‹ Sous le masque de "William Shakespeare": William Stanley, VIe Comte de DerbyChapitre 38 sur 43 · LA MUSIQUE ET LE THEATRE SHAKESPEARIEN · texte numérisé non relu

LA MUSIQUE ET LE THEATRE SHAKESPEARIEN

Dans la variété infinie des aspects du théâtre shakespearien, s'il en est un qui ait de tout temps frappé non seulement les critiques compétents, mais encore les lecteurs et spectateurs les moins avertis, c'est bien celui que nous offre l'élément musical. Sans parler, en effet, de la merveilleuse entente du rythme poétique ni de l'harmonie verbale qu'on admire chez le maître, la musique occupe, dans son théâtre, une place vraiment singulière ; elle contribue pour une part notable à l'action dramatique, intervenant sous des formes multiples et saisissantes. Tout nous révèle en Shakespeare un amateur passionné de cet art. Même après les trois grands siècles qui ont donné, depuis l'époque de La Te)npéie, un si magnifique essor à la musique moderne, nous admirons encore l'emploi de l'expression musicale, chez Shakespeare, comme une des plus surprenantes manifestations de son génie poétique. « Personne n'a mieux parlé de la musique que les Anglais de la Renaissance, — nous

dit l'un des plus récents historiens de cet art, — Shakespeare trouve des mots exquis pour peindre les émotions où le plonge la grâce d'une mélodie ou le son fugitif d'un rêveur instrument '. Tout le monde a dans la mémoire les adorables scènes du Soi?' des Rois, ou du Marchand de Venise *. Ce ne sont pas images de rhéteur, mais justes sensations qui rencontrent un écho dans tout cœur musicien. » Des livres entiers et de nombreux articles ont été consacrés à cette ample matière ' : Shakespeare et la musique, et tout récemment encore (1916), le grand ouvrage intitulé : Shakespeare' s England * réservait à ce séduisant sujet l'un de ses plus importants chapitres. Jamais l'art musical, en dehors de l'opéra et de l'opéra-comique, n'a été associé avec plus de bonheur ni de compétence à l'art dramatique, (j[ue dans les comédies et les drames de Shakespeare. Tous ceux qui ont étudié ces dernières au point de vue qui nous occupe se sont plu à le proclamer. On a remarqué depuis longtemps que le vocabulaire musical de notre dramaturge était d'une richesse et d'une exactitude

1. Romain Rolland, Histoire de l'Opéra en Europe avanl Lully, 1895, 8°, p. 289.

2. Soir des Rois, se. 1 et IX; Marchand de Venise, se. XX. Sonnets 5, 6, S, 128.

3. E. W Naylor's Shakespeare and Music, 1896 ; L -C. Elson's Shakespeare in Music, 1901 ; G. -H. Cowling's Music on the Shakexpearian Stage, 191.3, Dictionnaires de Grovc et de Galpin (Dicl. of Music ami Musicians) ; Old English fnstrumenlj of Music, 1910; les ouvrages généraux d'Ernest W'alker,' Nagel, Davey ; The Musical Antiquarif, avril 1910, etc.

4. L étude eonsacrée à la musique dans Shakespeare est de M. W. Barclay Squire, t. II, p. 15-31.

278 sous LF MASQUE DE SHAKESPEARE

remarquables '. Dans aucun auteur, les allusions musicales ne sont plus fréquentes que dans Shakespeare, observe un juge compétent ". Ce n'est pas assez de dire qu'il sent profondément la musique; il est hors de doute que celle-ci dut être associée étroitement à ses émotions, à ses joies comme à ses tristesses, en un mot à toute sa vie. Par la manière dont il use de ce moyen d'expression, il révèle un goût supérieur et des connaissances techniques qui nous étonnent. L'homme qui a fait sur la musique tant de déclarations passionnées devait être un adepte enthousiaste de la pratique de cet art. Sa sensibilité en est comme imprégnée :

Si la musique est l'aliment de l'amour, dit le duc du Soir des Bois, jouez toujours, donnez-m'en avec excès, afm que mon appétit, en ayant une indigestion, puisse languir et mourir. Encore cet air, jl avait une telle chute mourante ! Oh ! il arrivait à mon oreille comme le doux vent du sud qui souffle sur un banc de violettes, dérobant et donnant à la fois des parfums !

Et plus loin :

Donnez-moi un peu de musique. — Eh bonjour, mes amis. — Voyons, mon bon Gesario, rien que ce morceau de chant, cette vieille, cette antique chanson que nous écoutions la nuit dernière ; il rne semble qu'elle soulagerait beaucoup plus ma passion que les rythmes

1. A la suite de l'étude de M. Barclay, figure A sélect Glossary of AfusicalTerms, vilh illuslrative passages fromShakespeare's Works, compiled by C. T. Onions, p. 32-49, Jormant donc 18 pages gr. in-8, très compactes.

Page 1