Hevue des Eludes rabel.iisiennes, 191'.', p. isl
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compte des quatre éléments et donne à l'esprit Ariel — qu'on pourrait appeler aussi bien un démon, dans le sens primitif du mot grec — juridiction sur tous à la fois. Est-ce que la première manifestation de ce prétendu « esprit de TAir » n'est pas précisément d'exciter la tempête qui ouvre la pièce et lui donne son titre, tout ensemble par son action sur l'air et sur les eaux et celle qu'il exerce par le feu'? Il suffît de lire, pour s'en convaincre, sa première réponse à Prospero *. Un peu plus loin, il se transforme en nymphe de la mer. L'auteur a pris soin, en outre, par les deux déclarations si nettes que nous venons de citer, de bien spéci-
1. C'est l'efîet décrit par Ronsard dans son Hymne des Démons, qui pourrait fournir un si utile commentaire français au rôle des « esprits » dans Shakespeare. Le passage que nous citons éclaire également les propos de Caliban au début de la scène 2 de l'acte 11 :
Ils {les démons) se changent souvent en grans flambeaux ardans
Pendus dessus un' eau pour conduire dedans
Quelque pauvre passant trompé de leur lumière,
Qui le mène noyer dedans Tonde meurdrière.
Les uns ayans pitié des gens et des basteaux,
S'assoyent sur le mast, comme deux feuz jumeaux,
Et tirent la navire et les hommes de peine,
Nommez le feu sainct Helme et les frères d'Helene.
2. « J'ai abordé le vaisseau du roi, dit Ariel, et tour à tour, sur la proue, sur les flancs du navire, sur le pont, dans chaque cabine, j'ai flamboyé, objet d'épouvante. Quelquefois, je me divisais et je brûlais en plusieurs endroits à la fois ; sur le grand mât, sur les vergues, sur le beaupré, je brillais en flammes séparées; puis, me rejoignant, je me fondais en une seule flamme. Les éclairs de Jupiter, précurseurs des redoutables grondements de tonnerre, ne sont pas plus rapides. Le feu et les explosions du soufre rugissant semblaient assiéger le tout-puissant Neptune et faire trembler ses vagues audacieuses, plus encore, ébranler jusqu'à son trident redouté. »
fier qu'Ariel possède une puissance générale sur la matière, c'est-à-dire sur les quatre éléments qui composaient celle-ci jusqu'aux découvertes de la chimie moderne.
Une curieuse conséquence découle de la démonstration nouvelle que nous venons de présenter : à savoir que l'indication fournie par la liste des dramatis persoihv qui figure à la suite de La Tem~ prie, dans le Folio de 1023 *, n'a jamais été comprise juscju'à présent avec son véritable sens. Cette liste porte Ariell comme « an airy spirit ». Tout le monde a expliqué cette mention comme signifiant un esprit de l'Air, c'est-à-dire un esprit ayant TAir pour sphère d'action, parmi les quatre éléments : un esprit élémentaire de l'Air. Or. comme nous venons de le prouver, cette interprétation se trouve en contradiction formelle avec toutes les données précises fournies par la pièce elle-même, dès le premier acte. Il ne saurait y avoir aucun doute à ce sujet. Il faut donc comprendre : un esprit aérien, mais en attachant à cette expression le sens que voici ; un esprit simplement constitué par l'air, dont l'air forme toute la substance, un souffle. Prospero le constate quelque part avec une netteté évidente, au début du cinquième acte : « Eh quoi ! toi qui nés rien que de rair, tu éprouverais un frisson de pitié, une émotion pour leurs
1. On sait que la plupart des pièces ne comportent pas de listes tie dram.itix personœ, dans les anciennes éditions, dans le lolio de J623 comme dans les autres. Hien ne prouve que l'auteur de La Tempête ait lui-même rédigé celle-là.
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peines, et moi qui suis de leur espèce,... je ne serais pas plus tendrement touché que toi ? » Les divers éléments de la pièce concordent donc d'une manière remarquable. Notre interprétation explique tous les textes relatifs à l'action d'Ariel, en leur conférant une entière cohésion en même temps qu'un sens nouveau et certain. Les « esprits > sont, par définition, uniquement formés d air,Ariel comme les autres, et l'évocation de cette substance n'implique nullement que « l'esprit » de La Tempête ait été, dans les intentions du poète, le ministre d'un seul élément.
On voit par là que des textes qui figurent parmi
1. Je ne puis citer ici les nombreux passages d'éditeurs, de commentateurs et de traducteurs de Shakespeare auxquels je songe. M. Verity, dans son édition de The Pitt Press Shakespeare for Sc/ioois (Cambridge, at the University Press, 1899), dit ceci : ïhey are sharply contrasted, Ariel the Air-spirit, Galiban the Earth-spirit (and in a lesser degree each is made to contrast with Miranda). Ariel, whose function is to exécute the designs of Prospero, personifies the qualities of Air: lightness, swift and restless motion, buoyancy, freedom — especially freedom. » M. Verity ignore sans doute que ces qualités se retrouvent chez les « esprits», « génies »ou « démons » des autres éléments. Sa note sur le nom d'Ariel est également sujette à caution. Thoms {Three Notelets, p. 21) dit que les esprits se répartissent en quatre classes correspondant aux quatre éléments. Ariel appartient à la classe des esprits de l'Air, dont Thoms fournit la définition, il constate cependant que, soit par la toute-puissance de Prospero, soit par sa propre action, Ariel peut se transformer en esprit du feu ou en naïade ou esprit de l'eau. Il n'a pas vu que la quadruple compétence d'Ariel est affirmée par le poète lui-même et qu'il s'agit d'un « esprit » des quatre éléments. Les travaux consacrés à la magie ou à la démonologie dans Shakespeare ont, eu général, commis les mêmes confusions. Les mots a/i ayrie spirit ont trompé nombre d'auteurs. Nulle part, je n'ai rencontré la seule définition juste et véritable qu'il convient de donner d'Ariel.
les plus connus de toutes les littératures recèlent encore des indications précieuses délaissées par les critiques. Par contre, quelle dépense infinie d'imagination a été faite, souvent en pure perte, au sujet d'Ariel, aussi bien que de beaucoup d'autres personnages de Shakespeare 1 II ne peut y avoir qu'une base solide : celle que fournissent les textes euxmêmes. Restons donc dans la réalité et utilisons scrupuleusement les éléments qu'elle nous fournit. Elle seule doit nous guider et nous éclairer sur la route de la recherche. Dans l'étude des textes littéraires, comme du reste dans tous les autres domaines, elle nous préservera des erreurs d'interprétation qui nous menacent à chaque pas.
Puisque la magie constitue d'un bout à l'autre le ressort de La Tempête ^'û convient d'en étudier avec soin les manifestations. En nous plaçant exclusivement sur ce terrain, nombre de constatations imprévues s'offriront à nous.
La tempête qui ouvre la pièce est causée par la puissance de l'art magique de Prospero. Ariel n'est que l'exécuteur des volontés de son maître, qui accomplit ses incantations ouconjurations selon toutes les règles, vêtu de sa robe magique, qu'il enlève dès (ju'il reprend pour un moment la vie normale. Le magicien donne l'impulsion; il dresse le programme des prodiges à accomplir et « l'esprit » réalise ceux-ci, grâce à sa rapidité, qui est celle de la pensée, et à ses transformations. Son action est entièrement subordonnée à celle de Prospero, à ce que le Maître appelle son « art ».
XOMB II 16
La première préoccupation du magicien est de montrer que cet « art » n'est que bienfaisant et que le naufrage dont il est Fauteur n'a coûté aucune vie humaine. Il oppose ainsi les résultats, exempts de tout mal, de ses opérations, à ceux de la sorcellerie malfaisante :
Allons, essuie tes yeux, console-toi. Ce naufrage, dont raflfreux spectacle a remué en toi la vertu même de la compassion, je Fai, grâce aux mesures que mon art me permettait de prendre, si prudemment dirigé, qu'il n'en a pas coûté la perte d'une âme... Que disje ? Il n'en a pas coûté même un cheveu à une seule ' des créatures de ce vaisseau, dont tu as entendu les cris, que tu as vues sombrer.
Prospero raconte alors à Miranda ses grandeurs passées et l'histoire des événements qui lui ont fait perdre son duché et l'ont chassé de Milan avec elle. Le portrait qu'il trace de lui-même est celui d'un pur intellectuel : « le premier des ducs et réputé tel par la dignité et sans égal dans les arts libéraux ». Gomme les arts faisaient l'objet de son entière application, il se déchargea sur son frère des soins du gouvernement ; il devint peu à peu étranger à son Etat, perdu, enfoui comme il l'était dans ses études secrètes. Prospero négligea ainsi les poursuites mondaines, tout entier au recueillement solitaire et au perfectionnement de son esprit plongé dans des études qui, sauf ce défaut d'être si abstraites, dépassaient en valeur tout ce qu'estime le vulgaire. Sa bibliothèque lui était un royaume assez vaste. Avec la complicité du roi
de Naples, son frère Antoine usurpe son duché et le fait transporter avec sa fille à quelques lieues en mer, à bord d'une barque pourrie. Un brave noble napolitain le gratifie, en outre de riches vêtements et de provisions, d'un certain nombre de livres que Prospero « estime au-dessus de son duché ».
Il y a là une série de témoignages que l'auteur groupe avec une insistance frappante. C'est le portrait, plutôt rare alors, du grand seigneur qui ne connaît que 1 "étude et la vie cérébrale. Quel amour des livres! Combien tous ces traits sont étrangers à Shakespeare, lui dont le testament ne fait aucune mention d'un livre ni d'un papier quelconque, qui ne s'occupe en aucun cas de ses œuvres ni de ses manuscrits, ni de ce qui touche à la vie intellectuelle, lui dont on n'a jamais retrouvé un seul ex libris qui ne fût un faux, et qui semble être resté étranger à tous les goûts raflinés dont le théâtre publié sous son nom offre d'innombrables traces.
Voilà donc Prospero isolé dans une île de la Méditerranée, depuis douze ans, avec sa lille Miranda dont il s'est fait le précepteur, et son esclave sauvage et difforme, Caliban. La tempête est terminée; il vient de raconter à Miranda toute son histoire. Grûce à sa prescience, il a découvert que son zénith est dominé par une étoile propice dont il doit s'empresser de courtiser l'influence, faute de quoi ses chances heureuses iront toujours en décroissant. Rien de plus exact en matière d'incantation : le magicien ne pouvait exercer ses charmes que
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si l'état du ciel lui était propice, et cela suivant des règles bien déterminées.
Ariel vient lui rendre compte de tout ce qu'il a fait au sujet de la tempête, selon ses ordres scrupuleusement exécutés, exposant la dispersion des naufragés, tous sains et saufs, le sort des vaisseaux, etc. Il s'agit, on le sait, du roi de Naples etde son frère, complices de l'exil de Prospero, de son fils, du duc usurpateur de Milan, frère de Prospère, et de leurs conseillers et courtisans ; tous revenaient du mariage de la belle Glaribel, fille du roi de Naples, avec le roi de Tunis. On le voit : les données géographiques concordent, puisque nous sommes dans une île de la Méditerranée. Le vaisseau du roi est à Tabri, caché dans une baie profonde où Prospero manda une fois Ariel pour aller lui chercher de la rosée des Bermudes éternellement orageuses. Sur cette mention célèbre des îles de TAtlantique, de multiples commentaires ont été formulés qui se résument à ceci : que l'auteur de La Tempête a dû faire allusion à un naufrage arrivé vers 1609 dans la région des Bermudes. Une flotte qui se rendait sur la côte de Virginie, sous le commandement de Sir George Somers, fut dispersée par la tempête. Le vaisseau amiral, avec Somers, se réfugia sur la côte des Bermudes, où les naufragés restèrent dix mois. Un des survivants, Sylvestre Jourdain ou Jourdan, publia en octobre 1610, après son retour en Angleterre : A Biscovery of the Bermudas, otherwise called the Isle of Divels. Deux autres récits suivirent celui-là à peu de distance. De
nombreux critiques ont rapproché cette histoire de La Tempête et en ont usé pour dater la pièce. Il semble, à les en croire, que les Bermudes aient été jusque-là complètement inconnues. — M. Lee le dit formellement — alors qu'elles avaient été découvertes bien avant et que Sir Walter Raleigh dit de la mer qui les entoure dans sa Biscovery of Guiana (1590) : « Tlie rest of the Indies for calmes, and diseases [are] very troublesome, and the Bermudas a hellish sea for thunder, lightnin^, and stormes. » Il est à remarquer que Raleig-h a certainement été en relations avec le sixième comte de Derby. Quant au nom d' « île des diables » donné aux Bermudes par Jourdain, il n'a pas la signification absolue qu'on lui prête en prétendant le rapprocher de La Tempête. Quantité d'îles désertes et éloignées ont reçu cette même appellation, suivant les époques '. Le rapprochement est possible, et même vraisemblal)le, mais il ne faut pas aller au delà.
C'est l'isolement des Bermudes, inhabitées et perdues au milieu de TOcéan, qui, dans l'esprit de l'auteur, devait assurer à leur rosée une pureté insigne. Or, la rosée jouait un rôle certain dans les charmes magiques. Nous voyons que Sycorax, mère de Caliban, recueillait celle-ci sur un marécage pernicieux avec une plume de corbeau. Ici encore, une opposition vraiment frappante. La rosée des Bermudes est la plus pure qui soit; elle ne peut servir qu'à des
1. Voy. Abcl Lcfranc, Les Navirjations de Pantagruel chap. Vil. Toutes ces îles ont les mêmes caractéristiques.
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enchantements bienfaisants; celle que Sycorax recueillait, la plus malfaisante qui fût, dans les marécages de l'île de La Tempête, ne pouvait servir qu'aux incantations les plus nuisibles et les plus redoutables. Concordance qui mérite d'être signalée : dans Macbeth (III, 5), Hécate fait allusion à ce rôle de la rosée, qu'elle présente comme d'origine lunaire: « Préparez vos vases et vos charmes. J'ai d'importantes choses à faire avant midi : une vapeur épaisse pend au bord de la lune ; je veux m'en emparer avant qu'elle soit tombée à terre, et cette vapeur, distillée par des habiletés magiques, fera lever des esprits d'une apparence si proche de la réalité, que par la force de l'illusion il sera entraîné au plus extrême vertige. » Dans Le Songe dune nuit d'éié,\aL rosée joue pareillement un rôle qui est tout à fait bienfaisant au cours du discours final d'Obéron (V, se. 2, v. 4o-58) : « Avec cette rosée des champs consacrée, que chaque Fée aille de son côté et répande les bénédictions d'une douce paix sur chaque chambre de ce palais... » Quelle familiarité évidente avec les pratiques et les secrets de la magie ! Ici, comme en tant d'autres endroits du théâtre shakespearien, se révèle le connaisseur émérite, sinon l'adepte des sciences mystérieuses.
Le temps passe, il reste à Prospère à l'employer précieusement jusqu*à la sixième heure, c'est-àdire avant que la position de l'étoile cesse d'être favorable. Nous apprenons qu'Ariel espérait être délivré de sa sujétion à l'égard de Prospero un an
avant le terme fixé. Il réclame, en faisant état de ses loyaux services, mais le magicien évoque les souvenirs du passé pour expliquer ses exigences. L'immonde sorcière Sycorax, la mère de Galiban, courbée en cerceau par l'âge et les passions, était née à Alger '.Ses méfaits nombreux et des sortilèges capables d'épouvanter l'ouïe humaine la firent bannir de cette ville. Une action qu'elle avait faite et que l'auteur ne précise pas fut cause qu'on épargna sa vie. Elle était si puissante qu'elle pouvait commander à la lune, faire à volonté le flux et le reflux, et agir dans la sphère de son empire contre et malgré son pouvoir (V, v. 269).
Autre indice notable : Sycorax, malgré ses crimes multiples, n'est pas brûlée. Le souvenir d'une action utile suffit à la préserver du bûcher, qui punissait alors toutes ses pareilles pour des fautes beaucoup moindres. Nul doute qu'il y ait dans cette circonstance, notée par Prospero, une intention de l'auteur désireux de montrer que la clémence devait s'appliquer à ces pauvres créatures et que les supplices dont on les frappait devaient être atténués, pour ne pas dire plus.
Cette sorcière à l'œil chassieux fut conduite dans l'île où devait aborder plus tard Prospero ; elle y fut abandonnée, enceinte, par les matelots. Par ses charmes, elle soumit Ariel à son pouvoir, mais celui-ci, trop délicat pour exécuter ses volontés fan-
1. Détail qui concorde avec toutes les autres données géographiques de La Tempête.
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geuses et exécrables, se refusa aux plus importants de ses ordres. Cette remarque tend à indiquer qu'Ariel n'était par lui-même ni bon ni méchant, mais probablement indifférent '. L'outrance du mal pouvait seule le révolter. Dans l'accès de sa rage implacable, Sjcorax Tenferma aveô l'aide de plus puissants ministres (c'est-à-dire d'esprits supérieurs à Ariel) dans l'intérieur d'un pin, entre les étroites cloisons duquel il resta cruellement emprisonné pendant douze années, gémissant sans arrêt. La sorcière mourut, laissant son fils, un petit monstre rousseau, vrai produit de sorcière, comme unique habitant de l'île : il s'agit de Gahban. Le supplice d' Ariel continuait et Sycorax n'était plus là pour défaire son ouvrage. Ce fut l'art de Prospero, rendu attentif aux gémissements du captif, peu après son arrivée, qui força le pin à s'ouvrir et lui permit de s'en échapper.
Il s'agit donc clairement d'une magie analogue à celle de Sycorax, mais tournée vers le bien, quand l'autre n'existait que pour le mal. Les opérations de Prospero ne diffèrent de celles de Sycorax et des sorciers et sorcières les plus redoutables que
1. Les magiciens protestèrent en plus d'un cas contre le caractère malfaisant attribué en bloc à leurs esprits ; ils affirmaient que les génies auxquels ils s'adressaient pouvaient être bons et bienfaisants, ou indifférents. Un magicien, que la bonté seule inspirait, rendait parla même bienfaisant le même génie qu'un magicien pervers aurait pu forcer à agir dans un sens opposé. C'est donc, en dernière analyse, le caractère du magicien qui détermine la bienfaisance ou la nocivité de la magie. Voy. J. Burckhardt, La Civilisation en Italie au temps de la Renaissance, t. II, p. 321 et suiv.
par l'intention. En réalité, la tempête qu'il suscite par ses charmes est exactement du même ordre que celles qui lirent tant pâtir, d'après l'opinion d'alors, le roi Jacques et sa fiancée danoise. Elle dérive des mêmes pouvoirs que ceux des sorcières de Macbeth (I, 3 et IV, 1). Ces magiciennes excitent des tempêtes et provoquent des naufrages, ainsi que le fait Prospero.
L'enchantement d'Ariel enfermé dans un arbre était une opération magique bien connue. Celle-ci pouvait aussi s'accomplir dans des anneaux ou des miroirs. De nombreux textes l'attestent. 11 suffira de citer des vers que nous empruntons à l'Hymne des Démons de Ronsard, véritable petit traité de démonologie, trop peu connu :
Us sont si fats, el sols, et si badins qu'ils craignent Les charmeurs importuns, qui, maistres les contraignent De leur faire service, et les tiennent fermés, Au dedans des miroirs, ou des anneaux charmés. Et n'en osent sortir, enchantés d'un murmure. Ou d'une voix barbare, ou de quelque ligure.
Prospero menace Ariel, s'il murmure encore, de fendre un chêne et do le cheviller dans ses entrailles noueuses jusqu'à ce qu'il ait passé douze hivers à hurler. Promesse d'Ariel qui accomplira de bonne grftcc ses fonctions d'Esprit. « Fais ainsi, lui répond son maître, et dans doux jours je t'alfranchirai ». Sur son ordre, Ariel va prendre la forme d'une nymphe des eaux et revient, invisible à tous les yeux. Il reçoit peu après un ordre nouveau.
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Discussion entre Prospero et Caliban qui refuse d'apporter du bois. Courroux du magicien qui menace de lâcher sur lui les farfadets nocturnes. — Plaintes de Caliban qui raconte l'arrivée de Prospère et comment son maître a connu par lui toutes les ressources de l'île. Malédictions de l'esclave. — Réponse de Prospero qui proteste l'avoir traité avec bonté et l'avoir logé dans sa propre cellule, jusqu'au jour où Caliban tenta de violer l'honneur de son enfant. — Propos cynique de l'être difforme — Prospero énumère les services qu'il a rendus, de son côté, à Caliban *. — « Vous m'avez appris à parler, riposte celui-ci, et le profit que j'en retire est de savoir comment maudire. La peste rouge vous tue pour m'avoir appris votre langage ! ». — Nouvelles menaces de Prospero. — Allusion de Caliban à Setebos, dieu des indiens patagons.
Musique d'Ariel, qui rentre suivi de Ferdinand, fils du roi de Naples. Miranda aperçoit celui-ci. A première vue les deux jeunes gens s'éprennent l'un de l'autre. Enchantement magique de Ferdinand.
Cette scène exquise ravit Prospero qui admire l'habileté d'Ariel : il l'affranchira dans deux jours, comme récompense de ses services.
1. Un ouvrage récent, paru en France, qui n'est qu'un long et injuste réquisitoire contre Shakespeare, dénature absolument le récit des rapports de Prospero et de Caliban. Il fait de celuici une victime innocente, alors que le poète a bien pris soin d'expliquer et de justifier les procédés de Prospero, après avoir montré que les servicesreadusetaientreciproques.il est regrettable de voir un critique estimé méconnaître à ce point l'auteur de La Tempête et de /aies César.
L'acte I**, depuis la tempête, se passait devant la grotte de Prospero ; Tacte II se déroule dans une autre partie de l'île. Il s'ouvre par la célèbre conversation, si naturelle, si vivante, tenue entre les princes et les seigneurs naufragés, et que remplissent tour à tour des propos d'allure philosophique, la description de l'île et des persiflages de courtisans. Elle débute par les observations morales du lecteur de Montaigne, Thonnête et vieux conseiller Gonzalo, figure attravante et orifrinalo,
que le poète s'est plu à rendre sympathique. C'est un lettré qui raisonne et qui réfléchit — n'oublions pas que Prospero lui doit les livres qu'il a pu emporter, — ce qui lui vaut les moqueries des courtisans futiles. Il est, dans ce milieu quelque peu corrompu, le seul être vraiment droit et indépendant. Nul doute que l'auteur de La Tcmin'to l'ait aimé et que les idées qu'il lui prête se rapprochent beaucoup des siennes.
C'est lui, on se le rappelle, qui reproduit le passage de Montaigne sur la république idéale, emprunté au chapitre Dcî< Cannibales des Essais (I, 30). Les sarcasmes redoublent et le roi de Naples impose silence h son conseiller. Celui-ci feint d'avoir voulu rire, mais il est évidentque ses déclarations n'étaient nullement fantaisistes et qu'elles reflétaient ses convictions intimes. Il partage les généreuses opinions de Montaigne sur les prétendus sauvages (voy., outre le chap.des Cantiiôa /es, ce\m des Co'ches 111,6), ainsi que l'indique un peu plus loin son étonnante déclaration sur les indigènes de l'île (acte III, se. 3):
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Voudrait-on me croire, si je rapportais à Naples ce que nous venons de voir?si je disais que j'ai vu de tels insulaires (car incontestablement ces êtres appartiennent à la population de l'île), qui malgré leurs formes monstrueuses, ont cependant — fait remarquable ! — des manières plus gracieuses qu'on n'en pourrait trouver chez beaucoup de gens de notre race, pour ne pas dire chez tous sans exception ?
Il est difficile de souhaiter une assertion plus catégorique et qui se rapproche plus nettement des conceptions de Montaigne. Cette seule phrase, qui complète la première déclaration, résume sous une forme pleine d'humour le chapitre Des Cannibales auquel Gonzalo avait déjà emprunté ses propos précédents. J'ai l'entière conviction que Gonzalo est ici le porteparole du poète * dont l'humanité et la passion pour
1. Les critiques récents sont d'un avis contraire, par exemple S. Lee, p. 431. Quand on voit comprendre ainsi les textes de Shakespeare, il n'y a pas lieu d'être étonné des conclusions én>ises sur le prétendu acteur-poète : « But Shakespeare admits no Personal faith in Montaigne's complaisant theorising, of which he takes leave with the comment that it.is « merry fooling. » De son côté, Jacob Feis affirmait, en 1884, que Shakespeare s'était proposé de prendre parti contre la philosophie de la nature préchée par Montaigne. M. Mézières croit, de même (p. 540- 541), que la théorie de Gonzalo s'oppose à celle de Shakespeare. Mais comment le poète aurait-il choisi le personnage le plus grave, le plus judicieux, le plus sympathique de sa pièce, après Prospero, pour lui faire émettre les idées qu'il voulait ridiculiser? Tout récemment M. Pierre Villey, dans son très intéressant article : Montaigne et les poètes dramatiques anglais du temps de Shakespeare (Rev. d'Hist.lilt., 1917, p. 357), exprime ceci: « Quand, dans La Tempête, Gonzalo nous peint son rêve politique, quand il s'enchante à la pensée d'un Etat qui ne connaîtrait ni roi ni lois, ni poids ni mesures, ni commerce, ni lettres, où le bonheur des habitants et leur simplicité surpasseraient les peintures de l'âge d'or que les poètes nous ont laissées, ce n'est pas la pensée de Shakespeare que nous entendons, mais la
la justice sont attestées en tant d'endroits de ses œnwefi {Mesure sur Mesure, Beaucoup de bruit pour rien, etc.). Il n'est pas besoin d'insister ici sur ces ressemblances. Est-ce que la conception de Jules César et celle de Brutus ne sont pas exactement les mêmes chez les deux écrivains ? « Je parle plus affectueusement de mes amis, dit Montaigne, quand il n'y a plus moyen qu'ils le sachent. Or, j'ay attaqué cent querelles pour la dépense de Pompeius, et pour la cause de Brutus » (III, 0).
On connaît l'histoire du complot qui termine cette conversation. C'est Gonzalo qui sauve le roi de Naples, et qui sauve en même temps sa propre vie, sous l'impulsion d'Ariel,
Affirmerons-nous, une fois de plus, que cet entretien extraordinaire, qui reflète d'une manière parfaite une conversation de cour — et d'une cour raffinée, — si riche de substance et si alerte à la fois, ne saurait avoir été inventé par l'acteur de Stratford? Le grand seigneur né s'y trahit à chaque instant.
Avec la scène 2,Caliban reparaît, vociférant des
pensée de Gonzalo. » (Je ne suis pas davantage d'accord avec cet excellent érudit quand il écrit (p. 389) : « car Shakespeare écrivait pour le peuple et non pour un petit cercle d'initiés. ») Qui ne voit que Gonzalo parle très sérieusement et que les paroles par lesquelles il a l'air de se rétracter sont de la pure ironie ? Le propos sur les indigènes, tenu plus loin, conliruic pleinement notre manière de voir. Gonzalo est le sage que l'auteur entoure visiblement de toute sa sympathie. Son souverain ayant désapprouvé sa manière de voir, il feint d'avoir dit tout cela, si on nous passe l'expression, pour rire. Il n'y a qu'à lire tout le dialogue qui suit la parole d'Alonzo et se déroule entre Gonzalo, Antonio et Sébastien. L'idée de 1' « indifférence » de Shakespeare est une absurdité.
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imprécations et racontant les tours que lui jouent les «esprits » de Prospero. Sa rencontre avec Trinculo et StephanOjle bouffon et le sommelier ivrogne, est inoubliable, de même que la conversation, d'une saveur toute rabelaisienne, qui se déroule alors. Celle-ci se termine par un complot du trio dirigé contre Prospero.
L^acte III s'ouvre par une scène délicieuse: celle de Ferdinand, portant des bûches, et de Miranda, voulant lui épargner toute peine, scène éternelle d'une grâce parfaite, hymne d'amour frais et véritable, qu'aucune autre peut-être, même celle de Ro?néo, ne surpasse. Prospero est soi-disant enfoncé dans l'étude pendant qu'il l'écoute. Quand elle est terminée, il retourne à son livre, car il lui reste à accomplir, avant l'heure du souper, plusieurs choses qui regardent cette affaire.
Contraste singulier : ce sqnt les trois immondes conjurés qui reviennent. Ariel leurjoue de bons tours de sa façon. Caliban recommande à ses associés de commencer par enlever ses livres à Prospero, avant de le tuer, car sans eux « il n'est qu'un sot comme moi, et il n'a plus un seul esprit à ses ordres ; ils le détestent tous d'une haine aussi enracinée que la mienne. Ne brûle que ses livres ». Il faut garder ses ustensiles. L'esclave célèbre la beauté de Miranda. Un peu plus loin, il reparle des bruits de l'île qui sont, je le répète, ceux que les navigateurs croyaient entendre dans toutes les îles désertes et mystérieuses, comme celles de Plutarque, des Macreons dans Rabelais, de Thevet, etc.
Avec la scène suivante, les princes et les courtisans reparaissent. Les conjurés nobles reprennent leur complot. La conspiration est ainsi double : celle d'en haut et celle d'en bas. Scènes magiques. Apparitions de figures bizarres et gracieuses. Banquet préparé. Tonnerre etéclairs. Ariel, sousla figure d'une harpie, bat la table de ses ailes ; le banquet disparaît. Ariel dit leurs criminels projets aux trois conjurés. Les épées de ces derniers restent impuissantes. Chacun entend l'explication des divers prodiges qui viennent de l'atteindre en punition de ses fautes. Le poète évoque la destinée qui est chargée de gouverner ce bas monde, les puissances divines qui semblent bien se confondre avec elle, dans sa pensée, et qui peuvent retarder leur vengeance, mais non oublier. La ruine des coupables est certaine : rien ne peut les en pr<'îserver, si ce n'est le repentir du cœur et une vie désormais pure. Quelle haute leçon morale, fjue vérifient les événements actuels 1
Prospero complimente Ariel ; il constate que les ministres subalternes qui l'aident ont aussi rempli leurs rôles avec un réalisme voisin de la vie : ce sont tous les figurants ({ui viennent de paraître. Les charmes puissants du magicien opèrent. Tous ces hommes, ses ennemis, sont pris dans les lacs de leur délire. C'est ici, on n'en saurait douter, la véritable philosophie de l'auteur : chacun se fait à soi-même sa destinée. Repentir d'Alonzo. Réflexion morale de Gonzalo.
La scène unique de l'acte IV se déroule devant la grotte. Fiançailles de Ferdinand et de Miranda.
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Les petits compagnons d'Ariel vont donner une nouvelle représentation : le magicien veut montrer aux fiancés les fantasmagories de son art. Recommandations nouvelles de Prospero à Ferdinand touchant le respect qu'il doit à sa tiancée. Que tout cela est loin des circonstances du mariage de Shakespeare ! Les commentateurs s'amusent simplement de notre crédulité, quand ils voient dans ce passage, comme dans celui qu'offre la Douzième Nuit touchant les âges respectifs des époux, des regrets exprimés par Thomme de Stratford au sujet de sa propre conduite : les paroles si nobles de Prospero évoquant l'histoire obscure et triste du mariage de William Shakespeare ! La Mascarade, qui met en scène Iris, Gérés et Junon succède à ces graves paroles. Ferdinand s'émerveille ; il demande si ce sont là des esprits. Prospero lui répond : « Des esprits que par mon art j'ai appelés de leurs frontières pour exécuter mes fantaisies de l'heure présente. » Entrent les nymphes, puis les laboureurs ; ceux-ci s'unissent dans une danse gracieuse. Après quoi, les fantômes s'évanouissent lentement, et comme à contre-cœur. Prospero leur donne congé. Les divertissements sont finis ; en le constatant, le princemagicien prononce sur l'histoire et sur l'homme l'admirable jugement, d'allure vraiment pascalienne ', qui est dans toutes les mémoires.
Nous sommes faits de la même étoffe que les rêves et notre pauvre petite vie est environnée de sommeil.
1. On sait que, pour certains vers, des ressemblances ont été notées avec la Traffédie de Darius du comte de Sterling (1603).
Seigneur, je suis un peu cluif^rin ; excusez ma faiblesse; mon vieux cerveau est troublé. N'ayez pas d'inquiétude de ce malaise : je vais faire un tour ou deux pour calmer mon âme agitée.
Ariel arrive avec la rapidité de la pensée. Il met son maître au courant des faits et gestes des trois « goujats », fjui ont comploté de le tuer. Leur châtiment approche. Prospero appelle Caliban, un démon, « un démon de naissance sur la nature duquel l'éducation ne peut mordre, avec qui toutes les peines prises par humanité sont perdues; et de même que son corps devient toujours plus dillorme avec les années, ainsi son âme se gangrène toujours davantage ».
Une erreur dans laquelle sont tombés nombre de commentateurs a été de croire que le poète visait, dans ce passage comme dans tous ceux où apparaît la nature foncièrement vicieuse de Caliban, l'incurable faiblesse et la méchanceté de l'indigène des pays nouvellement explorés. Il n'est pas possible, à notre avis, de méconnaître davantage les sentiments vrais du dramaturge. Caliban n'est nullement le type de l'indigène, rebelle à toute civilisation et digne seulement d'être exploité par l'Européen, comme un esclave ou une bête de somme. Il est présenté, ne l'oublions pas, comme un monstre, un diable bâtard, un demi-diable, fils d'une sorcière et sans doute aussi du démon. Rien ne peut autoriser à voir en lui le type de l'Indien ou du Sauvage, d'une race inférieure, domesti(|ué par le blanc. C'est un être exceptionnel, isolé, que ses
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origines, souvent rappelées, mettent à part de toutes les populations indigènes. Si Ton veut connaître les vraies conceptions du poète, il faut les demander, nous le répétons, aux déclarations de Gonzalo, et spécialement au parallèle énergique qu'il trace entre la race européenne et celle des insulaires III, 3) tout à l'avantage de cette dernière, suivant en cela les idées défendues avec tant de verve par notre Montaigne \
Les trois conspirateurs arrivent tout mouillés. Prospero et Ariel restent invisibles ; dispute au sujet des vêtements ; chasse fantastique, où l'auteur semble montrer une fois de plus son goût pour ce divertissement ; les trois marauds sont expulsés de
1. Faute de suivre les éléments fournis par le texte, la plupart des interprétations du caractère de Caliban sont d'une fantaisie déconcertante. Les critiques sortent à chaque instant des ternies si nettement^définis par l'auteur. C'est ainsi que M.Mézières a pu écrire : « Caliban représente simplement l'homme primitif livré à lui-même, et si Shakespeare a une intention philosophique en m'^ttant en scène ce personnage, elle est plus simple et plus vraisemblable que celle qu'on lui attribue. Je ne vois là qu'une fine ironie à l'adresse des rêveurs de son siècle, des Thomas Morus et des Gampanella, qui opposent déjà, comme le f.^ra plus lard Rousseau, l'innocence de l'état de nature aux miser s de la civilisation » (Shahespenre, 2' éd. p. 448). Que d'erreurs en ces quelques lignes ! Comment Caliban, fils d'une sorcière et peut-être du diable, en tout cas « demidiable », qui est né par hasard dans une île de la Méditerranée, serait-il la personnification de l'homme primitif, de l'indigène des contrées nouve lement découvertes ? Toutes les données sont cmtraires à une telle identification. La vérité, c'est que l'auteur de La Tempête professe sur l'indigène et sur l'homme que n'a pas gâté la civilisation, exactement les mêmes idées de haute humanité qu'exprimèrent Rabelais et Montaigne à son époque, et plus tard J.-J. Rousseau, idées qui sont de tout point contraires à celles que lui prête unanimement la critique.
LA TEMPÊTE 2uD
a scène. Ln lin approche. Ariel jouira bientôt de rair en pleine liberté '. 11 n'a plus qu'un dernier effort à accomplir.
Cependant Tactc V commence: Prospero est revêtu de sa robe magique ; il s'entretient avec Ariel. Sa magie opère pleinement : ses projets s'accomplissent, ses charmes ne se rompent pas, ses esprits obéissent. La sixième heure s'annonce qui apportera avec elle le terme des enchantements, selon les indications astrologiques. Ariel expose la situation des princes et des courtisans, retenus par la force d'un enchantement dans un bois de tilleuls, près de la grotte. Allusion sympathique au bon vieux seigneur Gonzalo. Les charmes de Prospero les travaillent tous. Ariel en serait ému, nous dit-il, s'il appartenait à la race humaine. Nobles résolutions de Prospero décidé à pardonner à tous ceux qui l'ont tant offensé. Il v? donc rompre ses charmes et les rappeler à leur bon sens ; ils vont redevenir eux-mêmes.
Ici se place l'émouvant et célèbre adieu, inspiré en partie d'Ovide, à la magie et aux Elfes, et dans le(|uel sont énumérés les divers pouvoirs de ces esprits.
Oui, voilà, grûcc à votre aide, jusqu'où mon art a pu porler sa puissance. Mais j'abjure ici cette violente niaf;io * {This roucjh ma(/ic), et lorsque je voua
1. « And Llioii sliall liuvc llie air al frecdoiii. » L'air est visiblement pris ici pour l'ôltSmciil. qui s'associe le mieux à l'idiic de liberté.
lî. Cette magie enragée, pourrait -ou dire, donc magie furto-
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aurai ordonné — ce que je fais en ce moment — un peu de musique céleste pour opérer sur les sens de ces hommes le but que je poursuis, but que ce charme aérien est destiné à me faire atteindre, je briserai ma baguette de commandement, je l'enfouirai à plusieurs toises sous la terre ; et plus avant que n'est encore descendue la sonde, je plongerai mon livre sous les eaux.
Ce sont bien là les procédés habituels de renonciation à la magie. Les livres, pour devenir inoffensifs, devaient être plongés sous les eaux.
Musique solennelle. Les princes et les courtisans demeurent enchantés dans le cercle magique tracé par Prospero. Celui-ci les adjure de ne pas chercher à en sortir. Il s'adresse au conseiller : « Vertueux Gonzalo, homme honorable, mes yeux que la vue des tiens rap'pelle à l'humaine sympathie^ laissent tomber des larmes sœurs de celles que tu verses. » Est-il possible de mieux marquer la prédilection que le poète professe pour ce caractère et pour sa généreuse humanité ? Une phrase l'atteste encore un peu plus loin. « 0 bon Gonzalo, mon vrai sauveur, fidèle serviteur du maître que tu suis, à mon retour je te rendrai tes bienfaits à la fois en paroles et en actes. » N'est-il pas certain, par le rapprochement de tous ces passages, que Prospère — et Prospère, n'est-ce pas l'auteur ? tout le monde l'a reconnu ~ se trouve en pleine communion
ment caractérisée, et nullement magie blanche, inoffensive par définition. C'est la magie qui sert au bien, en raison des intentions et de la valeur morale du magicien, mais qui pourrait tout aussi bien donnerdes effets contraires.
d'idées avec celui qui lui fut secourable, au moment de son exil de Milan ? Il nous semble que la saine compréhension du théîltre shakespearien doit être cherchée dans ce sens, et non ailleurs. Les textes seuls, c'est-à-dire la réalité, doivent nous guider*. p. L'enchantement se dissipe avec rapidité. Prospero montre à Alonzo les conséquences de son premier crime ; il reproche à Antonio et à Sébastien leur odieux complot à l'égard du roi de Naples et accorde son pardon à l'usurpateur, tout dénaturé qu'il soit. Ariel rentre en chantant ; il aide le magicien à revêtir ses anciens vêtements de duc de Milan. Repentir du roi de Naples. Il résigne la suzeraineté du duché de Milan. Encore une fois, — combien une telle insistance est significative ! — Prospère s'adresse à Gonzalo : « D'abord, noble ami, laisse-moi embrasser ta vieillesse, dont l'honneur dépasse toute estimation et toute mesure. » Il souhaite la bienvenue à chacun, tout en adressant encore des paroles sévères à Sébastien et à son frère. Alonzo suppose toujours son fils noyé dans le naufrage. Prospère feint d'avoir perdu sa fille. L'entrée de la grotte s'élargit, et laisse voir Ferdinand et Miranda jouant aux échecs. Alonzo retrouve le fils qu'ilcroyait perdu et Gonzalo tire la haute moralité de tous ces faits. Le roi de Naples
1. Nous citons cet exemple entre bien d'autres : après tant de commentaires et d'études, rien de tout cela n'a été apor(,^ti. Notre impression est que l'exéfïèse shakespearienne est en partie à refaire, et cela uniquement par l'étude attentive et raisonnée des textes, conduite par le simple bon sens.
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unit le couple charmant. Arrivent les gens de l'équipage du navire naufragé qu'Ariel a remis en état. Emerveillement général. Prospero fournira plus tard l'explication de tous ces prodiges. « Jusque-là, gardez votre esprit en joie, et jugez pour le mieux de toute chose. » Ariel, sur son ordre, délie les charmes qui retiennent Caliban et ses compagnons. Ils arrivent revêtus des défroques qu'ils ont volées, et s'en tirent, eux aussi, à bon compte.
Propero invite les naufragés à aller passer la nuit dans sa grotte. Le matin, tous partiront avec lui pour Naples, où se célébrera le mariage des chers bien-aimés. De là, il se retirera dans son Milan, où sur trois de ses pensées, il y en aura une pour sa tombe. 11 va faire le récit promis avant de se livrer au sommeil. Il promet une navigation favorable qui permettra de rattraper en peu de temps le reste de la flotte. Ce sera la dernière mission d'Ariel. « Après cela, retourne aux éléments, sois libre et porte-toi bien. » Tous sortent.
« La splendeur de coucher de soleil qu'on trouve dans La Tempête ne peut échapper à personne, dit l'éminent critique Saintsbury, et le plus sévère adversaire de l'hypothèse doit admettre la présence probable d'une allégorie voulue dans la figure de Prospero et l'ensevelissement [biirying) ' du livre, le brisement du bâton, à la fin de la pièce. » Comment songer à une telle allégorie, quand on sup-
1. A Short history of engl. Liler.,p. 328. Prospero ne déclare pas que ce livre magique sera enseveli dans la terre, mais plongé au fond des eaux.
pose que la pièce a été écrite par l'homme de Stratford ? On ne saurait découvrir, dans sa carrière, le moindre élément qui puisse justifier une conception tout ensemble si grandiose et si raffinée.
Nous avons dit qu'un seul critique, à notre connaissance, avait considéré La Tempête sous son véritable aspect ; celui d'une défense de la magie bienfaisante et d'une protestation contre la haine aveugle dont elle était alors l'objet : il s'agit de F.-V. Hugo. Les réflexions que nous venons de présenter étaient déjà fixées, lorsque nous avons eu l'occasion de lire son étude *. Notre opinion s'est donc formée d'une manière complètement indépendante de sa théorie. 11 y a quelque utilité à le faire remarquer, pour montrer qu'à cinquante ans d'intervalle, deux travailleurs français sont arrivés, par des voies dilTércnles, et sans que le premier ait influé sur le second, à des conceptions identiques.
La littérature accepta servilomont le programme royal (de Jacques I""). Les tréteaux du théâtre répélèrentranalhème lancé des tréteaux du trône. Kn pleine scène anglaise, (ireene lit faire pénitence à Roger Bacon, et, du haut de la même scène. Marlowe précipita Faust au fond de l'enfer Un seul homme résista à l'entraînement universel. Cet homme fut Shakespeare. Shakespeare ne lit pas comme Hoginald Scot.Il ne rejeta pas les traditions fie la Hihle et de la légende ; il les arbora. Il ne contesta pas le monde invisible ; il le réhabilita.