‹ Sous le masque de "William Shakespeare": William Stanley, VIe Comte de DerbyChapitre 39 sur 43 · M. Barclay, op. cil., p · texte numérisé non relu

M. Barclay, op. cil., p

lé^'-ers et les reprises de ces mélodies plus vives cl plus IVinf^antes. Allons, rien qu'un couplet.

Vient ensuite l'exquise [)résentation de la chanson des lîleuses. Qui ne sait par cœur le dialogue de Jessica et 4e L,orei;zo, au début de cette scène incomparable qui ouvre le cinquième acte du Mar- ( haiid de Venise \ sous les nobles frondaisons du parc de Belmont, au mjlieu du silence de la plus belle des omits? Lorenzp vient demander aux musiciens de venir rejoindre leur maîtresse ei) plein air:

LoRENzo, à Jessica. — ... Comme le clair de lune dort doucement sur ce banc de gazon ! Allons nous y asseoir, et laissons les accords de la musique se couler dans nos oreilles ; la douce Iranquillitc cl la nuit sontles meilleurs auxiliaires pour faire goùlcr la suave liarrnonie. Assieds-loi, Jcssicq. Vois comme le parquet du ciel est parsemé de nombreuses patènes d'ur brillant j i} ïî'est pas jusqu'au plus petits de ces globes quQ ^u contemples, qui, par ses mouvements, ne rende ime harmonie angélique qui s'accorde avec les voix (les chérubins aux yeux élcrnellcmcnt jeunes \ Les âmes iinmorl^ellcs ont en elles une telle musique ; mais, pendant que ce vêtement de boue, fait pour ton)ber, l'emprisonne grossièrement entre ses cloisons, nous ne pouvons l'entendre.

Entrent des musiciens.

LoRENZO. — Holà ! venez cl éveillez Diane avec un hymne ; que vos plus doux accords aillent atteindre les

1. Il faut signaler encore l'emploi d;ti la musique cL du clinnl dans la scène 2 de l'aclc III do la même ijiècc.

■J. (]omme on devine, par une telle ima^-e, que l'auleur du tlu'ïàlre sliakespearicn flevait élre un familier des spectacles astronomiques I

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oreilles de votre maîtresse, et tirez-la jusque chez elle par la musique. (La musique joue.)

Jessica. — Je ne suis jamais g-aie lorsque j'entends une douce musique ^.

LoRENzo. — La raison en est que tous vos esprits sont attentifs. Remarquez un peu comment se comporte un troupeau sauvage et capricieux, une bande de jeunes étalons indomptés faisant de folles cabrioles, soufflant et hennissant à grand bruit, actes qui sont les conséquences naturelles de la chaleur de leur sang ; s'il arrive que par hasard ces étalons entendent un bruit de trompettes, ou si quelque ondulation musicale vient toucher leurs oreilles, vous les verrez, sous le doux pouvoir de la musique, s'arrêter immobiles comme d'un mutuel accord, et leurs yeux prendront une expression timide. C'est pour cette raison que le poète imaginait qu'Orphée attirait les arbres, les pierres et les flots, car il n'est pas d'objet si stupide, si dur, si plein de rage, dont la musique ne puisse, pour un moment, changer la nature. L'homme qui n'a pas de musique en lui ou qui n'est pas ému par l'harmonie des doux sons, est fait pour les trahisons, les stratagèmes et les larcins ; les mouvements de son esprit sont sourds comme la nuit et ses affections ténébreuses comme l'Erèbe ; ne vous confiez jamais à un tel homme. Ecoutez la musique.

Entrent Portia et Nérissa, à distance.

PoRTiA. — Cette lumière que nous apercevons brûle dans ma salle : comme cette petite chandelle jette au loin ses rayons ! Ainsi brille une bonne action dans un monde mauvais.

Nérissa. — Lorsque la lune brillait nous n'apercevions pas la chandelle.

1. 11 y a peut-être un rapprochement à faire ici avec le sonnet VIII de Shakespeare. Cette impression de mélancolie, causée par la musique, est à retenir.

PoRTiA. — C'est ainsi qu'une grande gloire éclipse une gloire moindre : le lieutenant d'un roi brille d'un aussi grand éclat que le roi, jusqu'au moment où celui-ci se présente ; mais alors, sa grandeur va décroissant, pareille à un ruisseau qui, de l'intérieur des terres, va se perdre dans la masse de lOcéan. — De la musique ! écoutons !

Nérissa, — Ce sont les musiciens de votre maison, Madame.

PoRTiA. — Nulle chose, je le crois, n'est bonne qu'en son lieu. Il me semble que cette musique résonne plus doucement que pendant le jour.

NÉRISSA. — C'est le silence qui lui prête cette vertu, Madame.

PoRTiA, — La corneille chante aussi mélodieusement que l'alouette lorsqu'il n'y a personne pour écouter, et je crois que si le rossignol chantait durant le jour, pendant que toutes les oies piaillent, il ne serait pas jugé un meilleur musicien que le roitelet. Combien de choses doivent leur vraie perfection et leurs louanges légitiuies à l'opportunité des circonstances ! Paix ! là-bas ! La lune sommeille avec Endymion et ne voudrait pas être réveillée. (La musique s arrête.)

Quel poète a jamais conçu pour décrire le ravissement opéré par la musique une image plus ^.aiidiose que celle qui est mise sur les lèvres d'Obélun, dans Le Soiujc d'une nuit d'été (II, 1)?

Obéron. — ... J'écoutais une sirène, montée sur un dauphin, exhalant des sons si doux et si harmonieux, que la mer revêche devint courtoise en entendant ses accords, et que certaines étoiles s'élancèrent follement hors de leurs sphères pour écouter la musique de celte fille de la mer.

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A chaque instant, dans les moments les plus pathétiques de ses drames, là même où l'on s'attendrait le iï)oips peut-être à les rencontrer, le poète emprunte à Ja musique çjes comparaisops qui marquent à quel point cet art demeure intimement mêlé à ses pensées et à sa vie. Dans la scène des derniers instants^du vieux Jean de Gand que nous offre Richard II (II, 1), l'illustre mourant formule des conseils et des prophéties qu'il annonce par ces images :

. . . Celui qui bientôt ne pourra plus rien dire est plus écouté que ceux qui sont poussés à bavarder par la jeunesse et le bonheur ; de même que le dernier goût des mets est le plus doux, ainsi le coucher du soleil, les derniers accents de la musique s'impriment plus fortement dans le- souvenir que les choses depuis longtemps passées, et quoique Richard n'eût pas voulu écouter les conseils de ma vie, l'austère discours de mon agonie pourra peut-être ouvrir ses oreilles sourdes.

Le même personnage, ayant, à la fin de l'acte précédent, à consoler son fils Bolingbroke condamné à l'exil par Richard II, lui montre combien une imagination souriante peut aider à supporter le malheur :

Ecoute, que tout ce que ton âme tient pour précieux ton imagination sache l'attribuer ajux lieux où tu vas et non pas aux lieux d'où tu viens. Suppose qije les oiseaux chanteurs sont des musiciens, que le gazon que tu fouleras est la chambre royale ornée de nattes, que les fleurs sont de belles daipes et que tes pas ne

sont qu'une mesure voluptueuse du une danse ; car le hargneux chagrin a moins de pouvoir pour mordre l'homme qui le raille et le porte légèrement.

Voici une autre scène qui se déroule au cours de l'acte II de Beaucoup de bruit pour rien (se. 3), dans le jardin du gouverneur de Messine, Leonato. Il est à remarquer que la musique est presque toujours, chez Shakespeare, un divertissement de grands seigneurs, réservé aux palais des rois et aux châteaux où s'écroule une vie brillante et luxueuse ; le concert instrumental était, comme le chant, très goûté des classes aristocratiques '.

Entrent Don Pedro, Leonato, Claldio, puis Baltiiazar et des musiciens.

Don Pedro. — Eh bien ! enlepdrons-nous cette musique ?

Claudio. — Certes, mon bon Seigneur. Comme le soir est tranquille! on dirait qu'il fait taire tout bruit pour mieux accueillir l'harmonie.

Don Pedro, bas à Claudio. — Voyez-vous où s'est caché Benedict ?

1. Les classes populaires usaient de la chanson. Le Conle d'fjivernous représente les vingt-quatre tondeur:^ de moulons (Acte IV, se. 2) comme « tous chanteurs 4 trois parties et très bons chanteurs; mais la plupart sont des ténors et des basses; il n'y a parmi eux qu'un puritain, et celui-là chante des psaumes sur des airs de cornemusette ». Le colporteur Autolycus, on le sait, vend des chansons et en chante lui-même de fort jolies à plusieurs reprises. Il nous dit que les bcrpéres sont très friandes de ses chansons. Mopsa et Dorcas font même entendre avec lui une ballade à trois parties. Cette scène se déroule chez un berger qui possède de nombreux moulons ; elle donne ^ la fête de la toute une belle anjpleur. L» musique ne se fait entendre que pour accompagner les danses des bergers et des bergères.

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Claudio. — Oh ! très bien, Monseigneur; la musique une fois finie, ce renard découvert ne nous coûtera guère à prendre !

Don Pedro. — Approchez, Balthazar ; nous entendrons encore volontiers cette chanson.

Balthazar. — Oh! mon bon Seigneur, ne forcez pas une si mauvaise voix à calomnier la musique une seconde fois.

Don Pedro. — C'est toujours l'habitude du talent vrai de dissimuler sous un masque sa propre perfection. Je t'en prie, chante ; ne me force pas à te faire la cour plus longtemps.

Balthazar. — Puisque vous parlez de faire la cour, je chanterai ; car plus d'un galant commence sa cour à telle qu'il en juge indigne ; et cependant il la flatte, et cependant il lui jure qu'il l'aime.

Don Pedro. — Allons, je t'en prie, avance : ou si tu veux continuer tes raijjonnements, mets-les en notes.

Balthazar. — Bon, mais notez bien ceci avant d'écouter mes notes ; il n'y a pas une seule de mes notes qui vaille la peine d'être notée.

Don Pedro. — Vraiment, il parle comme un papier à musique ; des notes, des notes, et en résumé rien que du son. [La musique joue.)

Benedict, à part. — Oh ! l'air divin ! Déjà son âme en est ravie ! N'est-il pas étrange que ces boyaux de mouton puissent transporter ainsi les âmes hors des corps ? Bien ; lorsque ça sei-a fini, faites-moi passer la sébille pour que j'y mette ma monnaie.

Balthazar, chanlant.

Ne soupirez plus, Mesdames, ne soupii^ez plus; Les hommes furent toujours des trompeurs ; Un pied sur le rivage et l'autre dans la mer ; Jamais constants à une seule chose.

Donc ne soupirez plus,

Mais laissez-les aller,

Et soyez gaies et d'heureuse humeur.

Convertissant tous vos accents de douleur

En un traderi, deri ; traderi, dera.

Ne chantez plus jamais, jamais les couplets De complaintes si maussades et si pénibles : La fraude des hommes l'ut toujours la même, Depuis que, pour la première lois, le printemps eut des

feuilles.

Donc ne soupirez plus.

Mais laissez-les aller, Et soyez gaies et d'heureuse humeur, Convertissant tous vos accents de douleur En un traderi, deri ; traderi, dera.

Don Pedro. — Sur ma foi, voilà une belle chanson.

Balthazar. — Et un mauvais chanteur, Monseigneur.

Don Pedro. — Mais non, mais non, vraiment ; lu chantes très suffisamment bien pour une fois en passant.

Benbdict, à pari. — Si c'eût été un chien qui eût ainsi hurlé, on l'aurait pendu, et fasse le ciel que sa mauvaise voix ne présage pas quelque malheur ; j'aurais autant aimé entendre l'oiseau de nuit, quelque désastre qu'il annonçât.

Don Pedro, à Claudio. — Oui, parbleu 1 — Entendstu, Balthazar ? Organise-nous, je l'en prie, un peu de bonne musique ; car demain soir, nous voulons faire entendre une sérénade sous la fenêtre de Madame Iléro.

Balthazar. — La meilleure que je pourrai. Monseigneur.

Don Pedro. — Fais cela. Adieu [Sortent Balthazar et les musiciens) '.

1. Voir encore acte V, 3. Comme conversation à double entente sur la musique, on peut aussi citer une partie de la scène 2 de l'acte IV des Gcnlilslioinmes de Vérone.

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Quand Jules César trace le célèbre portrait de Cassius qui se rencontre dans la scène 2 de l'acte II du drame qui porte son nom, l'un des traits qu'il relève avec complaisance chez ce personnage énigmatique, c'est son indilTérencepour la musique. Voici les paroles de César adressées à Antoine :

Que je le voudrais plus gras ! — mais je ne le crains pas : cependant si mon âme était capable de crainte, je ne connais pas d'homme que j'éviteraiè autant que ce mince Cassius. 11 lit beaucoup ; c'est un grand observateur, et il pénètre profondément dans les actions des hommes : il n'aime pas les représentations théâtrales comme toi, Antoine, *7 n'écoute pas de musique; il sourit rarement^ et quand il le fait c'est de telle sorte qu'où dirait qu'il se moque de lui-même, et qu'il méprise son âme d'avoir été assez émue pour sourire à quelque chose. De tels hommes ne vivent jamais avec un cœur content, tant qu'ils en voient un plus grand qu'eux, et par conséquent ils sont très dangereux.;*

Or, cette remarque ne se trouve pas dans t*lutarque, pas plus d'ailleurs que la plupart des traits de cette admirable esquisse psychologique. C'est dire qu'elle nous apporte un indice, selon toute évidence, des goûts personnels de celui qui a écrit cette page. Il faut j ajouter la scène exquise que nous citons en note et qui, pareillement, ne doit rien à Plutarque *.

1. On ne saurait trop admirer l'intervention de la musique dans le dialogue qui se poursuit entre Brutus et le jeune Lucius à moitié endormi, au cours de la scène 3 de l'acte ÎV de cette tragédie, immédiatement avant l'apparition du fantôme.

Jacques, ce personnage original et délicieux entre tous ceux du théâtre shakespearien, et où tant de critiques ont cru retfouver la personnalité de l'auteur, Jacques est sensible à la mélodie. C'est même sous cet aspect qu'il apparaît pour la première fois, au second acte de Comme il vous plaira (se. 3).

de Jules Ccsai-, dialogue si humain et si teildfëidanë Sa brièveté : « Brutus. — ... Kegarde, Lucius, voici le livre que je cherchais ; je l'avais placé dans la poche de ma robe. — Lucils. — J'étais sur que Voire Seigneurie ne me l'avait pas donné. — Briitis.

— Sois endurant avec moi, mon cher enfant, je suis très oublieu.x. Est-ce que tu peux tenir encore un instant ouverts tfts yeiix grosdesommeil, et toucher ton instrument pendant uneou deux mesures? — Lucius. — Oui, Seigneur, si cela vous fait plaisir.

— Brutus. — Cela me plairait ; mon enfant, je te cause beaucoup trop d'ennui, mais tu es de bonne volontés — Lucius. — C'est mon devoir. Seigneur. — Brutus. — Je ne devrais pas pousser ton devoir au delà de ta force : je sais que les jeunes sangs sont impatients de leur temps de repos. — Luciis. — J'ai dormi déjà. Seigneur. — Brutus. — Tu as fort bienfait, et tu vas dormir encore;je ne te retiendrai pas longtemps : si je vis, je serai bon pour toi. (ifusique el chaiit ) Voici un air assoupissant: — ô sommeil meurtrier ! c'est ainsi que tu laisses tomber ta masse de plomb sur tf)n petit serviteur qui me joue de la musique ! Bonne nuit, gentil bambin ; je iie veux pas te causer le chagrin de te réveiller: si tu fais seulement un moiivement de tète, tu vas briser ton instrument ; je vais te le retirer: bonne nuit, mon bon enfant. — Voyons, voyons ; — est-ce que la page n'est pas pliée à l'endroit où j'avais cessé de lire ? C'est ici, je crois. (// s'assied.) » — Rien de cette scène ne ligure dans Piutarquc. Ce charmant personnage de Lucius est une invention du poète. Cela, nous sommes bien sûr que William Shakespeare, de Stratford-sur-Avon, n'a pu l'écrire. Nous ne Nous ne retenons que l'allusion faite à un livre aimé et à la lecture, analogue à celles que nous rencontrons dans llnmlet et dans d'autres pièces shakespeariennes (La Mégère apprivoisée, etc.). Quel contraste entre ce goiit pour les livres et leur emploi, et tout ce que nous savons de la vie de l'acteur (silence absolu de son testament sur les livres et papiers, absence de tout volume ayant authentiquement appartenu àcc personnage, etc.)!

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Amiens chante.

Quelqu'un veut-il sous l'arbre vert,

Se coucher avec moi, Et accorder sa chanson joyeuse A la mélodie des doux oiseaux ? Qu'il vienne ici, qu'il vienne ici ;

Ici, il ne trouvera

D'autre ennemi Que l'hiver et le gros temps

Jacques. — Encore, encore, je t'en prie, encore.

Amiens, — Gela vous rendra mélancolique, monsieur Jacques.

Jacques. — J'en remercie cela. Encore, je t'en prie, encore. Je puis aspirer la mélancolie d'un chant comme une belette aspire les oeufs. Encore, je t'en prie, encore.

Amiens. — Ma voix est éraillée ; je sais que je ne puis vous plaire.

Jacques. — Je ne désire pas que vous me plaisiez ; je désire que vous chantiez. Voyons, voyons, une autre stance ; appelez-vous cela des stances ?

Amiens. — Gela s'appellera comme vous voudrez, monsieur Jacques.

Jacques. — Parbleu ! je ne me soucie pas de son nom ; cela ne me doit rien. Voulez-vous chanter ?

Amiens. — Plutôt pour satisfaire à votre demande que pour mon plaisir,

Jacques. — ...Allons, chantez, et vous qui ne chantez pas, retenez vos langues.

Amiens. — C'est bien, nous allons finir ce chant. Messieurs, mettez le couvert pendant ce temps-là ; le duc viendra boire sous cet arbre. Il a passé toute sa journée à vous chercher.

Jacques. — ...Voyons, gazouillez, voyons.

{Les seigneurs entonnent alors tous ensemble le chant qui a été cité plus haut).

Jacques. — Je vais vous donner pour cette musique quelques vers que j'ai faits avant-hier en dépit de mon imagination.

Amiens. - Et je les chanterai.

Jacques. — Les voici :

S'il vient à arriver

Qu'un homme tourne à l'âne,

Laissant ses richesses et son aisance

Pour satisfaire une volonté têtue,

Ducadme, ducadnie, ducadme ;

Ici il verra

D'aussi grands fous que lui,

S'il veut venir à moi.

Amiens. — Qu'est-ce que c'est que ce Ducadme ? Jacques. — C'est une invocation grecque pour attirer les sots dans un cercle magique...

Un peu plus loin (se. 7), le vieux duc est à la recherche de Jacques, qui l'évite :

Le vieux duc. — Je per>se qu'il a été transformé en bête, car je ne puis le trouver nulle part sous sa forme d'homme.

Premier Seigneur. — Monseigneur, il ne vient que de partir d'ici, il a écouté une chanson qui l'a rendu tout joyeux.

Le vieux Duc. — Oh bien, s'il devient musical, lui qui est un composé de contrastes *, nous aurons prochainement des discordes dans les sphères. Allez, cherchez-le ; dites-lui que je veux lui parler.

Premier Seigneur. — Il m'épargne cette peine en paraissant lui-même.

1. Il faut comprendre en réalité : s'il devient si harmonieux. Le vieux duc joue sur les mots. II ne veut pas dire que Jacques ait été jusque-là indilTérent à la musique. Il prend prétexte du goût qui vient de s'affirmer clicz Jacques pour relever une fois de plus les contrastes qui abondent chez ce personnage, — comme chez VV. Stanley.

TOMB n 19

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Dans la pièce où, de l'aveu de tant de critiques, l'auteur du théâtre de Shakespeare a sans doute rais le plus de lui-même, Hamlet, nous rencontrons pareillement une scène où la musique fournit, sous le voile de l'allégorie, les éléments d'une analyse morale, inspirée par la plus fine ironie ; il s'agit de l'entretien qui se déroule, à l'acte III, scène 2, entre Hamlet et Guildenstern :

Rentrent des comédiens avec des joueurs de flageolets.

HAiMLET. — Ah ! des flageolets ! voyons-en donc un. — Vous voulez que je me retire avec vous. — Pourquoi êtes-vous à me barrer passage comme si vous vouliez me pousser dans un fîlet ?

Guildeî;sti;rn. — 0 Monseigneur, si je mets trop de hardiesse à remplir mon devoir, la faute de cette impolitesse en est à mon affection.

Hamlet. — Je ne comprends pas bien cela. Voulezvous jouer de ce flageolet ?

Guii>DENsrERN. — Monseigneur, je ne puis pas.

Hamlet. — Je vous en prie.

GuiLDEWSTERN. — Croyez-moi, je ne puis.

Hamlet. — Je vous en conjure.

Guildenstern. — Je n'ai pas la moindre habitude de cet instrument. Monseigneur.

Hamlet. — C'est aussi aisé que de mentir : gouvernez ces trous-là avec les doigts et le pouce, donnez voix à cet instrument avec votre propre souffle, et il exécutera une très éloquente musique. Voyez, voici les clefs.

Guildenstern. — Mais je ne puis les manœuvrer de manière à leur faire rendre une harmonie ; je n'ai pas ce talent.

IIami.1t. — Eh bien, en ce cas, voyez un peu comme vous me Irailcz mal ! Vous voudriez jouer de moi : vous semble/, vouloir contiaître mes clefs ; vous vou driez faire jaillir le cœur de mon mystère ; vous vou driez me faire résonner depuis mes plus basses jusqu'à mes plus hautes notes: et voilà ce petit instrument qui contient une voix excellente et abondance de musique, et cependant vous ne pouvez le faire parler ! Sang de Dieu ! croyez-vous qu'il soit plus aisé déjouer de moi que d'une flûte ? Appelez-moi du nom de l'instrument que vous voudrez ; vous pourrez bien taquiner de ma personne, mais vous ne pourrez pas en jouer.

Dans La Te fnpr te, celte autre pièce où rame de l'auteur semble le mieux se livrer à nous, quel n'est pas le rôle de la douce musique et du chant ? C'est par « la musique céleste » qu'il commande aux Elfes d'exécuter, que Prospère agit sur les sens des hommes pour réaliser ses desseins. Retenons ses paroles, lorsqu'il s'adresse à Alonzo, qu'il vient de retenir enchanté dans son cercle magicjue, en même temps que ses compagnons (V, 1) : « Qu'une musique solennelle, la meilleure médecine pour une imagination en désordre, guérisse ton cerveau maintenant sans puissance cuit dans ton crâne par le feu du délire 1 » Qui pourrait s'étonner, après cela, que Beethoven ait demandé kLa rem/;r/^ l'inspiration de son immortelle A/'passionata ? Dans la scène 2 de l'acte 1", quand Ariel chante et que les voix éparses dans le lointain lui répondent, Ferdinand se dit à lui-même :

D'oiî celte musique peut-elle venir, de l'air ou de la terre ? Voilà qu'elle no résonne plus. Pour sûr elle

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doit s'adresser à quelque divinité de l'île. Assis sur un des bancs de sable de la plage, je pleurais encore le naufrage du roi mon père, lorsque cette musique glissant sur les eaux est venue jusqu'à moi, calmant à la fois par ses douces mélodies leur furie et ma douleur... {Ariel chante de nouveau.) Cette chanson mentionne mon père naufragé ; ce n'est pas là œuvre mortelle ni des sons que puisse réclamer la terre. J'entends maintenant la mélodie au-dessus de moi.

Ailleurs une musique étrange et solennelle se fait entendre :

Alonzo. — Quelle harmonie est-ce là ? Mes bons amis, écoutez !

GoNZALo. — Une musique merveilleusement douce '.

On compte en tout, dans La Tempête, au moins douze interventions de la musique.

Que d'autres passages pareillement expressifs, d'allusions passionnées, de délicates chansons il j aurait à citer ici pour donner une idée un peu précise de ce culte ardent du poète à l'égard de l'harmonie ! Combien souvent la musique aide à traduire, dans ses pièces, le mystère qui entoure la destinée humaine et que son génie excelle à faire saillir à nos jeux. 11 en use alors avec une sorte de ferveur religieuse. Quand les paroles sont devenues impuissantes, quand la tension des sentiments est telle que les mots ne sont plus susceptibles de les rendre avec justesse, la musique intervient * ;

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