‹ Sous le masque de "William Shakespeare": William Stanley, VIe Comte de DerbyChapitre 26 sur 43 · II. Taine, Ilist. de la liitér. angl., II · texte numérisé non relu

II. Taine, Ilist. de la liitér. angl., II

Une idée analogue hante Paul de Saint- Victor c[ui a écrit ces lignes remarquables :

Confoiitlcz dans une même lij^urc riionnêlc Iloratio le spirituel Merculio de Roméo et Jiilielle, le loyal Antonio du ,l/.irc'/ja/jf/(/e Venise, le mélancolif|ue Jacques de domine il rons plaira, cl vous aurez pcul-êtrc un portrait ressemblant de William Shakespeare...

Oui, c'est ainsi que je me le représente, mêlé de tristesse et de gravité, trop occupé de sa création intérieure pour se livrer à la vie active, mais snge entre les sages, et mettant dans sa conduite quelque chose de la philosophie supérieure qui régissait sa pensée ; contemplatif sans misanthropie, ironique sans amertume, se baissant un peu pour regarder les hommes, sans leur faire, pourtant, sentir sa grandeur. Je lui suppose encore des mœurs élégantes, une courtoisie sei'eine, de l'acquiescement à toutes les convenances de son siècle et de son pays, le feu d'un esprit dont l'état normal était un rayonnement magnifique ; le mépris doux, à force d'être profond, des choses^ méprisaldos ; l'indiirérenlo bonté qui caractérise les êtres souverains : un (/entlemnn enfin dans le sens le plus élevé du mot, tel était, tel dut être Shakespeare. On pouvait, sans doute, lui appliquer la louange magnili(|ue, que, dans son Jules César, Antoine décerne à Hrulus : « Sa vie était pacilique, et les éléments qui le formaient étaient si harmonieusement combines, que la Nature pouvait se lever hardiment et dire à l'univers : « C'était là un homme '. »

Ecoutons maintenant l'auteur de Vlflsfoire du peuple anglais % J. Richard Groon :

\. VMc par Demliluii, II. .176.

l.'. T. 1", p. 4S9. li-ad. Moiioti.

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Ici toutefois le caraclèi^e de Jacques, ce mélancolique rêveur, nous révèle une transformation dans l'âme du poète : il devient plus grave. Le jeune homme plein d'exubérance et de vie disparaît subitement...

Tandis que ses amis disparaissaient et que toutes ses espérances s'écroulaient, le poète passait par une crise d'inquiétude et de cruelles souffrances morales. Les commentateurs, malgré leur ingéniosité, n'ont presque rien pu tirer des Soruiels de Shakespeare pour deviner l'histoire de son âme ; « les étranges éclairs de passions qui passent devant le miroir magique », a-t-on dit très heureusement, « n'y laissent aucune trace ». Mais ces éclairs seuls suffisent à prouver la réalité de cette agitation et de cette torture intérieure... En même temps les profondes modifications de la manière dramatique du poète sont des preuves plus sûres encore d'une révolution morale. Il semble qu'à une certaine époque de sa vie Shakespeare ait été tourmenté de cœur et d'esprit, mécontent des hommes et de lui-même ; les heures mal employées, les alfeclions trompées ou restées sans écho, l'expérience quotidienne de la perversité humaine, des rapports constants avec d'indignes camarades lui ont non seulement inspiré l'idée des caractères de Timon et du roi Lear, mais aussi ce type de censeur de l'humanité qui se retrouve dès lors dans tous ses drames. Ce type fait pour la première fois son apparition dans le personnage de Jacques dans Comme il vous plaira, le philosophe à l'allure mélancolique, méditant avec une douceur sereine et une imagination souriante sur le monde et ses folies. Nous le retrouvons avec un accent plus gravé dans le duc exilé de la même pièce et plus sévère encore dans A'incentio, le duc de Mesure pour Mesure. Jusqu'ici toutefois cette philosophie est purement contemplative. Dans Hamlel.la philosophie se mêle aux entraînements . d'un cœur troublé par des circonstances extraordinaires, et ne se développe plus, raisonnée et consé-

COMME II. VOUS PLAinA 1*.)7

qucr.te, comme dans les pièces précédentes; elle jaillit par éclairs au milieu des extravaf^ances et des bouffonneries (rime fc-inte f^aiclé. Dans le Hoi Lear c'est un rayondo lumière dans les ténèbres et les cauchemars de la folie ; elle se complique chez Timun d'une misanthropie cxtravaf^ante.

Dans son S/iakespeare : ses œuvres et ses cri~ tiques^ M. Mézières donne son opinion sur ces rapprochements :

Un autre personnage humoristique des comédies de Shakespeare, Jacques, dans Comme il vous plaira, se distingue des précédents par une nuance plus marquée d'ironie. 11 fuit les hommes, il se vante de sa misanthropie et il ne se réconcilie avec aucun des défauts de l'humanité. Il a le ton caustique et amer du satirique désabusé qui n'attend plus rien de la vie et qui est dégoûté de tout, même de l'espérance... Il réserve toute sa sensibilité pour la nature au sein de laquelle il vit et pour les animaiix qui sont innocents des fautes de l'homme. Le malheur de ses semblables ne le touche pas, mais la mort d'un cerf lui fait verser des larmes. Ce caractère appartient déjà, comme l'indique du reste la date de Comme il vous plaira, à la troisième période de la vie de Shakospcaie. Il annonce les personnages mélancoliques et tristes de la tragédie II amie l et de Timon il 'Al lie nés '.

Notre auteur recherche ensuite s'il faut demander aux humoristes : Biron, Benedict, Jacques, le secret de la pensée intime de Shakespeare et si ces

1. Il est pciit-étrc bon de noter t^i^aloment l'opinion de Fouillerai (p. 487) sur le caractère de Jacques : « Il conviiMit d'ajouter que Jacques dans As Ynii Lik'' II, est, selon l'iiourcuse expression de Bond (Lyly, Works, I, 167), un Euphucs Ilcdivivus. «

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personnages représentent exactement, comme on l'a dit, le caractère du poète aux différentes époques de sa vie :

C'est là une des questions les plus curieuses qu'ait 'soulevées la critique moderne... Il est certain que Shakespeare prend quelquefois la parole sous le nom d'un de ses personnages. Il écrit à une époque et dans un pays où l'on ne distinj^^ie pas nettement la poésie lyrique de la poésie dramatique. Il ne se croit pas toujours obligé de s'oublier lui-même... Sous le coup de l'inspiration, il épanche les sentiments dont son âme est pleine, sans démêler avec soin ce qui convient au sujet de ce qu'il éprouve au moment où il écrit. De là vient qu'on peut chercher dans ses pièces l'histoire de ses idées, à condition de reconnaître avec certitude les passages où il se met en scène.

Le critique termine son développement en déclarant que si Shakespeare a mis beaucoup de luimême dans ses œuvres, c'est surtout dans le rôle des personnages humoristiques. Telle est la conclusion d'un écrivain prudent que guide un goût éclairé.

On s'en tiendra à ces témoignages ; ils nous dispensent de trop insister sur cette vérité que si le théâtre du Maître nous ofîre un personnage qui se révèle comme le porte-parole de l'auteur, c'est évidemment celui dont nous parlons. Grand seigneur, quelque peu poète, compagnon d'exil et ami intime du duc dépossédé, il vit dans les bois comme lui. Jacques a beaucoup vu, grâce à de grands vo3^ages, et beaucoup vécu. Une remarque du prince nous

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apprend, en eiïet, que ce séduisant misanthrope aviit été un viveur, un libertin sensuel, un débauché de I^spèce la plus effrénée (Acte II, se. 7). C'est niainienant un converti, un pénitent, pres({ue un ascète 4 sa manière, suivant le mot de Montégut. Son amour charmant des bêtes, des arbres, — qu'il chérit coinme un Maurice de Guérin, — et des fontaines, découvre en lui une sensibilité d'une allure toute moderne et dont rien ne donnait l'idée, jusqu'alors, dansla littérature. Avant même qu'il paraisse sur le théâ',re,il nous est représenté, en une scène exquise de grftce subtile et de bonté, comme le défenseur des pauvres bêtes delà forêt, traquées par le chasseur. Chaque mot dit par lui, ou même à propos de lui, est lourd de sentiments et d'idées, qu'il s'agisse de la rencontre si piquante du fou, du théâtre .|u'est le moDde entier, des chansons, de sa dispute avec Orlando, du mariage de Touchstone ou de Ja scène du démenti. Montaigne, qu'il avait dû -ire, l'aurait goûté. Combien le vieux duc aime à prendre langue avec lui, quand « il se trouve dans un de ses accès moroses, car il est plein de pensées 1 »

Jacques, — écrit finement Montégut, — aime la naturo de toute la tendresse que l'expérience de la vie l'a forcé dercfusor à la civilisation; il l'aime avec jalousie et avec re^pecl. Jamais il ne trouve que les soliluiles soient assez profondes ; sans cesse il redoute qu'un tiers vienne troubler des colloques qu'il entreti Mit avec elle, qu'un indiscret vienne écouter les paroles d'amour qu'il lui adresse. Il y a encore trop de civilisation pour lui dans

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la forêt des Ardennes, et les hommes lui gâtent trop la nature '.

C'est surtout dans la délicieuse scène où nous le voyons aux prises avec Rosalinde qui voyage sous les habits d'un jeune homme (acte IV, se. 1), que sa psychologie si originale se trouva décrite par lui-même. N'oublions pas de noter encore qu'il est poète et qu'il est infiniment sensible à la musique, puisque l'audition d'un chant le :'end tour à tour mélancolique et joyeux, ainsi qu'en le verra dans le chapitre spécial que nous consacrons à la musique dans le théâtre shakespearien '.

Jacques. — Je t'en prie, joli jeune hon.me, laissemoi faille plus ample connaissance avec toi.

Rosalin;)E. — On dit que vous êtes un cjmarade mélancolique.

1. Avec quelle pénétration, le même traducteur no:.e un peu plus loin l'ambiance aristocratique et même féodak de cette pièce ! Combien tout cela nous éloigne du milieu social du Stralfordien et de son horizon familial!

« On peut présenter le premier acte comme une des peint ires les plus précieuses qui nous aient été transmises du mcnde féodal. C'est la société du moyen âge vue non dans ses ponpes et ses solennités, ou au travers de ses grands personnages, mais dans son intimité, dans sa familiarité de chaque joar et au travers de ses acteurs ordinaires. La famille féodale surtout apparaît tout entière, dans ce microcosme, avec ses violeaces, ses iniquités et aussi ses vertus : voici le frère aîné brutal et tyrannique, le frère cadet destiné aux ordres, le plus jeune frère maltraité et réduit à la condition de paysan, le vieux serviteur qui naissait et mourait dans la maison, attaché à la famille comme le lierre au chêne. Le portrait du vieil Ad»m est le plus admirable qui nous ait été transmis de la domesticité féodale, et il n'est pas douteux qu'il ait été présent à la pensée de sir \\'alter Scott lorsque le grand romancier a trace le portrait du serviteur des Ravenswood dans La, fiancée de Lammermoor. »

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