‹ Sous le masque de "William Shakespeare": William Stanley, VIe Comte de DerbyChapitre 31 sur 43 · Une sorcière au xviii» siècle, 1902, p · texte numérisé non relu

Une sorcière au xviii» siècle, 1902, p

tation supérieure des sciences occultes qu'est la magie proprement dite.

Or, il est incontestable qu'il y eut au temps d'Elisabeth, en Angleterre, plusieurs magiciens de marque qui jouirent d'une très grande considération dans certains milieux de la plus haute société. Parmi eux figure au premier rang le célèbre John Dee, mathématicien de rare valeur, astronome, hydrographe, et par ailleurs magicien, astrologue et alchimiste, qui vécut de 1527 à 1G08. Il voyagea beaucoup dès sa jeunesse, tout en poursuivant ses études et en visitant une grande partie de TEurope, spécialement Paris et la France, plus tard ritalie, la Hongrie, etc. Astrologue de la reine Elisabeth, qui l'avait en grande estime et lui donna de nombreuses marques de bienveillance, il résida par la suite dans plusieurs cours importantes. Il s'occupa longuement et avec beaucoup d'intelligence de la réforme du calendrier et élabora sur cette ample matière des travaux fort remarquables, dont le gouvernement royal eut le grand tort de ne pas oser appliquer les conclusions. 11 émit aussi des idées aussi justes que neuves sur la recherche et la conservation des auteurs et des monuments anciens. A un certain moment de sa vie, il se plongea de plus en plus dans l'étude de la magie, de l'astrologie judiciaire et de l'alchimie (loiSl). S'il excita de sérieuses hostilités, par contre un certain nombre de gens crurent ardemment en lui. Vers 158;}, il recommença h faire de grands voyages et connut presque la misère succédant à l'opulence.

228 sous LB MASQUE DE SHAKESPEARE

Après avoir séjourné à la cour de l'empereur Rodolphe II, il vécut à celles d'Etienne, roi de Hongrie, puis du Landgrave de Hesse-Cassel. Rappelé par Elisabeth, il devint, en 1595, « Wardenship » du collège de Manchester, cher aux Derby, qu'il habita, après avoir longtemps vécu à Mortlake ; il eut à passer, sous Jacques 1", fanatique adversaire de l'ésotérisme, des moments très difficiles. On possède la pétition qu'il adressa à ce roi, le 5 juin 1604, pour le supplier de le faire examiner et de le libérer de l'horrible soupçon d'être ou d'avoir été un conjureur ou un évocateur de démons, offrant de consentir à mourir si l'accusation pouvait être prouvée. Le souverain, ayant reçu l'information du comte de Salisbury sur les études de Dee, refusa d'exaucer sa requête. Il mourut trois années plus tard. La magnifique bibliothèque qu'il avait réunie et ses curieuses collections avaient été en partie pillées dans une sédition populaire dirigée contre lui. Rien de plus varié que la longue liste de ses ouvrages qui portèrent, indépendamment des matières énumérées plus haut, sur la chimie, la monnaie, la navigation, etc. Méric Casaubon publia en 1659 le singulier ouvrage qui renferme le sixième livre des procès-verbaux de ses évocations d'anges et de génies, lesquelles durèrent surtout de 1581 à 1589. Deux fois marié, ilfut le père de onze enfants '. Au moment d'exposer de plus amples données

1. Nous renvoyons sur ce personnage à Texcellent article du Dictionary of National Bioffraphy, vol. XIV et à la biographie donnée par G. -F. Smith (1909).

sur le rôle de Dee, il convient de faire une remarque préliminaire. Quelque temps avant d'avoir connu les indices qui m'ont amené à entreprendre des recherches autour de William Stanley, j'avais conçu ridée, me fondant sur une étude prolongée de La Tempête et des milieux anglais favorables à la magie, que l'auteur de la pièce avait dû être en relations avec le magicien de Mortlake. L'idée s'était peu à peu imposée à mon esprit, aboutissant à une sorte de certitude morale. Plusieurs mois s'écoulèrent : soudain, le nom de William Stanley m'apparut comme impliquant une solution possible. L'un de mes premiers soins fut aussitôt de rechercher si quelque lien avait pu exister entre le sixième comte de Derby et John Dee, comptant sur cette vérification, en même tempf> que sur plusieurs autres, pour savoir si la lueur que j'entrevoyais devait être suivie. Je consultai d'abord le fragment du Journal de Dee qui nous est parvenu et qui se rapporte à plusieurs années importantes de sa carrière. Par une rencontre véritablement extraordinaire, ce court document contenait environ huit mentions relatives au comte de Derby, entre 1595 et 1597. Aucun nom, peut-être, ne revenait plus souvent que celui-là.

Le 11 juin 1595, John Dec écrit au secrétaire du comte au sujet de Ghrist's Collège *,à Manchester, établissement dont il venait d'être nommé directeur

1. Les comtes de Derby étaionL piopriéluiros Un l)ûtiinent où habilail le direcleiir du colli'-pje. De 1593 à lS97,Dee résida eu général A Manchester, dans cette maison.

230 sous LE MASQUE DE SHAKESPEARE

et OÙ il était entré avec des lettres d'introduction de son noble ami, protecteur naturel de l'institution. Le 21 juin, note Tastronome, le comte écrit à M. Warren (sans doute le secrétaire dont il s'agit), au sujet du même collège. Le 13 septembre John Dee dîne avec le comte de Derby, à Russel House, avec deux autres convives, dont un certain Jean Statfeldt, Allemand. Neuf jours plus tard, nouveau dîner avec notre lord. Dee signale, le 26 décembre, la naissance de la fille du comte, arrivée le matin à 4 heures. En 1596, le 26 juin, William Stanley arrive à l'improviste, après trois heures, chez Dee, avec Lady Gérard, sir Richard Molynox et sa femme, Mr. Hawghton et d'autres. Notre directeur offre à ses hôtes une collation modeste qu'ils prennent en bonne part. Il les accompagne dans une assez longue promenade et dans d'autres visites. Le 27 juillet, mention d'un voyage de Derby à Londres ; dîner à la cour ; le 19 août 1597, le comte et la comtesse se rendent à Alport Lodge, à Manchester, c'est-à-dire au collège que dirigeait l'astronome. Le 21 août suivant, les mêmes prennent part à un banquet, dans la maison de Dee, au collège, à quatre heures et demie. L'astronome avait été également en rapports d'amitié avec le père de William Stanley ', Henri, quatrième comte

1. Toutes ces indications sont empruntées au fragment du Journal de Dee : Tke privaie diary, publié d'abord par J.-O. Halliwell, en 1842 (Camden Society) et ensuite par J.-E. Bailey, en 1888, 4». Dca résidait en général à Manchester pendant qu'il écrivit cette partie de son journal qui va de 1595 à 1601.

de Derby. Ses relations s'étendaient, au reste, à une partie notable de l'aristocratie anglaise comprenant, par exemple, le comte d'OxIord, beau-père de William, qui le patronna tout spécialement, Lord Sidney, sir Walter Raleigh, les comtes d'Essex, de Leicester, Lord Burghley, Lord Willoughby, Lord Pembroke, la marquise de Northampton,etc. John Spencer le visite, à son retour de Venise. Ses rapports avec la reine Elisabeth ont été, à certains moments, très étroits. 11 entretint, en outre, des relations suivies avec un certain nombre de souverains et de grands personnages d'Europe. Sa situation nous apparaît donc, au moins pendant une certaine période de sa vie, comme tout à fait exceptionnelle. Quantité de personnes, dans les classes les plus élevées, eurent foi en lui et crurent en ses dons de prophète et de magicien. Il n'est pas douteux, assurément, que John Dee eut, comme savant, une valeur très réelle et même, dans certains domaines, remarquable. Les apparentes bizarreries de son esprit ne doivent " pas faire méconnaître tout ce qu'il posséda de science sérieuse et d'intelligence subtile et novatrice.

Que prétendit toujours avec énergie notre astronome-magicien ? Qu'il existait une magie bienfaisante et que celle-ci pouvait être p»atiq uée non seu lement sans danger, mais pour le plus grand biende l'humanité ; (ju'il n'évoquait que des esprits ou génies inolTcnsifs, nullement pervers ni nuisibles par nature, et n'ayant rien de commun avec les démons ou diables auxquels recouraient les sorciers

232 sous LE MASQUE DE SHAKESPEARE

malfaisants. Il était d'accord en cela avec nombre d'esprits curieux et originaux du xvi° siècle et de la Renaissance, en général : avec Agrippa, Paracelse, et plusieurs de ceux que nous citions plus haut. Certains de nos plus grands écrivains, tel un Pierre de Ronsard, formulèrent des doctrines fort voisines de celle-là. Les hommes en vue qui fréquentaient Dee et ses émules professaient assurément des sentiments analogues et croyaient à la légitimité d'une certaine magie, qui se confondait, dans leur esprit, avec la science et la philosophie hermétiques *. François Bacon lui-même croyait quelque peu à l'Astrologie. Toute cette histoire est encore si peu éclaircie qu'il est difficile, en peu de mots, d^en faire comprendre l'extrême importance et la variété. Dee fut, à cet égard, une figure éminemment représentative et s'il jouit, de son temps, d'un prestige aussi étendu, c'est qu'il incarnait des tendances qui ont été alors beaucoup lus répandues qu'on ne le croit.

Nous pensons donc que si William Stanley lui manifesta une bienveillance si marquée et si continue, c'est que des affinités du genre de celles que nous venons d'indiquer l'attiraient vers lui. Les connaissances multiples de Dee entraient sûrement pour quelque chose dans la séduction qu'il exerçait, mais son ésotérisme et le grand secret qu'il était censé posséder et qui excita au plus haut degré la curio-

1. Les traditions de la kabbale, les doctrines des rosecroix et des alchimistes ont contribué à former ce mouvement d'idées, encore mal connu, je le répète.

LA TEMPftTE 233

site delà reine Elisabeth, ont certainement produit pour une large part la faveur qui lui vint d'un groupe de l'aristocratie anglaise, sympathique aux sciences mystérieuses. Stanley dut puiser dans son commerce avec Dee un goût prononcé pour les études astronomiques, dont le théâtre shakespearien fournit par ailleurs tant d'indices'. Est-ce que le poète qui a conçu Le Songe d'une Nuit d'été, le dialogue du jardin, dans Roméo et Juliette, et la scène incomparable du parc de Belmont, au V* acte du Marchand de Venise, ne se révèle pas comme un ami de la nuit, un admirateur des splendeurs d'un beau clair de lune et des magnificences d'un ciel étoile ^ ?

Ses évocations firent grand bruit en leur temps. On sait le rôle que joua, dans ces dernières, Edouard Kelly, alias Talbot '. Les procès-verbaux de ces séances ont été publiés en partie, en 1059, nous l'avons dit, par Méric CasaubonMl est remarquable

Page 1