‹ Sous le masque de "William Shakespeare": William Stanley, VIe Comte de DerbyChapitre 35 sur 43 · l'ubliée en télc de sa traduction de Lh Tempête · texte numérisé non relu

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Il ne nia pas la puissance surnaturelle de l'homme, il la sanctifia. Jacques P'' avait dit : Anathème aux esprits : Shakespeare dit : Gloire aux esprits. Ce parti pris du poète fut l'effet d'une conviction. Shakespeare croyait profondément au mystère. Il n'était pas de ceux qui affirment que la création qui commence à la pierre s'arrêle à l'homme ; il acceptait pleinement cette philosophie populaire qui faisait monter une échelle d'êtres indéfinie de la matière à l'idée, du mal au bien, de Satan à Dieu, et qui plaçait au milieu de cette échelle l'homme, moitié corps, moitié âme. Convaincu qu'il y a un monde intermédiaire entre l'homme et Dieu, Shakespeare était invité par la logique même à reconnaître l'existence de toutes les créatures dont le panthéisme de la Renaissance remplissait le monde. Non! la légende ne mentait pas. Non ! l'Ecriture ne mentait pas. Non ! la mythologie n'était pas un mythe. Non ! Platon ne mentait pas. Non ! l'antique dogme druidique ne mentait pas. Il y a place dans l'infini pour toutes les Créatures de toutes les théogonies ! « Il existe plus de choses en ce monde, Horatio, qu'il n'en est rêvé dans votre philosophie. » Au-dessus de nous, autour de nous, au-dessous de nous, circulent des milliers d'êtres qui nous regardent et que nous ne voyons pas... Ces êtres animent partout la création : ils forment une humanité supérieure qui voit plus loin que nous et qui sait plus que nous. Et nous, humanité cadette, nous n'aurions pas le droit de nous adresser à cette grande sœur ? Nous n'aurions pas le droit de l'évoquer, de laconsulter ?... Et non seulement cet appel ne serait pas un droit pour nous, mais il serait un crime ? Et pour punir ces invocations adressées aux esprits les plus purs, il faudrait dresser les bûchers ? C'est contre ces conclusions du législateur que le poète proteste, indigné. La loi flétrit la féerie: Shakespeare la célèbre dans le Songe. La loi punit par le feu le magicien : Shakespeare le glorifie dans La Tempête

Tel est le but de son œuvre.

Shakespeare veng^e les fées des calomnies du fanatisme papiste ou puritain. Il les alfranchit à jamais du prétendu vasselaf^e qui les soumet au démon. Il restitue à ces tutélaires créatures la place splendidc que leur assif,'nait dans l'ordre des êtres la vieille foi celtique. Grâce à une poésie souveraine, on ne les confondra plus avec les âmes de ténèbres.. . Sur le théâtre de Shakespeare, les fées, si lonf^temps méconnues, redeviennent les gardiennes charmantes de la nature. Ce sont elles qui font la toilette du printemps et qui secouent de sa robe les bêtes sinistres et difformes.. . Telle est l'influence qu'elles exercent sur l'ordre des choses, qu'il suffit, pour causer les plus effroyables perturbations, de la moindre querelle entre leur roi et leur reine.

Ce n'est pas seulement le calme des éléments qui dépend du caprice des fées, c'est aussi la paix des cœurs... Dans Le Songe, œuvre de la jeunesse du poète, l'homme obéit aux esprits. Dans La Tempête, œuvre de l'âge mûr, ce sont les esprits qui obéissentà l'homme.

La Tempête est le dénouement suprême rêvé par Shakespeare au drame sanglant de la Genèse. C'est l'expiation du crime primordial. Le pays où elle nous transporte est un terrain magique où l'arrêt de la damnation estcassé par la clémence et où la réconciliation définitive se fait par l'oubli du fratricide. Et h la fin de la pièce, quand le poète attendri jette Antonio dans les bras de Prospero, il a fait pardonner Caïn par Abel !

Dans les notes de sa traduction, F.-V. Hujro formule d'autres considérat4ons non moins remarquables dont nous tenons à reproduire quelques extraits, avec le regret de ne pouvoir reproduire in extenso cette admirable et profonde étude.

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Les dernières paroles que Shakespeare met dans la bouche d'Obéron confirment d'une manière splendide le pouvoir providentiel que la tradition populaire du moyen âge attribue à la race féerique. Les fées étaient alors dénoncées par l'orthodoxie chrétienne comme des créatures plus que suspectes, qui payaient à l'enfer un tribut. Shakespeare fait ici justice de cette calomnie et, quand il fait parler Obéron, c'est au nom du ciel. Un autre contemporain de Shakespeare a consacré tout un poème à la réhabilitation de ces esprits méconnus. Certes, s'il est un livre dont les fées doivent être fières, c'est le livre d'Edmond Spenser, intitulé : The Faerie Queene. Là, en effet, elles sont présentées comme des puissances tutélaires et chevaleresques qui redressent partout les torts et prennent partout la défense des opprimés. Spenser incarne dans ses héros féeriques ce que la morale a de plus noble et déplus pur (p. 309-3 10).

Chose remarquable ! l'-auteur de La Tempête n'a pas un mot de blâme pour ce commerce de l'homme avec le monde mystérieux. Ce silence est d'autant plus significatif que les poètes contemporains de Shakespeare n'ont pas hésité, pour la plupart, à réprouver ces relations, défendues par la religion et par la loi. L'auteur du D^ Faust^ que nous avons déjà cité, conclut son drame par cet anathème : « Faust n'est plus. Regardez son infernale chute, et puisse sa destinée diabolique engager le sage à n'avoir que de l'étonnement pour ces choses défendues, dont l'étude approfondie entraîne les esprits aventureux à des pratiques interdites par la puissance céleste » (p. 315-316).

Tout le passage qui suit serait à citer, avec l'extrait de la pièce de Greene : Friar Bacon. Il faut avoir présents à l'esprit ces textes pour se rendre compte du contraste absolu qu'ils offrent avec La Tempête. Quelle opposition entre les déclarations

de Bacon se repentant cruellement de s'être mêlé de cet art et celles do Prospero l Les deux pièces partent de conceptions exactement contraires. Aucun doute ne saurait subsister : l'auteur de ha Tempête est un initié.

Que d'autres éléments du mémo ordre on pourrait encore relever ù travers le théâtre shakespearien : données sur l'astrologie [Uoi Lear, I, 2) et sur les mouvements, observations et conjonctions dos astres, la musique des sphères (Marchand de ] Cn.f V), les noms de certaines étoiles, les phases de la lune, les marées, les éclipses, les signes du zodiaque, etc., sans parler du rôle prééminent attribué au soleil dans un magnifique et célèbre passage de Troïltfs, (I, 3), et qui cadre si bien avec les conceptions de John Dee, partisan des théories coperniciennes ; sur l'influence des comètes et des étoiles à l'égard de la destinée humaine (très nombreux passages) ', sur le rôle de la sorcellerie et les conceptions relatives h la nature des sorcières {Macheth, i" Henri VI, etc.) ; allusions fréquentes aux magiciens et à leurs charmes *, sans parler des évocations

1. Beaucoup de hruil pour rien, II, se. 1 ; li* \uit, 11,1 et 5 (Jonte d'Hiver, 1,2 ; Uoi Lear, l, 2: Troïlm, l, 3 ; 1" Henri IV, m, l, Mes. pour Mes., III, 1 ; Périclès, 111, 1. v. 32, elo. Sonnets XIV, XV, XXV, XXVI, LX, XCVIII, etc. Lo sonnet XV avec CCS mots : « et cepentlont je crois que je sais l'astronomie u ne saui'uil trop attirer 1 attention. Est-co que l'ami et le disoiple (le Dee no se pressent pas dans cette déclaration ? Le sonnet XXVI dit: « Le jour où l'étoile, quel que soit son nom, qui règle mes destinées... h. Ln « musique des sphères » est évoquée dans ciiu] pièces.

2. Je glane au hasard dans Comme il vous plaira, (V, 2) ce propos de Rosalindc : « Croyez-moi si vous voulez, mais je

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mentions multiples des fées, démons, génies et spectres, présages et prédictions que l'on rencontre un peu partout, notamment dans Le Songe, le Roi Lear (III et IV) \ Hamlet, Jules Césai\ les Joyeuses Commères de Windsor (dernières scènes), le Conte d'Hiver ( III, 4), Roméo et Juliette (1,4); allusions aux phénomènes mystérieux, tels que le don de prophétie dévolu aux mourants dans la scène de la mort de Jean de Gand {Richard II, aussi 1^' Henri IV, V.4),etc. Une si large utilisation des sciences mystérieuses, faite souvent là où on l'attendrait le moins et sous les formes les plus variées, indique bien, chez

puis faire d'étranges choses ; j'ai, depuis l'âge de trois ans, conversé avec un magicien très profond dans son art, sans être pour cela, condamnable » ; et un peu plus bas : « Oui, sur ma vie que j'aime chèrement, quoique je dise que je suis magicien... » Ce sont les sciences dangereuses dont parle Orlando à la fin de la même pièce, faisant allusion à la déclaration de Rosalinde; dans Othello (III, 4), ce propos du More à Desdémone : « Ce mouchoir, une Egyptienne le donna à ma Mère. C'était une magicienne qui savait presque lire les pensées... » 11 est question des miroirs magiques dans Vénus et Adonis, v. 963, et ailleurs des esprits familiers (sonnet LXXXVI), etc. N'oublions pas que Glendower est un adepte de l'occultisme. Il faudrait encore noter de nombreuses allusions aux quatre éléments, à l'alchimie, aux mouvements astronomiques. Les horoscopes tirés des circonstances astronomiques de la naissance sout évoqués dans toute une série de passages. On sait la place que tenaient ces prédictions astrologiques dans la vie des hommes du xvi' siècle: John Dee acquit, dans ce domaine, une réputation considérable. Pour tous les passages du théâtre shakespearien que nous ne pouvons citer, nous renvoyons à l'ouvrage récent : Shakespeare's England,t. I. p. 444-461. Il est à noter que John Dee est donné, dans cette étude (p. 456) comme un compatriote de Shakespeare. Mais il n'est pas besoin de dire qu'aucun lien n'a jamais été découvert entre ces deux personnages.

l.Sur les démons cités dans le Roi Lear, cons. Anders,p. 109-

LA TEMPf;TE "iiV.)

le poète, une curiosité ardente et continue à l'égard de toutes les questions que ces sciences soulevaient, aussi bien qu'une familiarité évidente avec les adeptes qui les pratiquaient et y consacraient leurs recherches et leurs méditations. Au reste, la sorcellerie préoccupa à plus d'une reprise les membres de la famille des Derby, puisque, lors de la mort de Ferdinando, les bruits les plus sérieux coururent dans leur entourage d'une intervention de la sorcellerie et d'un envoûtement.

On connaît l'épilogue récité par Prospero. Maintenant que tous ses charmes sont détruits, il ne possède d'autre force que la sienne propre. Il n'a plus d' « esprit » pour exécuter ses ordres ni d'art pour enchanter. Et sa fin dernière sera le désespoir, à moins qu'il ne soit secouru par la prière, qui pénètre si avant qu'elle emporte d'assaut la miséricorde divine elle-même et délie de toutes les fautes. Feignant de ne pouvoir quitter son île sans l'aide des spectateurs, il termine par ces mots : « Gomme vous voudriez obtenir le pardon de vos péchés, permettez à votre indulgence de m'accorder la liberté. »

Les critiques ont vu dans ces déclarations mélancoliques, comme dans celles qui ont été commentées plus haut, les adieux du dramaturge à la scène : adieux de William Shakespeare, non assurément, mais adieux du noble poète à son long et magnifique labeur littéraire. Pour quels motifs l'acteur de Stratford aurait-il abandonné à quarante-six ans ou environ cette carrière qui lui réus-

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sissait si bien et qui, d'après Tenfantine conception du Shakespeare qui ne raturait jamais rien, acceptée les yeux fermés par tant de panégyristes, semblait lui coûter si peu d'efforts ? Personne n'a réussi à découvrir une seule raison plausible à une décision aussi déconcertante, et on peut être assuré qu'on n'en trouvera jamais.

A-t-on songé que, diaprés les supputations les plus conformes aux données biographiques fournies par les Stratfordiens, les trente-sept ou trentehuit pièces de Shakespeare s'échelonnent sur moins de vingt années, vingt années pendant lesquelles il dut faire face aux exigences sans cesse renaissantes d'une carrière intensive d'acteur, à la coUr, à la ville et en province, à de continuels et fatigants déplacements, à la gestion de nombreuses et absorbantes affaires d'intérêt, aussi bien à Stratford, où il paraît avoir séjourné longuement à diverses reprises, qu'à Londres même? Cette production si ample, si variée, élaborée pendant un laps de temps somme toute restreint, ne se conçoit guère avec tant de tâches extérieures. 11 suffit de comparer un tel ensemble avec celui qu'a pu produire Molière en une période sensiblement plus longue, dans des conditions infiniment plus favorables et après une éducation qui le mettait, si Ton peut dire, de plein-pied avec sa tâche de dramaturge. J'affirme que la production de Shakespeare, venu de sa bourgade à vingtquatre ou vingt-cinq ans, employé pendant plusieurs années aux travaux les plus modestes, obligé d'acquérir la culture que sa vie précédente n'avait pu

lui donner et de mener la carrière pleine d'imprévu d'acteur, et accessoirement d'homme d'aiïaires, puis se retirant à quarante-six ans, ou environ, dans cette même bourgade, sans motif apparent, se présente à nous dans des conditions qui suffisent, à elles seules, à laisser deviner un mystère. La plus simple réflexion d'ordre psychologique nous conduit à cette constatation. En s'obstinant à trouver tout naturel et explicable, alors que rien, dans ce vaste problème, n'olTre ce caractère, la science traditionnelle méconnaît l'évidence même. Tôt ou tard, l'énigme apparaîtra à chaque personne de bon sens, et il faudra bien arriver alors à éclaircir tant de contrastes. Enfin, cette attitude de Prospero, qui est, croyons-nous, celle de l'auteur lui-même, appelle un rapprochement inattendu. Si le plus grand des poètes anglais du xvi* siècle semble incliner ainsi vers une compréhension trop peu connue des puissances mystérieuses de la nature, il se trouve, par une rencontre véritablement extraordinaire, que le plus grand des poètes français du même siècle, Pierre de Ronsard, partage d'une façon complète ces conceptions si particulières. C'est là un sujet, qui est resté, bien à tort, inexploré jusqu'à présent. Les recherches que nous avons poursuivies sur cette matière et qui ont fait l'objet d'un cours au Collège de France, nous ont amené, en effet, à découvrir en Ronsard un adepte résolu des mêmes doctrines que l'auteur du théûlre shaUespearien paraît bien avoir professées pour son propre compte dans La Tcmpêlc, dans Le Songe et dans

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d'autres pièces encore. Toute une série de pièces importantes des OEuvres de Ronsard, à commencer par les Hymnes des Démo?is, des Etoiles^ des Astres, de la Philosophie nous renseignent de la manière la plus abondante et la plus sûre sur cette identité des points de vue chez les deux illustres poètes. De tels rapprochements accentuent encore la vraisemblance de notre thèse. Il conviendra de poursuivre par la suite avec détail ce parallélisme qui s'impose à notre attention, encore qu'il soit demeuré entièrement ignoré.

En résumé, La Tempête n'a pu être écrite que par un membre de l'aristocratie anglaise familier avec les mystères de la haute magie considérée comme bienfaisante et .comme un moyen d'atteindre les profonds secrets de la nature. Cette condition, qui ne se rencontre en aucune manière chez l'acteur Shakespeare, se réalise parfaitement chez le sixième comte de Derby, protecteur et ami de l'astronome et magicien John Dee '. De plus, cette pièce merveilleuse, dont on n'a pu expliquer le ton ni l'allure générale très caractéristique par aucune circonstance de la vie de William Shakespeare, s'accorde étonnamment avec les faits de l'existence

1. Les sympathies du sixième comte pour la magie bienfaisante ne le poussèrent-elles pas à prendre indirectement la défense des pauvVes femmes de son pays de Lancastre, pays dont il était le lieutenant, et qui furent condamnées et brûlées en grand nombre en 1612-1613 ? Peut-être en eut-il pitié et songea-t-il à ces misérables et injustes victimes en écrivantLa Tempête, sicelleci, comme certains auteurs l'ont cru,(n'a été composée que vers cette même date. C'est là une question qu'il faudra examiner quelque jour.

de William Stanley durant la période qui vit l'éclo sion de ce chef-d'œuvre. Celui-ci ne contient-il pas, comme l'a remarqué James Darmesteter, le dernier mot de la philosophie de l'auteur ? « Philosophie optimiste au fond, pénétrée de la beauté du monde et de la vie, de la beauté de l'amour et du pardon, et voyant toute chose à travers une atmosphère éblouissante de poésie. > Ce mot : pardon, doit en effet être retenu, puisque la pièce se termine par une réconciliation générale, par une amnistie des crimes et des injures consentie par l'âme généreuse de Prospcro. C'est le moment où la paix et la sérénité, après de longs orages, rentrent dans l'âme du comte de Derby. L'immense procès qui lui a valu tant d'agitations et de craintes s'est terminé vers 1007 par une décision du Parlement; les rivalités de famille s'atténuent et une harmonie relative succède aux inimitiés créées par les compétitions commencées au lendemain de la mort du cinquième comte. Il nous faut citer encore, à ce sujet, une concordance vraiment singulière. Chacun sait que Cymheline appartient à la même période que le Conte fV Hiver et La Tonprte : les dates de composition de ces trois ouvrages sont considérées par l'unanimité des critiques comme absolument voisines. Or Emile Montégut, cherchant à préciser le caractère général de Cijmbeline, émet l'hypothèse suivante :

Ici, la fête dramatique, au lieu decélébrerun mariage, aurait eu pour but de célébrer une rècoiicilialion, à laquelle s'intéressait la haute société anglaise, et mille détails qui nous charment par leur seule délicatesse,

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