Tome 1", p
206 sous LE MASQUE DE SHAKESPEARE
vient s'attaquer à toi, recommande tes peines à mes pieuses prières...
Mais la scène 3 de l'acte I" nous oftre une démonstration piquante de la nécessité des voyages pour la formation d'un homme complet :
Antonio. — Dites-moi, Panthino, qu'est-ce donc que ce langage sévère que mon frère vous a tenu dans le cloître ?
PANTmNO . — C'était à propos de son neveu Protéc, votre fils.
Antonio. — Eh bien I qu'en disait-il?
Panthino. — Il s'étonnait que \'otre Seigneurie lui permît de dépenser sa jeunesse au logis, tandis que d'autres pères de moindre état envoient leur fils pousser leur chemin dans le monde, les uns aux armées, ))our y tenter la fortune militaire ; d'autres à la découverte d'îles lointaines ; d'autres encore aux universités savantes 1. Il disait que votre iîls Protée était égal à n'importe laquelle de ces carrières, et même à toutes, et il m'a recommandé de vous solliciter de ne pas le laisser davantage perdre son temps au logis, car ce serait plus tard pour lui une grande infériorité que de n'avoir pas voyagé dans sa jeunesse.
Antonio. — Tu n'as pas besoin de me presser beaucoup à propos d'un sujet qui depuis un mois ne me sort pas de la tète. J'ai sérieusement réfléchi qu'il perdait son temps, et qu'il ne serait jamais un homme accompli sans la connaissance et l'usage du monde. L'expérience s'acquiert par la pratique des choses et se perfectionne par le cours rapide des années ; mais alors, dis-moi, où vaudrait-il mieux l'envoyer?
1. Allusions précieuses et qui sont à retenir. Est-il nécessaire de faire remarquer qu'elles s'appliquent aux classes sociales élevées ?
Pantiiino. — Je pense cjuc \'utre Seigneurie n'ignore j);isquc son compagnon, le jeune Valenlin. est attaché au service de l'empereur dans sa cour royale.
Antomo. — Je le sais parrailemenl.
Pantuino. — Je crois que c'est là que Votre Seigneui'ie ferait bien de l'envoyer ; là il pratiquerait les joutes et les tournois, entendrait de beaux discours, converserait avec des gentilshommes et serait à portée de tous les exercices qui conviennent à sa jeunesse et à sa noble naissance.
Et le départ du jeune gentilhomme s'accomplit peu après. Je n'ai pas bcfoin de faire remarquer qu'il s'agit toujours ici de séjours à Tétranger. Tel fut le vrai programme des voyages de \V. Stanley. La connaissance des langues était un des buts de ces longues absences : l'un des deux gentilshommes de Vérone déclare expressément que sa jeunesse voyageuse l'a fort heureusement pourvu de cette instruction, faute de laquelle il se fût trouvé parfois fort embarrassé. Chacun sait combien souvent fes voyages lointains de jeunes gens aux universités et écoles célèbres, aux cours des princes, aux villes réputées, sont mentionnés dans les autres pièces de Shakespeare : dans Jlamlet (voyages de Lacrtes en France; conseils de Polonius, si concrets et qui supposent, à fous égards, l'expérience de la vie de Paris; voyage d'IIamlct à \Vittenberg,etc.), dans La Mcgère donipli'e, dans Tout est bien qui l'inil bien., etc. Rien de plus évident que les sympathies de l'auteur à l'égard de ce complément, décidément indispensable à ses yeux, de réducation des
208 sous LE MASQUE DE SHAKESPEARE
jeunes princes ou nobles, d'un Hamlet,d'unLaertes, d'un Bertrand de Roussillon, d'un Lucentio. « Peu d'expérience s'acquiert au foyer », dit Petruchio. Or, nous n'avons pas le plus petit indice biographique qui nous permette de penser que Shakespeare ait jamais fait ^un voyage à l'étranger, ni même en Angleterre, en dehors du trajet de Stratford à Londres et de ses tournées d'acteur, sur lesquelles, du reste, nous ne connaissons rien.
Encore ne parlons-nous pas ici des immortels paysages qui servent de cadre à tant de scènes présentes à toutes les mémoires. Qui n'a été frappé du rôle du lieu, ou, comme dit Stendhal dans son Journal, de Vétendue dans le théâtre shakespearien? «La terrasse de Hamlet,\ai grotte oùBelarius reçoit Imogène, tableau divin; le château où les martinets ont fait leur nid, de MachelJi, Roméo parlant du jardin à Juliette à sa fenêtre, au clair de lune », l'avenue du parc de Belmont,et la scène qui s'y déroule, peut-être la plus poétique qui existe au théâtre : voilà autant d'inventions caractéristiques qui créent, suivant l'expression de l'auteur de La Chartreuse de Parme, « entre les meilleurs développements de caractères, l'originalité de lieu ». Seul un véritable voyageur, riche d'impressions multiples, cueillies au cours de promenades variées à travers le monde, a pu, semble t-il,Ies concevoir. Or, nous savons que William St&nley, à partir de l'âge de vingt-et-un ans, a accompli une série de voyages dans plusieurs pays d'Europe, notamment en France, en Espagne et en Italie,
pour y compléter son instruction et y acquérir une plus large expérience des hommes. Il ne figure, d'ailleurs, dans aucune des études consacrées aux Jeunes membres de l'aristocratie anglaise qui ont voyagé sur le continent, au xvi' siècle, tels que Lord Biickhurst, Edward de Vere, dix-septième comte d'Oxford, Roger Manners, Sir Philip Sidney, Francis et Antliony Bacon, et tant d'autres, ce (|ui tendrait à prouver combien ces nomenclatures sont encore incomplètes.
Observons que par deux fois, dans llamlet et dans Tout est bien qui finit ôien, le poète formule avec complaisance les conseils qu'il convient de donner au jeune noble qui s'apprête à parcourir le monde : à Laertes comme à Bertrand de Iloussillon. Cette constatation s'harmonise avec ce fait, déjà signalé par la critique, que presque tous les grands écrivains anglais ont été des voyageurs. Ne remarque-t-on pas dans le théâtre shakespearien, en dehors de toutes les données positives qui viennent d'être citées, une abondance surprenante d'allusions aux circonstances des voyages par mer et par terre (épisodes maritimes de La Tempête d'une exactitude si saisissante, du Conte d'/Iirrr, de Périclès, de la Comédie des Méprises, les falaises du Roi Lear, les voyages dans Othello (l'arrivée d'un navire dans un port, etc.), Hamlet et CymbelinSy les scènes de brigands du premier Henri I\\ des Deux Gentilshommes de Vérone^ l'auberge de Rochester, l'épisode de la pèlerine dans Tout est bien qui /'mit Zz/e/i, les pérégrinations supposées du duc
TUME! II 14
210 sous LE 3IAS0UE DE SHAKESPEARE
dans Mesure 'pour Mesure^ les risques des voyages par mer dans le Marchand de Venise et le Soir des Rois (V), le départ du vaisseau et les signaux des passagers dans Cymbeline (I, 3), etc.) ? Quand Roméo apprend, de la bouche du frère Laurent, la sentence de bannissement qui le frappe et qu^il manifeste son désespoir à l'idée de quitter sa ville, le religieux cherché à le consoler par cette parole : « Tu es banni d'ici, de Vérone ; prends patience, le monde est vaste et grand. »
Même sentiment dans Cymbeline (III, 4 v. 139- 143), quand Pisanio fait observer à Imogène que si elle ne retourne pas à la Cour, elle ne pourra alors habiter en Bretagne, celle-ci lui répond :
Où en ce cas ? Est-ce que le soleil ne brille qu'esi Bretagne ? N'y a-t-il qu'en Bretagne des jours et des nuits? Dans le volume du monde notre Bretagne apparaît comme si elle en faisait partie sans y être incluse; un nid de cygnes, dans un immense étang : pense, je t'en prie, qu'il y a des vivants ailleurs qu'en Bretagne.
PisAMo. — Je suis très joyeux que vous pensiez à un auti'e pays. L'ambassadeur de Rome, Lucius, vient demain à Milford-Havcn...
Cette conception si frappante de la grandeur et de la variété de l'univers ne fournit-elle pas un indice évident des curiosités et de l'expérience du voyageur ? Tout ce que nous venons d'extraire du théâtre shakespearien, — et il serait aisé d'apporter ici bien d'autres textes encore, — indique suffisamment que l'homme qui l'a composé avait fait avec ferveur de vastes pèlerinages à travers le monde.