Allusion saisissante à riiistoirc de William Stanley
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RosALiNDE. — Adieu, Monsieur le voyageur ; ayez soin de grasseyer et de porter des costumes étrangers; dépréciez tous les avantages de votre pays ; méprisez la nation où vous êtes né et allez jusqu'à gourmander Dieu pour vous avoir fait tel que vous êtes; sans cela, il me sera difiicile de croire que vous ayez jamais nagé en gondole. [Jacques sort.)
Quelle est la donnée essentielle qui ressort de cette confession de Jacques ? Qu'il a une âme mélancolique et que cette disposition de son esprit est le résultat de ses voyages à travers le monde et de son expérience de la vie. « Il est bon d'être triste et de ne rien dire. » Peut-on supposer un seul instant qu'il y ait, dans ce caractère raffiné, le moindre élément qui convienne à William Shakespeare de Stratford ? Est-ce que toute cette histoire n'est pas celle d'un fils de grande famille qui a parcouru les pays étrangers, qui a sans doute beaucoup aimé et qui a connu la souffrance et l'épreuve, au milieu d'aventures variées ? Un simple indice, donné en passant, semble bien nous faire entendre qu'il a dû voir l'Italie et Venise, puisque Rosalinde nous le montre allant en gondole (gondola).
Une autre donnée pourrait encore nous être fournie par la scène 7 de l'acte II, où se rencontre l'admirable comparaison du monde assimilé à un théâtre :
Le Vieux Dlc, — Tu vois qu: nous ne sommes pas les seuls malheureux : ce vaste et universel théâtre présente bien d'autres scènes de deuil que celles de la pièce où nous sommes acteurs.
COMMR IL VOl'S PLAIRA 203
.Iacqi'es. — Le monde entier est un Ihcàlrc' où tous, hommes et femmes, sont tle simples acleurs : ils ont leurs entrées et leurs sorties, et un homme chms sa vie joue plusieurs personna},'^cs ; les actes tle sa pièce sont réparties entre sept âges ..
11 est curieux de constater que l'admirable descri[)lion de cos sept Ages est entièrement conforme aux données fournies par une j^ravure italienne du xvi" siècle, œuvre de Christophe Bertcllo.
Combien tous ces éléments conviennent à merveille à la vie de William Stanley, sixième comte dû Derby : c'est ce qu'il n'est pas nécessaire d'exposer longuement. N'avons-nous pas constaté avec certitude, chez le même personnage, cette mélancolie, ce goût pour les grands voyages, comme aussi, après une jeunesse orageuse et une vie ardente, cet amour de la retraite et de la solitude ? Quand» à la (in de la pièce, tous les hôtes de la forêt sont sur le point de quitter la compagnie des arbres pour reprendre leur ancienne vie et que d heureuses unions les ramènent vers de brillantes destinées, Jacques refuse de les suivre. Il se complaît dans sa mélancolie et reste misanthrope ; se proposant d'aller retrouver le duc Frédéric, l'usurpateur, qui s'est converti et a al^juré la pompe des cours, il
1. On sait que Shakespeare revient volontiers sur cotte comparaison, si puissamment développée pur Ronsard: par exemple dans Le Mnrchaml da Venise (I, 1) où Antonio dit à (Irntiano : « Je notions le monde que pour ce qu'il est ; un Ihéûlre, où cliacun doit jouer son rôle, et le mien est fort triste. » Le roi Lear dit aussi à (îloncester : « Quand nous naissons, nous pleurons d'entrer dans ce grand lliéfttrc de fous. »
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répond au vieux duc qui l'appelle, au moment où il s'éloigne : « Je ne veux pas voir de fête, moi. Je vais aller dans votre grotte abandonnée attendre ce que vous avez à me dire. » D\uie manière générale, la psychologie de Jacques s'accorde étonnamment avec celle que nous pouvons, dès à présent, entrevoir chez William Stanley. Tout ce que nous savons de l'existence du comte nous atteste que le goût de la vie solitaire fut marqué chez lui d'assez bonne heure et qu'il la pratiqua pendant une grande partie de son existence ; on le voit, notamment, demander à résider dans un pavillon isolé au milieu d'un parc dépendant de Heningham castle (9 mai 1599), et plusieurs curieux témoignages nous apprennent qu'il vécut tout à fait retiré du monde, de 1623 environ à 1642, date de sa mort S Rien de tel n'a jamais été constaté chez Shakespeare ni dans la vie des autres personnages anglais qui ont été proposés comme les auteurs de son théâtre ^
1. C'est le cas de rappeler que le duc, dans Mesure pour Mesure (acte 1, se. 3), se plaît à affirmer son goût pour la vie retirée : « Mon révérend Messire, personne ne sait mieux que vous combien j'ai toujours aimé la vie retirée, et combien j'ai toujours eu peu à cœur de fréquenter les assemblées où se pavanent la jeunesse, la prodigalité et la sotte ostentation. » Dans La Tempête, la vie que le duc Prospère s'est plu à mener, au temps de sa puissance, enseveli dans la solitude, en compagnie de ses chers livres, suggère des réflexions analogues. Signalons encore la retraite de Timon l'Athénien et les premiers actes de Peines d'Amour perdues, avec les vœux de solitude et d'études continues du roi de Navarre et de ses trois compagnons.
2. Un autre trait : Jacques emploie le mot mystérieux Ducadme, qu'il déclare être une invocation grecque pour attirer les sots dans un cercle magique; or, nous savons que le com.te
A feuilleter le théâtre de Shakespeare, on s'aperçoit vite que l'auteur s'est plu à insister sur l'utilité des voyages en tant ({ue moyen d'éducation de la jeunesse. L'historien du peuple anglais, Green *, a justement cité, comme un des mots caractéristiques du poète, cet aphorisme : « Les jeunes gens sédentaires seront toujours des esprits médiocres. » Une pièce qui prouve encore les convictions du poète à cet égard est celle quia pour titre : Les deux (jenlilshommes de Vérone. Dès le début de cette comédie, écrite peu d'années après le retour de W. Stanley, nous entendons célébrer les charmes et l'utilité des voyages à l'étranger :
Valentin. — Renonce à me persuader, mon bien cher Prolée ; les jeunes gens qui restent au logis gardent toujours l'esprit pot-au-feu. Si ralTeclion n'enchaînait pas les tcnHres années aux doux regards d'une nuiîtrcsse honorée, je t'engagerais à m'accompagner pour aller visiter les merveilles du monde, plutôt que d'user la jeunesse à traîner au logis des jours monotones dans une inertie stérile. Mais puisque tu aimes, contiiuie d'aimer, et tâche do l'en bien- trouver...
PitOTiii:. — Tu veux donc partir! eh bien! mon doux Valenlin, adieu! pense h ton l'rotée lorsqu'il t'arrivcra de voir dans tes voyages quelque chose de rare et de digne de remarque; souh;'.ite-moi pour associé de ton bonheur, lorsque tu rencontreras quelque bonne fortune, et dans tes heures (.\\i danger, si jamais le danger
(lo Derl)y était f.imilior, de première ninin, avec ce vocalnilniro spiécial, aiuiucl lo th<^AIre slialvespcarien fait des allusions fréqiiciiles, DucaJme, «jui doit si^i^rulier tout sinipleincnt : viens vers niui, était prdhahlcrneiil employé clans ties forninles d'incantation on d'évocation.