‹ Sous le masque de "William Shakespeare": William Stanley, VIe Comte de DerbyChapitre 30 sur 43 · CHAPITRE XI LA TEMPÊTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI LA TEMPÊTE

En abordant, après l'avoir relu si souvent, le chefd'œuvre unique qu'est La Tempête^ synthèse de la pensée du poète, donnée au moment où il va renoncer au théâtre, je ne puis éviter de dire, une fois encore, c{ue si une œuvre littéraire a jamais révélé, par chacun de ses détails aussi bien que par l'ensemble, une origine patricienne, c'est bien cellelà. Quand tant de critiques et de biographes ont prétendu nous montrer en Prospero,âme supérieure s'il en fût, prince, savant, grand penseur, William Shakespeare se retirant dans sa bourgade natale pour y arrondir ses biens, faire rentrer ses créances et s'y livrer à de longues « beuveries », il est permis de se demander comment une telle identilîcalion, qui heurte si fortement le bon sens, a pu être proposée sérieusement. D'un bout à l'autre de cette pièce, à travers chaque parole comme à travers chaque pensée, Ihomme qui se laisse deviner n'est autre qu'un grand seigneur, qui a médité longuement sur l'art de gouverner les hommes, qui a contemplé de haut le spectacle de la vie sociale

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et que de grandes épreuves ont mûri et rendu le plus généreux des moralistes.

Etudions d'abord le cadre. Celui-ci est fourni par les arts magiques. C'est une série d'enchantements produits par Prospero, à l'aide des pouvoirs magiques dont il dispose, qui forment, la trame de la pièce. Aucun doute à cet égard. De cette constatation découlent, on va le voir, d'importantes conséquences. En effet, dune part, c'est la magie qui sert de ressort à cette pièce, et, de l'autre, cette même magie nous est présentée sous l'aspect le plus favorable et d'une manière qui implique, si j'ose dire, l'entière sympathie de Fauteur. Ce sont là deux faits essentiels qui, chose inexplicable, ne semblent pas avoir attiré l'attention des innombrables auteurs qui se sont occupés de La Tempête, à l'exception d'un seul, comme on le verra plus loin. Les critiques et commentateurs ont assimilé à peu près unanimement cette comédie, si un tel nom convient à La Tempête, à toutes les autres pièces, assez nombreuses pendant la période élisabéthaine,qui comportent des incantations magiques et des scènes de sorcellerie. Il y a là une profonde erreur qui a vicié, à notre sens, dans leur ensemble, les interprétations et commentaires dont la pièce a été l'objet à tant de reprises différentes *.

Bien au contraire, le point que nous tenons à affirmer dès le début et que la lecture la plus simple

1. Les textes qu'il conviendrait de citer ici sont innombrables. J'en cite un, pris au hasard, emprunté à l'ouvrage de Dyer, Folklore of Shakespeare (p. 153) : « Tlius, in a masLerly man-

suffit à prouver avec certiludo, c'est le caractère absolument exceptionnel de La Tempête en ce qui touche le rôle de la ma^^ie et, si l'on veut, delà sorcellerie. D'une manière constante, toutes les autres pièces (jui mettent en œuvre les mêmes sciences occultes, le font avec l'évidente intention, de la part de leurs auteurs, de les réprouver, d'en montrer les etrets funestes et de leur conserver scrupuleusement le caractère de malédiction qui leur est propre. Seule, La Tempête nous présente le rôle des sciences secrètes, non seulement comme ne comportant aucun crime, — puisque l'action magique est le fait du duc Prospère, le héros de la pièce, — ni aucune faute repréhensible, mais même connne absolument bienfaisant. Nulle contradiction, nul changement de point de vue touchant cet aspect si original de La Temprte, qui reste ainsi d'une homogénéité parfaite. Tandis que le Faust de Marlowe, par exemple, le type des pièces où l'action de la magie est prépondérante, se termine par la punition terrible et l'anéantissement du magicien Faust ; que le Friar Bacon, de; Groene, où le frère Bacon apparaît, entouré de son miroir magique, do la tête de bronze qui parle et de ses diables familiers, nous montre la pénitence du savant magicien, qu'emporte finalement le diable; (jue La Sorcière d'Edmonton, après des crimes et

ncr, Sli. lias illuslralcfl and cnihcUislied liis plays witli rofcreiiccs Lo llie dcmonology of Uie pcriod ; liuving been careful in cvery case — whilsL enlivcning liis audiriico — lo convince Uicm of thc ultcr absurdity of Ihis degradcd forni of superstition. »

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une scène de folie, s'achève par la marche au supplice de la magicienne; que L'Alchimiste de Jonson nous offre un imposteur qui reçoit la punition qu'il mérite ; que les Sorcières du Lancastre d'Hey- Avood finissent par le plus cruel châtiment, etc. *, Prospère, magicien, l'emporte sur toute la ligne et fait servir la magie au triomphe du bien et de la justice. Les deux thèses s'opposent l'une à l'autre; d'un côté, la magie n'est que la plus perverse et la plus dangereuse des sciences; de l'autre, elle est mise au service de la bonté et des plus nobles desseins, dédaignant la vengeance et forçant le mal à disparaître. Dans le Faust, tout converge vers la condamnation des arts maudits ; dans La Tempête, tout tend à légitimer l'emploi de la magie et à en présenter l'apologie. Il nous semble indispensable de partir de ce point de vue, le seul qui s'appuie sur la réalité et sur la lecture raisonnée des textes, pour comprendre le sens de la merveilleuse comédie qui nous occupe.

De même que Faust, Prospero se place dans son cercle magique pour accomplir ses incantations ; il a le livre et la baguette en main, revêt la robe magique et porte sans doute aussi le bonnet entête. Ainsi que Faust évoque un diable, Prospero évoque

1, Daas La Sorcière, Middleton introduit comme une machine théâtrale quelques scènes de m igie qui sont indépendantes de l'action, comme Ta observé Méziôres. L'intrigue peut s'engager et se dénouer sans l'intervention d'aucun être surnaturel. On a souvent cité cette pièce à propos de Macbeth, mais elle n'est nullement fondée sur la magie, comme Faust, Frère Bacon ou La Tempête,

LA TEMPÊtt S16

Ariel. Comment expliquer 1 audace de l'auteur de La Tcmpi'U osant ainsi user des arts maj^iques comme d'une science légitime et excellente ? Il y a là un problème tout à fait troublant, encore que la critique shakespearienne ait toujours négligé de le poser. Ernest Renan s'est bien rendu compte du caractère singulièrement téméraire de Prospero lorsqu'il le représente, dans son Caliban, comme poursuivi par llnquisition.

Le cas est d'autant plus difficile à éclaircic que le moment où fut composée La TcmjjiHc{\Qv*, 1610, un peu avant ou un peu après) était l'époque la moins favorable qu'il y ait jamais eu en Angleterre pour tout ce qui concernait la magie et la sorcellerie. Le roi Jacques I" était venu d'Ecosse pour occuper le trône d'Angleterre, à la mort d'Elisabeth, avec les sentiments les plus violemment hostiles à l'égard des sciences occultes. Ayant cru précédemment avoir eu à pàtir personnellement des malélices des sorciers et magiciens, il avait conçu contre les arts maudits une haine implacable. En aucun cas leur emploi ne lui paraissait admissible. 11 n'existait, à ses yeux, aucune magie bienfaisante. Toutes les manifestations de cette science mystérieuse lui paraissaient également redoutables et coupables. Personne ne pouvait y recourir sans commettre un crime digne des plus sévères châtiments, La législation (ju'il renouvela et aggrava, les poursuites faites sous son impulsion personnelle et surtout K- livre si curieux et si explicite (ju'il écrivit à ce sujet sont là pour démontrer que son

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attitude vis-à-vis des magiciens, des sorciers et des sorcières ne comportait aucune atténuation, nulle faiblesse, nulle indulgence possibles *. Les persécutions qui furent dirigées aux alentours de 1610 contre les sorciers et notamment, dans les années qui suivirent, contre les sorcières duLancashire, les graves mesures prises alors et nombre de faits recueillis par les historiens spéciaux de la magie et de la sorcellerie : tout indique qu'il ny eut jamais, du côté du roi et de son gouvernement, la moindre compromission dans ce domaine.

La terrible abondance à cette époque et dans ce pays, — dit en commençant le roi Jacques, — de ces détestables esclaves du diable, les sorcières et les enchanteurs, m'a décidé, bien-aimé lecteur, à terminer à la hâte le traité que voici. Nullement, je le jure, dans le but de faire montre de ma science et de mon esprit, mais seulement, par une inspiration de ma conscience,

1. Première ccl. en 1597. Rééd. en 1603 : Dxmonologie, in forme of a Dialogue divided into ihree hooks, wrillen hy Ihe high and mtghtie Prince James hy the grâce of God King of England, Scotland, etc. Londres, 1603. Trad. lat. parue en 1604 à Hanovre. L'éd. de 1603 et la trad. lat. se trouvent à la Bibliothèque Mazarine. Sur toute l'histoire étrange du mariage de Jacques VI et le prétendu rôle qu'y jouèrent les sorcières, voy. Walter Scott, De la Démonologie, éd. 1839, p. 436-4i0 ; F.-V. Hugo. trad. des Œuvres de Shakespeare, t. II, p. 45-62 ; Anders. op. cit., p. 114, etc. L'auteur d'une thèse très recommandable sur Les Masques Anglais (Paris 1909), M. Paul Reyher,nous dit, p.286:« Le roi suivit de près cette affaire (les tempêtes qui contrarièrent les traversées nécessitées par son mariage en Danemark), étudia la question et composa son livre. Les sorcières de Macbeth et du Ballet des Reines sont un hommage à l'auteur de la Démonologie. » Personne n'a remarqué que les sorcières de Macbeth ne sont l'objet d'aucun châtiment ; nulle sanction pour elles : elles « s'évanouissent » tout simplement leurs incantations faites.

pour contribuer, autant que je le puis, à Tcsoudre les doutes de beaucoup de j^ens et pour prouver que les assauts de Satan sont très certainement pratiqués, et que SCS instruments méritent d'être tros sévèrement ])unis. en dépit des opinions condamnables de deux de nos contemporains. L'un, appelé Scot. un An^'-lais, n'a pas honte de déclarer dans uti imprimé public qu'il n'y a pas de sorcellerie, et de maintenir ainsi la vieille erreur des Sadducéens qui niaient les esprits. L'autre, nommé Wierus, un médecin allemand, a l'ait l'apologie publique de ces artisans du mal dans un ouvrage oîi, tout en réclamant pour eu.\ Timpunilé, il avoue pleinement avoir exercé leur profession. Pour rendra ce traité plus agréable et plus facile, je l'ai mis sous forme de dialogue et je l'ai divisé en trois livres : le premier, traitant de la magie en général et de la nécromancie en particulier ; le second, de la sorcellerie ; le troisième, contenant une description des spectres et des esprits de toutes sortes qui paraissent et troublent les personnes : enfin, une conclusion de l'ouvrage.

Tous les volumes qui paraissent sous son règne et qui s'appliquent aux matières de sorcellerie et de magie ne sont que des réquisitoires d'une violence incroyable à l'égard des personnes qui les pratiquent. Celles-ci, accusées d'impiété manifeste, sont vouées par eux aux derniers châtiments. Pour ne choisir qu'un exemple, exactement contemporain de La TcDipêtc, James Mason, maître es arts, publie The Anatùmy of Sorccric, irhercin tlie wivkcd Impie- (ie of Chanyiers, Inchanters^ and siicli is discovercd and cnnfuted. Londres, John Legotte « prinler to the University of Cambridge », MWt. Les poursuites se multiplient, les bûchers s'allument

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avec une fréquence qui frappe tous les historiens; la répression la plus impitoyable s'affirme dans tout le royaume. Aucune distinction n'est faite entre les magiciens et les sorciers et sorcières. Magie et sorcellerie sont définies comme pareillement haïssables.

Dans ces conditions, comment La Tem'pèle a-telle pu être composée et jouée ? Notre conviction absolue est qull ne saurait être donné de réponse à cette question, tant que l'on considère William Shakespeare comme l'auteur véritable de cette pièce. Une seule hypothèse permet de l'élucider, c'est celle que nous défendons ici. Si quelqu'un a osé composer La Tempête, c'est qu'il se sentait assez fort pour risquer d'élaborer une pareille production. Appartenant aux milieux dirigeants, chef d'une des plus grandes familles d'Angleterre, ami personnel du roi, il était loisible au comte de Derby d'imposer cette œuvre et de briser les résistances et les critiques qu'elle devait fatalement susciter. Un simple écrivain, même s'il eût été auteur dramatique, n'aurait jamais eu le crédit nécessaire pour mettre au jour une œuvre de ce genre. Nous estimons aussi, et de façon absolue, qu'il est impossible d'admettre que William Shakespeare, d'après tout ce que nous savons de sa vie, ait pu jamais la concevoir. Mais nous allons plus loin, et nous affirmons avec une assurance que de longues reoherches dans le domaine de l'histoire littéraire et dans celui de la sorcellerie nous donnent peut-être le droit d'exprimer, que l'homme de Stratford ne

se trouvait à aucun degré en mesure, vers 10 IQ, de composer une pièce qui comportait d'un bout à l'autre la magie pour cadre et en constituait l'apologie. Sa situation ne lui eût pas permis de heurter de front les convictions qui dominaient alors dans les milieux ofliciels et que les préjugés généraux aussi bien que l'autoritédu roi rendaient toutes puissantes. Certains commentateurs, et non des moindres, Verity *, Anders, etc., entre autres, se sont plu à identifier Prospero avec le roi Jacques I"". Est-il possible de méconnaître davantage la réalité ? Jacques P% adversaire acharné de la magie et des magiciens, depuis quil avait cru devoir attribuer aux conjurations de ces derniers la série invraisemblable de tempêtes qui avait tant contrarié et retardé son mariage avec une princesse de Danemark, qui a poursuivi tou* ce qui se rattachait aux sciences occultes dune haine inexpiable, transformé en magicien, et transformé de la sorte par un acteur de sa troupe royale I Quelle hypothèse inadmissible I

1. Verity dans son éd., p. 153-151, discute celte hypollièsc ; Anders, op. cil., p. lis : « rrobiihly also before Shakespeare 's, mind's cyc wiien portrayiiifî tlic diiko in Meas f. M. and l*rospcro in The Tcmpcsl H'.[. Sli. Jahrb. XXXV , 16(5, and Arcliiv. CVII, 177). » La première identification faite avec le duc de Mesure pour Mes., n'est pas moins absurde que la seconde. V. encore l'éd. de La Tempâle donnée en 1900 par Albrecht Wagner, etGarnctt,f//urer.va; Wci'jVid. avril 18S9, elc.("ertes.la plupart des critiques identifient Prospero avec Shakespeare luimême, mais ceux qui troiivcnl cette identification par trop déconcertante prétendent voir Jacques 1" dans le personnage de l'ancien duc de Milan. Il n'est pas possible de méconnaître davantage les données réelles de la question. 11 faut lire dans l'éd. Wagner les rapprochements présentés avec les faits de ia vie do l'acteur de Stratford.

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Jacques I" a pu sans doute tolérer ou peut-être feindre d'ignorer La Tempête, en raison de la haute qualité, plus ou moins pressentie, de celui qui Tavait octroyée aux comédiens de la Cour, mais de là à accepter le rôle qu'on veut lui prêter dans la pièce, il v a loin. Pareille désinvolture à l'égard de la personne royale eût été sévèrement prohibée. Et si l'on songe que les critiques qui formulent de telles hypothèses croient fermement à William Shakespeare comme auteur du théâtre paru sous son nom, on est en droit de se demander comment leur connaissance de l'époque peut laisser commettre à ces savants de si étranges méprises.

La première représentation de La Tempête, dernière pièce de Shakespeare, eut lieu, selon toute apparence, devant un auditoire choisi, tel que l'exigeait une pièce si riche de signification, à Toccasion d'un grand mariage, probablement à la Cour. Elle fut en quelque sorte privée. Un document qui a été longtemps considéré comme apocryphe, et dont des études récentes semblent avoir établi l'authenticité ', indique cet ouvrage comme ayant été joué à la Cour le 1" novembre 1611. Un autre registre nous le montre représenté en février 1613 à l'occasion du mariage de la fille du roi Jacques 1", Elisabeth, avec Frédéric, Electeur palatin. On n'a pour cette période aucune donnée relative à d'autres représentations. C'est dire que nous ne savons pas

1. Voy. Ernest Lawe's, Some supposed Shakespeare « Forgeries », 1911, et More about Shakespeare « Forgeries », 1913, cité par S. Lee, p. 422.

si la pièce a été jouée sur un théâtre public. J'incline fortement à penser qu'elle ne l'a pas été, pour les motifs énoncés plus haut ', Cette apolot^ie de la magie ne devait pas être olferte au grand public et, d'autre part, ne convenait guère à ce derni^T. Voici de quelle manière j'imagine que les choses ont pu se passer. L'auteur avait d'abord composé cette pièce pour lui-môme, pour sa propre satisfaction, comme son testament littéraire et philosophique. Courte et condensée, elle se présentait sous la forme allégorique d'un enchantement. La vie est un songe, et l'œuvre qui peut le mieux en dégager le sens est aussi celle qui emprunte la forme d'un rêve. Certains de ses confidents l'ont connue alors, et, quand une circonstance, probablement un mariage notoire, s'offrit qui appela la production d'un ouvrage dramatique nouveau, ceux-ci l'engagèrent à laisser représenter sa récente composition. Il a pu y ajouter, à ce moment, quelques divertissements et la laisser ensuite jouer à la cour. L'origine tout aristocratique de La Tempcle, visiblement destinée à une élite, fit

1. L'allusion que S. Lee et d'autres critiques croyent rencontrer, clans la liartlioloinew Fair de H. Jonson, <\ La Tempête et au Coule d'Hiver, est plus que problématique. Plusieurs érudils. dont GilTord, parlictiliôrenient compétent en ce qui touche les œuvres de B. Jonson, la repoussent absolument. C'est une de ces identilications, comme il y en a tant dans la question shakespearienne, où l'on procède par à-peu-prùs et qui ne résistent pas à un examen sérieux Voy. la récente éd. de la Barlli. Fuir donnée par Carroll.Storrs Alden (New-York, 1901), p. 145. Ima^ine-t-on Lu TemixHe et le Conte d'Hiver traités de Drnlleries par 1». Jonson ? Si injuste qu'il ait pu être k l'éi^ard de ses rivaux, Jonson ne pouvait aller jusque-là. Voir encore le nièmj ouvraijo pour une autre allusion, p. 141.

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passer sur le caractère quelque peu subversif de la pièce. Ce qui, venant d'un simple homme de lettres, eût paru une hérésie répréhensible, fut accepté, venant, avec plus ou moins de mystère, d'une personnalité considérable. L'ouvrasre bénéficia sùrement des sympathies latentes que, malgré les prescriptions royales et officielles, un certain nombre de personnes professaient à l'égard des sciences cachées. D'autres trouvaient aussi que les persécutions dirigées contre les sorciers étaient à la fois injustes et cruelles. Il est clair qu'il y avait un peu partout un parti éclairé qui protestait plus ou moins explicitement contre les préjugés dominants en matière de sorcellerie : tels, en Angleterre, Reginald Scot, dont le précieux ouvrage fut pourchassé et détruit, sur l'ordre de Jacques I"", qui prétendit le réfuter en même temps que le généreux Discourse du pasteur George Giffard ; en France, Montaigne ; dans les Pays-Bas, Jean Wier, que Jacques I" combattit aussi; dans les pays rhénans, Cornélius Loos, etc. Il est hors de doute également qu'un certain nombre de personnes appartenant aux classes cultivées se sont intéressées de près à la magie. 11 y aurait une étude fort curieuse à poursuivre sur cq sujet trop peu connu. Un texte que je n'ai pas vu cité dans les travaux relatifs à l'histoire de la magie apporte, à ce propos, des éclaircissements d'une portée réelle. On le rencontre dans les Mémoires de J. A. de Thou, au livre VI (p. 670 de l'éd. Michaud), où le célèbre historien raconte le procès du magicien Beaumont^ poursuivi d'abord à Angoulème, puis à

Paris, vers 1598, et qui excita la curiosité des plus grands personnages. Grâce à un subterfuge, de Thou réussit à entendre sans être vu, en compagnie du gouverneur do Touraine, un entretien c{uc cet adepte des sciences magiques eut avec un magistrat dans le chAtoau de Chinon. Oublié quelque temps dans cette ville, où il avait concjuis des sympathies, il se disait gentilhomme et passait pour avoir dit et fait des choses surprenantes. Interrogé sur les principes de la magie, ses eiïets et son excellence, et sur ceux qui en faisaient profession, il répondit que

la magie donl il faisait prol'cssion était l'art do converser avec ces fj;énies qui sont une portion de la Divinité ; bien dillérent de celui dont se servent ceux que nous appelons sorciers, qui ne sont que de vils esclaves du Démon, {grands ignorants, et flont les mauvais ' esprits al)iiscnt pour luiire aux hommes par le poison et par des charmes abominables : au lieu que les sages qui ne s'appliquent qu'à faire le bien, commandent aux génies, connaissent par leur commerce les secrets de la nature les plus cachés, ignorés du reste des hommes, et dont personne n'a jamais écrit; apprennent aux hommes à connaître l'avenir, les moyens d'éviter les périls, de recouvrer ce qu'ils ont perdu, de passer en un moment d'un lieu dans un autre ; entretiennent l'amitié entre les pères et les enfants, les maris et les femmes, entre tous ceux enlin auxquels on la doit.

Il ajouta qu'il conversait avec les esprits célestes, habitans de l'air, qui, bienfaisans de leur nature, ne sont capables que de faire du bien ; que ceux qui sont au centre de la terre et qui commaiulenl aux sorciers sont dos esprits malins qui no sont caj)ables que de faire le mal ; que le monde était rempli de sages qui faisaient profession de cette sublime philosophie, cju'il

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y en avait en Espagne, à Tolède, à Cordoue, à Grenade, et en beaucoup d'autres lieux ; qu'autrefois elle était célèbre en Allemagne, mais que, depuis l'hérésie de Luther, l'exercice y en avait presque cessé ; qu'en France et en Angleterre elle s'y conservait par traditions dans certaines familles illustres ; qu'on n'admetlait à la connaissance de ces mystères que des gens choisis, de peur que par le commerce des profanes l'intelligence de ces grands secrets ne passât à la canaille et à des gens indignes.

Cette intéressante déclaration est, je le répète, de 1598, c'est-à-dire contemporaine, à dix ans près, de La Tempête.

L'auteur, déjà cité, d'un traité infiniment curieux, et dont les tendances sont pleines de générosité en ce qui touche les malheureuses victimes des préjugés d'alors, Reginald Scot, expose ainsi, dans son ouvrage ; The Discovery of Witchcraft, édité en 1584 *, le caractère du véritable magicien (p. 377) :

Les enchanteurs n'agissent pas sur des sujets inférieurs : ils font sortir les anges du ciel ; ils ressuscitent tous les corps qu'ils veulent, fussent-ils morts, enterrés et pourris depuis longtemps ; ils évoquent toutes les âmes- Ils se chargent aussi de soulever les

1. Rééd. donnée par B. Nicholson en 1886. J'ai consulté l'éd. de Londres, 1665 : The discovery of Witchcraft ail which are, very necessary to be known for the undeceivincf of Judges, Justices, and Jurors, before they pass Sentence upon poor, misérable and ignorant People ; Who ave frequently arraigned, condamned and executed for Witches and Wizzards, by Reginald Scot, Esquire. C'est un ouvrage d'une critique puissante et incisive, dont on ne saurait trop recommander l'étude attentive.

tempêtes, les tremblements de terre et d'en faire autant que Dieu lui-même- Ce ne sont pas de petits imbéciles, collaborant avec un crapaud ou un chat, comme font les sorcières ; ils ont une sorte de majesté et c'est avec autorité qu'ils appellent les esprits par leurs noms et qu'ils les commandent '.

Il parle ailleurs de leurs livres (p. 451) :

Les enchanteurs ont encore de nos jours des livres portant les noms d'Adam, d'Abel, de Tobie et (l'Enoch : lequel Enoch ils regardent comme le plus divin confrère en ces matières. Ils ont aussi des livres qu'ils disent faits par Abraham, Aaron et Salomon. Ils ont des livres de Zacharie, de Paul, d'IIonorius, de Gyprien,de Jérôme, de Jérémie, d'Albert et de Thomas, et aussi des Anges Riziel', Ilazacl et UaphaëL

N'est-ce pas, à certains égards, la définition même de Prospère que vient de nous donner de Thou, d'après la conversation, ou plutôt, Tinterrogatoire de Beaumont ? Tout s'y trouve, jusqu'à l'allusion faite aux sympathies de certains nobles Anglais, parmi les plus notoires, vis-à-vis des doctrines ésotériques. De tels propos recueillis par un illustre historien donnent à réfléchir. Il est bien certain, par ailleurs, que celui qui a écrit La Temprtc professe une bienveillance pour les sciences cachées qui ne se retrouve, en Angleterre, dans aucune autre œuvre dramatique et même littéraire de l'époque. Si, comme on l'a toujours cru, il s'est incarné en quelque sorte dans la figure prodigieuse de Pros-

1. Comparer avec l'adieu de Prospcro aux Elfes (V,v. 33-56). TOMB II 15

pero, on ne saurait douter que la foi manifestée par le héros de la pièce envers la puissance magique ne soit aussi la sienne dans une certaine mesure. Le rôle joué par la magie, à travers les âges, à été infiniment plus étendu qu'on ne le suppose. Ne perdons jamais de vue ce fait, trop ignoré, que presque toutes les personnes, — pour ne pas dire absolument toutes, — devant lesquelles La Tempête fut jouée croyaient positivement à la magie et à la sorcellerie. Quelques-unes pouvaient les regarder comme susceptibles d'être bienfaisantes, mais cette croyance n'en impliquait pas moins une acceptation des sciences occultes. En général, les historiens ont beaucoup trop négligé et, si j'ose dire, traité de haut ce domaine. Comme le disait, il y a peu d'années, M Ch.de Goynart*,« la sorcellerie devrait faire partie de l'histoire des peuples. Non seulement les diverses manières dont elle s'est manifestée et dont elle a été souvent exploitée jettent un jour précieux sur la psychologie humaine à travers les âges, mais encore cette sorcellerie, méprisée avec moquerie par les uns, repoussée avec terreur par les autres, et, en résumé, ignorée de la plupart, s'est mêlée parfois de très près aux événements les plus importants, et son étude explique fréquemment des faits incompréhensibles à première vue ».

Si une telle affirmation est vraie au sujet de la sorcellerie entendue au strict sens du mot, elle l'est encore davantage en ce qui touche cette manifes-

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