LE THÉÂTRE SHAKESPEARIEN
S'il existe, dans tout le théâtre de Shakespeare, un rôle qui puisse être considéré comme Texpression du caractère et du tempérament de l'auteur, c'est sans contredit le rôle original et infiniment séduisant de Jacques dans la comédie pastorale Comme il vous plaira. Sans vouloir reproduire ici toutes les déclarations faites à ce sujet par les biographes et les commentateurs, nous nous contenterons d'en citer quelques-unes. Il semble que devant cette exquise figure, les préventions qui ont détourné la presque totalité des critiques de chercher à retrouver les idées et les sentiments personnels du poète à travers ses pièces, se soient un instant dissipées, du moins aux yeuxde certains d'entre eux. L'impression qui se dégage de ce rôle singulier est si forte que Ton ne saurait écarter l'idée d'une sorte de confession échappée à l'auteur, au cours de son admirable pièce. Disons tout de suite que le
pcrsounag'C de Jac(jues est une création entière du poète, et qu'on n'en retrouve pas le moindre trait dans la nouvelle de Lodge : Rosnb/nde, qui est, comme on sait, la source de Comme il vous jj/aira : il olîre, suivant le mot de Montégut,un des caractères les plus originaux de Shakespeare. Disons dès maintenant que ce caractère est de tout point l'opposé, quoi qu'on en ait dit, de celui (|ue les données de sa biographie permettent d'entrevoir chez Shakespeare. Dans tout le théâtre d'imagination conçu par l'auteur de La Tempête et du Songe, il n'est peut-ètie pas de personnage qui s'éloigne davantage de la psychologie de son prétendu créateur. Dès lors ({u'on renonce, 'et personne n'ose plus l'évoquer aujourd'hui, au Shakespeare ridiculement romantique de 1850, on ne saurait soutenir qu il existe le moindre rapport entre une telle figure, si Une, si pleine de délicieuse fantaisie, et l'enfant de John Shakespeare, de Strati'ord-sur- Avon.
Voici d'abijrdles remarques, fort importantes également pour d'autres aspects du problème shakespearien, formulées par le grand historien Hallam ' :
1. llcnry llullam, Ilisl. de lu lill. de ilùirope, trad. Alpli. Bori^licis, t. I[l, p. 309 (cilé par Dembln,!!, l'6 ). Quelle élonnantc divinaLioii en ce qui Louclie le caractùic du vi^rilablo auteur des œuvres shakespeariennes aussi bien que les circonstances de sa vie ! Il semble que le prolond historien ail prédit, cci'tcs sans la chei;cher, l'identilication que nous proposons aujourd'hui et qu'il ait discei né les éléments psychologiquvs qui se trouvent précisément réunis chi;/, un William Slanley, et dont aucun ne saurait être aperçu chez l'homme de Slratford.
194" sous LE MASQUE DE SHAKESPEARE
On dirait qu'il y eul clans la vie de Shakespeare une époque où son cœur était mal à Taise, où il se sentait mécontent de tout le monde et de sa propre conscience : le souvenir d'heures dissipées, le chagrin d'affections mal placées, l'expérience des mauvais côtés de la nature humaine, expérience qui s'acquiert surlout parles rapports résultant d'un choix volontaire ou du hasard des circonstances, avec d'indignes associés ; toutes ces causes, en pénétrant dans les profondeurs de sa grande âme, paraissent non seulement y avoir fait germer la conception de « Lear » et de « Timon ». mais celle d'un caractère primitif, le censeur du genre humain. On reconnaît pour la première fois ce type de la mélancolie philosophique dans Jacques, contemplant les folies du monde avec une sérénité que rien n'altère et une gaîté d'imagination qui ne s'étend point à ses manières.
Taine, à son tour, aflirme en ces termes sa conviction * :
Parmi eux se trouve une âme plus souffrante, Jacques le mélancolique, un des personnages les plus chers à Shakespeare, masque transparent derrière lequel on voit la figure du poète. Il est triste parce qu'il est tendre ; il sent trop vivement le contact des choses, et ce qui laisse indifférents les autres le fait pleurer. Il ne gronde pas, il s'afflige ; il ne raisonne pas, il s'érrieut ; il n'a pas l'esprit combattant d'un moraliste réformateur ; c'est une âme malade et fatiguée de vivre... Il est bizarre et trouve des sujets de peine et de gaîté là où les autres ne verraient rien de semblable... Un instant après, il revient à ses dissertations mélancoliques, peintures éclatantes, dont la vivacité explique son caractère et trahit Shakespeare qui se cache sous son nom.