PEINES D*AMOUR PERDUES
nous voyons le spectacle des Neuf Preux de Peines d'Amour se terminer éj^alement par la venue de deux Saisons : Hiems, l'Hiver, et Ver, le Printemps qui chantent chacune sa chanson. Nous savons par la mention (inale du programme manuscrit (Harl. mss. 2057) que le pageant où figurent les Nine Worthies, organisé par les habitants de Chester, fut représenté le 1" août 1621, mais il est bien évident que ce spectacle, comme tous ceux de même nature, existait antérieurement à cette date. Il s'agit là d'un des paycants chers aux cœurs des citoyens de cette ville et dont les représentations étaient, sinon annuelles, du moins fréquentes. Voilà donc un lien d'une signification singulière qui peut être établi entre \e pageant de Peines (T Amour perdues et celui de Chester'. Dès le seuil de cette étude sur la pièce par laquelle Shakespeare a débuté, nous rencontrons le nom de la ville de prédilection de William Stanley.
Mais il est un autre rapprochement d'une portée plus probante encore et sur lequel Greenstreet a eu le mérite d'appeler l'attention, il y a vingt-sept ans. Sa suggestion, formulée en cinq ou six lignes, ne fut prise alors, ni depuis, en considération par personne ; nous allons la reprendre en y ajoutant
1. Un éditeur de Shakespeare, Charles Knigfht, qui n'a .jamais eu le moindre doute sur l'authenticité des œuvres de l'auteur de Stratford, a aperçu le premier, dès 1842, ce lien entre les deux œuvres : « In this nianuscript nf the Ilarleian Collection, which is a Chester paj^eant, ^vith illuminations, the FoHrSeasonsconclude the représentation of the Sine W'orlhies. SliaUsjiere inusl liuve seeii sucli an exliihilion,anil havc thence derived the songs of u Ver » and « Hiems».
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les développements et comparaisons de textes qu'elle comporte et qui lui confèrent une vraisemblance beaucoup plus grande.
Il existe une publication faite en 1584 par un certain Richard Lloyd d'une composition en vers susceptible d'être déclamée et relative à la légende des neuf Preux. Chacun de ceux-ci comparaît à son tour ; il se nomme, donne une définition de son personnage et raconte au public ses aventures et ses exploits. Josué, Hector^ David, Alexandre, Judas Machabée, Jules César, Arthur, Charlemagne et Guy de Warwick se présentent tour à tour. Il s'agit donc d'une série de monologues comme dans notre pièce. Rappelons que dans son pageant de Peines d' Ainour^ Shakespeare n'en a nommé que cinq, par suite de l'interruption du divertissement : Hector, Pompée le Grand, Alexandre, Hercule et Judas Machabée '.Dans l'ouvrage de Richard Lloyd, chaque Preux, nousl'avons dit, se présente en se nommant: « Je suis Hector. — Je suis Alexandre, etc. » De même le premier des Preux qui paraît dans la pièce de Shakespeare dit : «Je suis Pompée, Pompée surnommé le gros,, — ou plutôt, sur la cor-
1. Remarquons que Guy de Warwick, originaire du comté dont Shakespeare était originaire et d'où il venait d'arriver, ne figure pas dans l'énumération des Preux de Peines d'Amour perdues. Il serait véritablement extraordinaire que le Stratfordien n'eût pas songé à faire un sort au représentant chevaleresque de son pays natal et qui en portait le nom. L'unique allusion faite à Sir Guy dans le théâtre shakespearien se rencontre dans Henri VIÙ (acte V, se. 4, v. 22), c'est-à-dire dans une partie de la pièce que les critiques sont unanimes à ne pas attribuer à Shakespeare.
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reclion faite aussitôt par Dumaine — le grand ». Dans toutes les déclarations des Preux de Lloyd, nous avons exactement la même formule *.
JosuA. — I am Ihe worthie conquerour Duke losua the great.
Alexander. — I am the fjreat and worthie King...
GuARi.EMAGMi. — I aiTi the Empereur Charlemaine, surnamed Charles the great, etc.
On peut dire, en tenant compte de l'allure ridicule dont Shakespeare agrémente ses Neuf PretiXy que le procédé et le ton sont les mêmes : ton glorieux et emphatique, sérieux chez Llyod, burlesque chez Shakespeare, comme l'exigent la conduite et le caractère de sa pièce. Chaque déclamation de grand guerrier est suivie, chez Lloyd, d'une sorte de moralité. L'ensemble des neuf tirades des Preux mis en scène par cet auteur est précédé d'une description des proportions corporelles et de l'armure de chacun des illustres figurants. Or, nous retrouvons cette même préoccupation chez Shakespeare, par exemple, dans l'épisode d'Hector. Citons d'abord le passage de Peines dWmour:
Entre Armado armé et représentant Hector.
BiRON. — Cache ta tète, Achille, voici venir Hector sous les armes.
Dumaine. — Quand bien même mes plaisanteries devraient m'être rendues, je veux m'égayer maintenant.
1. Nous citons le texte anglais de \Aoyd parce que l'ouvrage étant fort rare se trouve être d'un accès difficile, tandis que nous pouvons citer, dans la traduction, les passages de Shakespeare tlont le texte anglais se trouve partout.
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Le Roi. — Hector n'était qu'un Troyen de jeu de cartes comparé à celui-ci.
BoYET. — Mais est-ce Hector ?
Le Roi. — Je crois qu'Hector n'était pas si carrément bâti.
LoNGUBviLLE. — Il a là jambe trop forte pour Hector.
DuMAiNE. — Il a plus de mollet, certainement.
BoYET. — Non, il est très bien comme cela, en culottes courtes.
BiRON. — Ce ne peut être Hector.
DuMAiNE. — C'est un dieu ou un peintre ; car il prend des poses... ^
Voici maintenant le texte de Llvod :
Hector was indiflFerent tall, well compact and strong
withall, Gourteous, quicke, and deliuere of might, in armes a
very goodly Knight :
His head was white and curld I finde, his beard was
white, he was sandblinde,
1. Une concordance frappante qui se révèle entre les trois pièces shakespeariennes : Peines d'Amour, Hamlet et le Songe, au cours desquelles se déroule une représentation théâtrale, est celle-ci: dans les trois pièces, des princes et des grands seigneurs, qui forment l'auditoire, coupent le dialogue des acteurs de leurs remarques plaisantes et de leurs lazzis; toute allusion, tout propos susceptible d'une interprétation hum>>ristique provoque leurs ripostes. Dans ces propos, l'ironie n'est cependant pas exempte de bienveillance. 11 y a de plus, dans le Songe, une indulgence visible à l'égard des acteurs et de leur bonne volonté. Evidemment, celui qui a conçu ces scènes et reproduit cet aspect d'un parterre de hauts personnages avec tant de justesse, avait éprouvé par lui-même les sentiments qu'il exprime d'une manière si heureuse; il les avait ressentis au milieu d'un auditoire de même nature. Ce n'est pas du côté des acteurs qu'une pareille vérité aurait pu se rencontrer : pour l'atteindre avec ce sens des nuances et de la réalité, il fallait être le spectateur de haut rang, courtois et patient, — comme Thésée, — qui revit dans ces scènes si vivantes.
PEINES d'amour perdues 23
And somewhat he did lispe also, a gentler wipht no
man mifjht kiiow :
Ile bare two Lyons combatand, or in asure (I vnders-
tand) '.
Il est clair que le premier portrait se présente comme une charge humoristique du second.
Dans Shakespeare, Alexandre, représenté par Nathaniel, se présente en disant :
Lorsque je vivais dans le monde, fêtais le mailre du monde ;
A l'orient, à l'occident, au nord, j'étendis ma puissance conquérante :
Mon écusson déclare clairement que je suis Alissandre.
Suit un échange de plaisanteries entre les spectateurs : Boyet, Biron et la princesse.
Grosse-tête, à messire Nalhaniel. — Oh ! Messire, vous avez déprécié Alissandre le Conquérant. On vous cfTacera pour ce fait des tapisseries ; votre lion qui tient sa hache d'armes, assis sur un escabeau, sera donné à Ajax : c'est lui qui sera le neuvième Preux.
Dans Lljod, Alexandre s'exprime ainsi :
And sawe myselfe a conquerer vnto the worlds end,... And marched backe to Babylon, triumphing as a God, Where ail the princes, of Ihc easl l'or me uiade their
abod.
Thcre did I liold a palcament, .ilmosl of ail the irorld : For ouer ail Ihe orient I was the soucraij;no Lord.
1. Dans Peines d'Amour, le nom d'Mcctor est rapproché de celui de Mars ; ces deux noms sont raiiprochùs également, au cours du discours d'Hector, dans le poème de Lloyd.
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D'autre part, dans la description de Textérieur d'Alexandre, nous trouvons ceci :
This puissant prince and conqueror tare in his shield a
Lyon or, Wich siiting in a chaire hent a battel axe in his paw
argent.
L'ouvrage de Llyod, qui comprend près de 1.200 vers, est ainsi intitulé :
A hriefe discourse of Ihe most renowned actes and right valiant conquests of those puisant Princes, called fhe Nina Worihies : wherein is declared their several proportions and dispositions, and ivhat Armes euerie one qaue, as also in ivhat time ech of them liued, and how ai length they ended their Hues.
Compiled by Richard Lloyd, Gentleman. Imprinted at London by R. ^Varde, dwellin^ at the signe of the Talhot néere vnto Holburne Conduit. 1584.
Quel était donc cet écrivain ? A-t-il pu exister entre William Stanley, que nous croyons l'auteur de Peines d'Amour perdues^ et lui un rapport quelconque? Nous sommes en droit de répondre avec une certitude absolue : il existe entre les deux personnages le rapport le plus étroit, et c'est justement cette circonstance significative qui va apporter à notre démonstration une confirmation du plus haut prix, en même temps qu'elle expliquera tout ce rôle d'Holofernes sur lequel tant d'opinions différentes et tant de conjectures ont été émises, ainsi que l'intervention, au cours de la comédie, du pageant des Neuf Preux.
PETNES d'amour PERDUES 25
Richard Lloyd était tout simplement le précepteur de William Stanley : c'est lui qui accompagna en France le futur comte de Derby ; il vécut avec William à Paris et dans l'ouest de notre pays ; il le suivit sûrement en Navarre et probablement en Italie. Sa présence aux côtés du jeune voyageur est constatée par des documents officiels. Une lettre de Lloyd au secrétaire Walsingham en date du 6 août 1582, nous prouve qu'il arriva avec William à Paris, et que le précepteur et l'élève se trouvèrent ensemble à Orléans, Tours, Blois, Saumur, Angers et autres villes des bords de la Loire. Au mois d'octobre, une autre missive du même personnage nous indique que la « licence » de M. Stanley, autorisant son voyage hors d'Angleterre et son séjour à l'étranger, sans doute pour une période de trois années, était arrivée. Suivant les conseils du secrétaire d'Ltat, il a fait visiter au jeune seigneur les villes énumérées plus haut. 11 pense qu'il lui sera possible de résider avec W^illiam pendant l'hiver à Angers. Son désir serait de découvrir une résidence qui fût à l'écart des grandes routes et peu fréquentée. « Les papistes et ceux de la religion réformée vivent ici, ajoute-t-il, en excellent accord; personne n'est contraint d'aller à l'église; le lieu <Ju prêche protestant est situé à huit milles, etc '. » L'identité entre les deux personnages : l'auteur des Nine VVort/iies, d'une part, et le précepteur de William Stanley, de l'autre, oITre tous les carac-
1. State Papers, Domestic- Addenda, Elizabelh, vol. 27 A, n"' 104 et 118.
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tères de l'évidence. Ce Richard Lloyd, né en 1545, fit ses études à Fécole de Shrewsbury. Envoyé en France (1580) par le comte de Leicester, il dut ensuite aller en Italie pour le service du même grand seigneur. En 158^, le comte de Derbj le choisit comme précepteur ou mentor de son second fils qu'il autorisait à voyager sur le continent. Il est à remarquer que Richard Lloyd fut en relations avec le célèbre John Dee, de Mortlake, mathématicien et astrologue dont nous exposerons les curieux rapports avec la famille des Derby dans le chapitre consacré à La Tempête. On a de lui une lettre du 20 juin 1610, adressée au roi Jacques P' et à son Parlement, et qui accompagne un traité du même Lloyd, écrit en anglais, entrecoupé de formules latines, comme le sont les propos d'Holofernes dans Peines d' Amour perdues (Brit. Mus., Addit. mss. n» 19402). En 1616, il devint, par la faveur du même roi, sheriff du Montgomeryshire. On est fondé à lui attribuer un ouvrage manuscrit sur l'état de la Chrétienté, daté de 1582, qui se trouve dans VHarieian collection [n" 7021). Son poème des Nine Worthies^ publié en 1584, c'est-àdire deux ans après les lettres qui nous le montrent suivant William Stanley dans ses pérégrinations, se trouve en particulier à la Bibliothèque bodléienne d'Oxford ^ C'est une œuvre d'allure pédan-
1. Mon ami H. van der Linden, l'historien belge à qui Ton doit une si remarquable Vue générale de l'histoire de Belgique, a bien voulu me faire une copie complète du poème, d'après cet exemplaire.
Je trouve dans les catalogues du British Musenin l'indication
tesque, où ne se révèle aucun souffle poétique, monotone, ennuyeuse, et dont le caractère justifie amplement la satire de Peines d'Amour perdues.
Remanjuons qu'Holofernes, farci de latin, ne parle pas seulement la langue de Gicéron avec une abondance indiscrète : il fait encore des citations italiennes ; il cite, par exemple, le fameux proverbe relatif à Venise. C'est là un trait qui se justifie par ce fait que Richard Lloyd, comme on l'a vu, avait visité 1 Italie avant de devenir le gouverneur de Stanley. Il avait été chargé alors de diverses affaires par le comte de Leicester, ami du comte de Derby ; on s'explique aisément qu'il soit passé du service de l'un à celui de l'autre.
D'autre part, Holofernes n'est pas simplement donné comme l'auteur probable du pageant des Neuf Preux et comme l'organisateur de la représentation : le dramaturge prend soin de spécifier qu'il a la pratique des spectacles de ce genre. Ecoutons les' propos que lui adresse Armado :
« ... Le fin mot de tout cela — mais, mon doux cœur, je le demande le secret — c'est que le roi, mon doux poulet, voudrait que je présentasse à la princesse quel-
de deux ouvraf^es d'un Richard Lloyd, grammairien : Artis pœticx Miisaruin candidalin adiliscendœ formula, recens et dilucida. Autliore U. Ll (c'osl-à-diro Hicliard Lloyd), 1653. 8" et The Scoole Masters Auxiliaries, to remore Barbarians siège from .\lheins advanced iimler Iwo guides. The first leading by rule and reason la rend andinrile Enijlixh dexlcrously. The second asserdng Ihe Latine longue m prose ;>nd verse to ils just... etegancy. — Londres, 1654. S». Autre <^d. en 1659;mais il ne s'agit pas sans doute du même personnage. Je n'ai pu faire de recherche à ce sujet.
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que délicieuse ostentation, fête, spectacle, ballet ou feu d'artifice. Or, comme je sais que le curé et votre délicieux individu sont très entendus à de telles éruptions et soudaines explosions de gaieté, s'il est permis d'ainsi parler, je suis venu m'accointer avec vous afin d'implorer votre assistance.
HoLOFERNEs. — Monsieur , VOUS représenterez devant la princesse Les Neuf Preux. Messire Nathaniel, pour ce qui concerne ce passe-temps, ce spectacle à représenter devant la princesse, durant la partie postérieure du jour, avec notre assistance, sur la demande du roi et de ce très galant, illustre et érudit gentilhomme, je dis qu'il n'en est aucun qui soit aussi convenable que Les Neuf Preux.
Holofernes fait ensuite la distribution des rôles ; il se charge de jouer lui-même plusieurs Preux.
Nathaniel. — Mais où trouverez-vous des hommes suffisamment dignes de les représenter ?
Holofernes. — Vous ferez vous-même Josué, moi, ou ce galant gentilhomme (Armado) Judas Machabée, ce rustre, grâce à ses grandes jambes et à son grand corps, pourra passer pour Pompée le Grand ; le page fera Hercule...
Armado. — Pardon, Monsieur, erreur ; il n'est pas de quantité suffisante pour faire seulement le pouce de ce héros ; il n'est pas aussi gros que le bout de sa massue.
HoLOFBRNES. — Me laissera-t-ou parler ? Il représentera Hercule enfant ; son entrée et sa sortie se composeront de l'étranglement d'un serpent, et j'y joindrai une apologie pour justifier la chose *.
1. Quoique Hercule ne figure pas dans les Nine Worihies de Lloyd,on trouve cependant une allusion à un dragon tué, dans ces vers, mis dans la bouche de Guy de VVarwick :
There was a Dragon in that Land, which also I did slay, As he Lion did pursue most fiercely by the way.
Papillon. — Oh ! excellente idée ! De cette façon, si quelqu'un dans l'audiLoire vient à sifller, vous pourrez crier : « Bravo, Hercule ! voilà que tu éloulFes le serpent I » C'est la bonne manière de rendre une sottise gracieuse, quoique peu de gens aient la grâce de faire cela.
Akmado. - Et le reste des preux ?
HoLOFERNEs. — J'en jouerai trois moi-même.
Papillon. — Trois l'ois héroïque gentilhomme...
Lépais. — Je ferai un personnage dans une danse ou quelque chose comme ça, ou bien je jouerai du tambourin ' pour les neuf Preux et je leur ferai danser une bourrée.
Holofernes dirige donc la représentation des Ninc Worthies, et il est visible que Tceuvre lui est chère comme à son auteur. Il est encore plus évident que l'apologie ou explication du grand Hercule sera composée par lui pour la circonstance, comme il le déclare lui-même. L'insertion de cinq mots de latin en sept vers, dans ce morceau, suffirait à elle seule à le prouver. Rappelons que l'on trouve plus haut (a. IV, se. 2) une épitaphe célèbre < improvisée » par lui sur la mort du daim, sorte de poésie prétentieuse et alainbi(|uée qui convient tout à fait à un précepteur de grande maison quelque peu ridicule, et féru, en vrai pédant, de vocables spéciaux.
Ce n'est donc pas un ignorant. Il est instruit, surtout dans la science des mots et manie avec dexté-
1. Tout comme Tarlton, dans la gravure du temps qui le représente comme un pitre, jouant à la fois du fifre et du tambourin.
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rite les termes techniques, ceux mêmes de la chasse du daim, ce qui ne surprend pas chez un commensal de grands seigneurs ; il aime à causer et s'épanouit à la table des parents de ses élèves ; il se vante d'avoir de l'imagination et décrit ce don avec une ingéniosité de termes qu'il y a lieu de relever :
C'est un don que j'ai, tout simple, tout simple ; un esprit fantasque et extravagant, plein de formes, d'images, d'objets, d'idées, d'appréhensions, de motions, de révolutions qui sont engendrés dans le ventricule de la mémoire, nourris dans les entrailles de la pia mater, et qui sont mis au monde avec l'accouchement de l'occasion. Mais ce don est excellent chez ceux en qui il est f^fguisé, et je suis heureux de le posséder.
Est-il nécessaire de dire que rien de tout cela ne se retrouve chez John Florio, l'admirable traducteur de Montaigne, en qui la presque unanimité des commentateurs ont voulu reconnaître le type d'Holofernes ? G est là une des plus invraisemblables erreurs de l'exégèse orthodoxe shakespearienne : il n'y a pas lieu de la discuter. Pour nous en tenir aux constatations qui viennent d'être faites, quel rapport y a-t-il entre tout ce que nous savons d'Holofernes et Florio ? Est-ce que Florio, remarquable écrivain et fort estimé, s'est occupé des Nine Worthies ? Notre argumentation, au rebours de celle de beaucoup de critiques, s'appuie, dans l'espèce, sur des éléments réels. C'est ce que nous avons déjà essayé de faire pour l'étude de Marot, pour celle de Rabelais comme pour celle de Molière. Nous nous
PEINES d'amour perdues 31
en tiendrons à cette méthode, la seule fjui puisse, dans les problèmes difficiles, nous conduire vers des solutions raisonnables.
On avouera qu'une telle concordance est véritablement extraordinaire : l'auteur à qui nous attribuons le théâtre shakespearien ayant un précepteur qui a composé une déclamation des Ni?ie Worthies analogue à celle que compose et fait jouer le Schoolmaster Holofernes dans la première des pièces de Shakespeare, et que le poète a vouée pour jamais au ridicule.
Examinons comment les choses ont pu se passer. Notre reconstitution de l'histoire de Peines (T Amour ne fera état que d'hypothèses justifiées par les faits historiques.
William Stanley eut certainement une jeunesse quelque peu orageuse et difficile, encore que mystérieuse, comme le fut, du reste, sa vie. Quand, à l'âge de vingt et un ou vingt-deux ans, il obtint d'aller visiter le continent, la présence continue, à ses côtés, de l'homme plutôt médiocre qui avait été chargé de le surveiller et de contrôler ses actes, en qualité de précepteur ou de gouverneur, dut lui être assez pesante. Une nature si riche, si indépendante, ne pouvait guère s'accommoder d'une pareille tutelle. William n'était plus un enfant : son irritation ne put manquer d'être vive à l'égard de ce compagnon, sans doute bien intentionné, mais pédant et dépourvu de charme, qui ne le quitta point durant les premiers mois, et peut être davantage, de son beau voyage de découverte à travers le monde.
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Quel contraste entre cette curiosité passionnée, cette intelligence ailée, cette divination supérieure du jeune descendant des Derby, et la lourde correction du censeur qui lui avait été imposé par la défiance de sa famille ! On voit dans la seconde lettre de Llojd au secrétaire d'Etat, que sa préoccupation est de chercher pour son élève quelque gîte isolé, loin des routes fréquentées. Ce seul indice nous en dit long sur les consignes données au précepteur et le scrupule qu'il mettait à les observer. N'oublions pas que le protestantisme de Lloyd était très accentué, comme celui du quatrième comte, père du jeune Stanley, et que ce dernier resta toute sa vie sympathique aux choses catholiques et désireux de les comprendre.
Quand, après son séjour dans les villes de la Loire, en Touraine et en Anjou, c'est-à-dire dans des régions qui jalonnent la route de Navarre, William gagna le sud-ouest et le petit royaume du Béarnais ', son attitude ironique à l'égard de Richard Lloyd trouva sûrement de faciles complicités dans l'entourage du jeune roi. J'imagine que l'on s'en
1 Nous avons montré ailleurs comment ce séjour de William en Béarn était infiniment vraisemblable. Tous les jeunes nobles anglais qui visitèrent la France à cette époque allèrent séjourner à Pau ou à Nérac. Le fait est constaté par une lettre du 9 juin 1583 de Cobham à Walsingham : « There are sundry noblemen, protestents and papists, r^paired vnto the Kynge of Navarres Court .. There are dyvers speciall personnes ofquallitie of intention and resorte, and others too sende their children vnto that Court, understandinge of the honorable order whichis there ohserved. » (State Pa,pers Foreiffn, France, vol. 76). En quittant l'Anjou, Stanley gagna ainsi tout naturellematot la cour de Navarre.
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donna h cœur joie dans ce milieu plein d'entrain et de gaieté à l'ég-ard du plat poète et du magister tout farci de latin, type classique du pariait pédant. Qui sait? peut-être Richard Lloyd eut-il, à ce moment-là, l'idée malencontreuse de composer son poème et de vouloir le faire déclamer par ses jeunes et bouillants compatriotes, familiers de la cour de Navarre. On peut même se demander, sans forcer les choses, si ce nom d'Holofernes qui lui fut attribué dans Peines d'Amour perdues ne devait pas son origine au surnom qui lui aurait été décerné par la joyeuse bande. On pratiquait beaucoup Rabelais dans l'entourage du roi galant. Quelque spirituel lecteur de Gargantua a pu songer au premier et ridicule précepteur du père de Pantagruel et en alfubler fort à propos le pédagogue anglais. William l'a retenu et en l'utilisant lui a fait un nouveau sort immortel.
Que l'auteur de Peines d'Amour perdues ait connu et visité la cour de Navarre, c'est ce qui tombe sous le sens, dès qu'on consent à étudier la pièce sans idée préconçue et qu'on cherche à connaître un peu l'histoire de celte petite royauté de Nérac, précisément dans les années qui avoisineut la date du voyage de William Stanley. Toutes les explications qui ont été données de cette pièce, la première du théâtre shakespearien, pour en jusliller
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la composition, à l'aube de la carrière dramatique de William Shakespeare, alors que chaque élément de la comédie comme aussi chaque donnée de la biographie de Tacteur de Stratford contredisent chez lui la possibilité d'une telle production : toutes les explications, dis-je. formulées depuis cent vingt ans, sont d'une telle invraisemblance, j'allais dire d'une telle pauvreté, que Ton aura peine à comprendre, un jour, comment elles ont été accréditées si longtemps. Je renvoie aux pages consacrées à John Lyly ; on y trouvera les données irréfutables qui ont été exposées au sujet des erreurs de psychologie commises en cette matière. Nos arguments, on le remarquera, ont été empruntés, en général, à des critiques chez qui la foi stratfordienne n'a jamais été effleurée d'un seul doute.
Shakespeare commence son prodigieux théâtre par cette comédie — dont personne n'a jamais pu découvrir la source, — comédie de l'allure la plus libre, spirituelle, élégante, pleine de propos raffinés, où l'esprit précieux le plus quintessence affleure à chaque pas, et critiques et biographes n'ont pas un instant d'étonnement, proclamant àl'envi cette rencontre toute naturelle. Ce feu d'artifice continu leur paraît sortir tout droit d"un logis stratfordien. En vain, les concetti, les jeux de mots les plus compliqués, une fantaisie étourdissante, un badinage d'amour devant lequel celui de notre Musset, — l'élève, d'ailleurs, au premier chef du maître anglais, — risquerait presque de pâlir, donnent à cette œuvre charmante et spontanée un caractère unique
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nos grands connaisseurs n'en ont cure. Le même homme qui, la veille encore, était le personnage vulf]faire que l'on sait, employé aux plus médiocres besotçnes, nourri et vivant encore dans un milieu qui était juste aux antipodes de celui que reflète Peines d'Amour perdues, ce même homme fait éclore subitement cette fleur de passion courtoise et raffinée. Ce n'est pas seulement l'euphuisme qui explique et caractérise la pièce, comme on la dit trop souvent, avec une complète méconnaissance de son mouvement alerte, des nuances exquises de sa sentimentalité. Le poète devance ici IS Astre e et l'hôtel de Rambouillet, nous promenant déjà en ce pays de rêve et de galanterie qu'un Watteau, chez nous, devait seulement retrouver et peindre quelque cent vingt ans plus tard. 11 est impossible de citer quand il s'agit d'œuvres de ce genre : le mieux serait de demander à chacun des lecteurs de ce livre de se remettre en contact avec Peines d'Amour. Il jugera ensuite, en son for intérieur, si une telle comédie n'est pas d'essence aristocratique. Celui qui l'a conçue avait dû être, quoique Anglais, le compagnon momentané des Biron, des Longueville, des Dumaine, ou de leurs émules, voire du roi lui-même. 11 avait gardé un radieux souvenir de ces parfaits amoureux, de leur grAce et de leur esprit, et le jour où l'idée lui vint de composer à son tour un ouvrage dramatique, il fît appel à ses impressions, vieilles à peine de cinq ou six ans, du temps heureux où il avait vu s'épanouir, subtil et ^ linnuour. sous les ombrages do la « gar^nno. * de
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Nérac, Tamour à la française. Quelle pénétration du cœur humain suppose déjà cette première expérience dramatique !
En même temps, comme chez un véritable Anglais l'humour ne perd jamais ses droits, il jeta, à travers ces idylles de cour, la silhouette ridicule et quelque peu chargée du pédagogue dont la présence avait plus d'une fois contrarié ses divertissements et gêné la libre expansion de son être, comme aussi l'inoubliable et très exacte figure de Don Adriano de Armado, a fantastical Spaniard, une manière d'homme qu'il avait dû recontrer au cours de son voyage en Espagne, et peut-être déjà à la cour de Navarre où fréquentait, comme on peut le penser, plus d'un personnage de ce genre :
Un raffiné d'Espagne en voyage, un homme qui est au courant de toutes les modes nouvelles du monde et dont la cervelle est une mine de phrases ; un homme que la musique de sa langue frivole ravit comme pourrait le faire l'harmonie la plus enchanteresse ; un homme rempli de perfections, que le droit et le tort ont choisi pour arbitre de leur duel. Cet enfant de l'imagination, qui répond au nom d'Armado, dans l'intervalle de nos études, nous racontera en phrases sublimes les exploits de l'un ou de l'autre de ces chevaliers de la brune Espagne qui ont péri dans les querelles de ce monde. Jusqu'à quel point il vous amuse, Messeigneurs, je n'en sais rien ; mais pour moi. je déclare que j'adore l'entendre mentir et qu je veux m'en servir pour me donner la comédie.
BiKON. — Armado est un très illustre individu, un homme riche eu beaux mots de fabrique nouvelle, un vrai chevalier à la mode.
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Ce type, à la fois d'une si concrète originalité et d'une touche nationale si juste, n'a pu être inventé de toutes pièces. Je ne crois pas qu'il ait été entrevu à Londres ni dans quelque ville anglaise par un valet d'acteurs en tournée. Une telle ligure a dû être rencontrée, sinon dans le pays qui l'a vu se former, du moins dans un cadre approprié, tout voisin par le sol et par les mœurs de sa patrie d'origine. Il convient d'étudier ce seul rôle d'Armado pour imaginer avec quelle vérité parfaite le poète a prêté à ce personnage l'emphase boursouflée et ce qu'on peut déjà appeler le gongorisme de son temps. Il s'agit, comme de juste, d'une caricature, mais combien habile et ressemblante 1 Une telle imitation de l'emphase espagnole, réalisée avec tant de bonheur, n*a pu être l'œuvre de quelqu'un qui ignorait l'Espagne.
Armaoo. — J'aime jusqu'à ce sol bas, que foule son soulier qui est plus bas, fluide par son pied qui est très bas. Si jaiuie, je me parjurerai, ce qui est une grande preuve de fausseté : mais comment un amour pourrait-il être vrai lorsqu'il cherche faussement à se satisfaire ? L'amour est un lutin familier, l'amour est un diable, il n'y a pas d'autre mauvais ange que l'amour. Cependant Samson fut tenté par lui, et Samson avait une force extrême; cependant Salomon fut séduit par lui, et Salomon avait un très sage esprit. La massue d'Hercule est trop faible contre la flèche de Cupidon, et par conséquent la rapière d'un l'espagnol est sans force contre elle La première et la seconde cause no nie tireront pas d'alfaire ; l'amour ne respecte pas la parade, il n'a pas souci du duel ; sa honte est d'être
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appelé enfant, mais sa gloire est de subjuguer des hommes. Adieu, voleur ! rouille toi, rapière ! fais silence, tambour * ! Car votre maître est maintenant au pouvoir de l'amour ; oui, il aime. Que quelque dieu extravagant des vers m'assiste, car je suis sûr que je vais devenir faiseur de sonnets. Invente, mon esprit, écris, ma plume, car je vais accoucher de volumes infolio.
Il faut lire aussi la lettre d'amour adressée à Jacquinette (IV, 1). Citons encore un passage dont le sens sera sans doute éclairci un jour, grâce à notre identification.
DuMAiNE. — Hector (Armado) va le défier (Pompée qui est représenté par Grossetête).
BiRON — Certes, ne lui restât-il pas dans les veines plus de sang qu'il n'en faut pour le souper d'une puce.
Akmado. — Par la ligne du pôle nord, je te défie !
Ghossbtétiî. — La ligne ! non, non, je ne veux pas me battre au gourdin à la façon des gens du nord, je veux un coup de torchon, je veux me battre à l'épée. Laissez-moi reprendre mes armes, je vous prie.
DuMAiNE. — Place aux Preux irrités !
Grossetête. — Je me battrai en manches de chemise.
1. Est-il possible de choisir des expressions plus caractéristiques ? Tous ceux qui sont familiers avec la littérature et le théâtre espagnols reconnaîtront la justesse étonnante du trait. Nos critiques shakespeariens ont pu lire de pareils passages sans se demander comment l'acteur de Stratt'ord avait réussi à acquérir une culture aussi vaste et aussi tonique, une connaissance aussi complète des exagérations de l'école littéraire espagnole. Une telle science lui a été conférée en vertu de je ne sais quelle inspiration mystérieuse dont on n'a jamais constaté un second exemple. Certes, il s'agit ici d'une satire du mauvais goût qui comporte un grossissement ; la littérature espagnole n'en reste pas moins admirable par bien d'auti'es côtés.
PEINES d'amour perdues 39
DuMAiNiî. — Très résolu Pompée !
Papillon à Hector. — Maître, laissez-moi vous déboutonner un peu plus bas. Ne voyez-vous pas que Pompée se déshabille pour le combat ? Que prétendezvous faire ? Vous allez vous perdre de réputation.
Armado — Messieurs et soldats, pardonnez-moi ; je ne combattrai pas en manches de chemise.
Di MALNE. — Vous ne pouvez vous y refuser ; Pompée vous a porté un défi.
Armado. — Mes chers braves, je ne le veux ni ne le puis.
liiuoN. Et quelle raison avez-vous de vous y refuser ?
AuMADo. - La nue vérité de mon refus est que je n'ai pas de chemise ; je porte de la laine sur la peau par pénitence.
B<)YET. — Exact, cela lui a été ordonné à Rome par manque de linge'; depuis lors, j'en jurerais, il n'a rien porté qu'un torchon de Jacquinette et il le porte tout près de son cteur, comme une faveur.
Qiiel([ues lignes plus bas, se trouve formulée la conclusion de cet incident burlesque.
Armado. — Quant à ce qui est de moi, je respire librement ; j'ai su contempler le jour de l'outrage à travers le petit trou de la discrétion, mais je me ferai réparation comme un soldat. {Sorlent les Preux.)
Une première remarque s'impose : nous avons dit, dans l'esquisse de la vie de William Stanley, (|ue la biographie de ce personnage, publiée au xviii' .siècle et assurinm-nt mêlée d'étranges légendes, contient sans doute des parties moins suspectes