsi : vous êtes plutôt raffiné dans votre accoutrement, et vous

monde ». Quand il veut parler de quelqu'un de très lettré, il le représente comme ayant étudié en France {La Mégère domptée, II, 1. 81).

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paraissez bien plus amoureux de vous-même que do

quelque autre.

Et un peu plus loin, le portrait inoubliable de la jeune maîtresse lunatique.

Je demande, une fois encore, que chacun des lecteurs de ce livre veuille bien étudier cette scène à'Hamlet avec attention et examiner tout ce qu'elle révèle en fait de connaissance approfondie de la société contemporaine la plus raffinée et des milieux de cour, comme aussi tout ce qu'elle suppose d'esprit criticjue et d'ironie supérieure chez l'auteur. Avec une maîtrise étonnante, le poète domine cette vie prétendue polie, faite d'apparences et de conventions ; il nous livre, comme dans le rôle de Jacques de Cottune il vous plaira, le résultat de ses expériences mondaines et nous clame l'absolu dédain que lui inspire cette fausse élégance. Il suffira de citer ces lignes finales de la scène :

Certes, celui-là l'aisiiit des révérences à son telin avant de le sucer C'est ainsi que cet individu — et combien j'en connais d'autres du même essaim dont rafTole cette piètre époque, — s'est borné à attraper seulement le ton du jour et l'extérieur du savoirvivre; ils ont une sorte de raclure de levain qui leur permet de monter au-dessus de la fine fleur de farine des opinions les plus tamisées ; mais soufflez un peu dessus pour les mettre à l'épreuve, et les bulles vont crever.

Qui peut donc concevoir sérieusement l'homme de Stratford écrivant cela ?

Et que d'autres questions à poser encore! Celle-

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ci, par exemple : pourquoi Shakespeare aurait-il d'abord visé, dans la scène du cimetière, le légiste avec ses subtilités, ses distinctions, ses espèces, ses conclusions et ses finesses ? Est-ce qu'il n'a pas bénéficié, toute sa vie, de ces choses, usant des poursuites et de la procédure au mieux de ses intérêts, en homme d'affaires consommé ? Mais la suite nous fait rêver encore bien davantage :

Hum 1 ce compère fut peut-être en son temps un grand acheteur de terres, avec statuts, reconnaissances, transferts, doubles garanties, recouvrances. Est-ce là le transfert de ses transferts de rentes et la recouvrance de ses recouvrances d'avoir sa jolie caboche pleine de jolie terre boueuse ? Est-ce que ses doubles garanties ne lui garantissent pas autre chose de ses acquisitions que la double possession en longueur et en largeur d'un espace grand comme une couple de rôles de légistes ? Les titres de ses propriétés tiendraient à peine dans cette boîte ; est-ce que le propriétaire lui-même ne peut en avoir davantage, eh ?

HoRATio. — Pas un pouce de plus, Monseigneur.

Hamlet. — Est-ce que le parchemin n'est pas fait de peaux de moutons?

HoHATio. — Oui, Monseigneur, et de peaux de veaux aussi.

Hamlet. — Ce sont des moutons et des veaux, ceux qui cherchent assurance dans ces parchemins- là. Je vais parler à un camarade.

Cette fois la mesure est comble. Nulle invraisemblance ne saurait l'emporter sur celle-là. L^homme que l'auteur flagelle ici, de toute sa verve philosophique, nous offre en effet le plus parfait

portrait do Shakespeare, propriétaire et homme d'alVaires, le seul, à vrai dire, authentique, celui que nous révèlent tous les parchemins, actes de ventes, cessions, contrats, papiers de grelîes, conventions habiles et profitables, que le temps nous a conservés. Pourquoi donc l'auteur aurait-il tout justement couvert de ce ridicule macabre l'homme qui lui ressemblait le plus au monde? J'avoue que je ne comprends plus. Il y a bien des siècles que la confession publique a cer.sé d'exister, et il faudrait supposer que Shakespeare a voulu la faire revivre. De quelle ironie sont empreintes ces lig-nes vengeresses ! Comme on devine, bien au contraire, que l'homme qui les a écrites a dû souiïrir tout ensemble des arguties des légistes et de l'astuce des hommes d'affaires. Nous savons que tel fut le cas de William Stanley, non seulement au cours des procès mémorables qui firent le tourment d'une partie de son existence et mirent en question presque toute sa fortune, mais aussi pendant la période orageuse qu'il dut traverser avant de devenir comte de Derby, période où le simple cadet de famille connut les difficultés d'argent et sûrement, par Là même, les procédés retors des prêteurs sur hypothèques. Shakespeare, lui, n'a jamais eu de dettes, mais seulement des créances, et de nombreuses '.

N'avons-nous pas, par contre, un écho de ces

1. Nous pourrions aussi bien appliquer ces réflexions Timon d'Athènes, où abondent les critiques du même jccnre sur les préteurs rapaces h gros intérêts et les créanciers impitoyables, comme l'était Shakespeare hii-mèmc.

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soucis d'argent dans tel développement de Comme il vous plaira (rôle de Jacques), de Timon d'Athènes et du Marchand de Venise *, pièce qui date précisément des environs de 1594, notamment dans celte déclaration si caractéristique, mise dans la bouche de Bassanio (I, 1), le fils de famille quelque peu ruiné qui épousera la riche héritière Portia? Celui-ci s'adresse à son ami Antonio, le marchand de Venise :

Bassanio. — Vous n'ignorez pas, Antonio, à quel point j'ai ruiné ma fortune pour avoir voulu tenir un plus grand état, et plus longtemps, que ne le permettaient mes faibles moyens. Je ne me plains pas d'être obligé de cesser ce noble train de vie; mais ma principale sollicitude est de me tirer avec honneur des dettes énormes dont ma jeunesse, un peu trop prodigue, m'a laissé embarrassé. C'est à vous, Antonio, que je dois le plus, comme argent et comme amitié, et c'est sur votre amitié que je compte pour l'exécution des projets et des plans qui me permettront de me débarrasser de toutes mes dettes.

Que de passages pourront ainsi recevoir une lumière nouvelle, lorsque notre hypothèse, appuyée sur tant de rapprochements méconnus jusqu'ici, aura forcé les commentateurs à chercher l'homme là où ils se sont obstinés à ne voir qu'un auteur

Il est encore un aspect fort important d'Hamlel dont nous n'avons pas parlé jusqu'à présent : la

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