‹ Sous le masque de "William Shakespeare": William Stanley, VIe Comte de DerbyChapitre 5 sur 43 · Notons l'ironie tine et juste de co Irait · texte numérisé non relu

Notons l'ironie tine et juste de co Irait

40 sous LE MASQUE DE SHAKESPEARE

susceptibles d'être utilisées ', surtout dans le début. D'après ce récit, le futur comte de Derbj, voyageant en Espagne — évidemment en 1583, après son séjour en Navarre — y aurait été l'objet, en sa qualité d'Anglais, d'attaques et de suspicions jalouses. A la cour de Madrid, il ne rencontra qu'un accueil beaucoup moins flatteur que celui dont la cour de Paris l'avait favorisé. On chercha à le compromettre et même à le priver de liberté. Cependant un ami espagnol, qui avait conçu de lui une haute estime, l'avertit des desseins agressifs de la cour en le suppliant de quitter au plus tôt le royaume. William remercia froidement son conseiller et prit fort mal l'avis, qu'il considéra comme une provocation à la lâcheté. Il lui demanda réparation de cette injure. Après trois duels successifs qui tournèrent à l'avantage de Stanley, en amenant de graves blessures pour son adversaire, il se vit obligé, pour échapper au sort qui le menaçait, de quitter Madrid. Il parvint à repasser les Pyrénées et à arriver en France, caché sous l'habit d'un frère mendiant, — le même déguisement auquel recourt le duc dans Mesure pour mesure. Il faudra examiner si cette anecdocte repose sur des

]. C'e^t l'opinion de M. Greenstreet (Fnrlher Notices, p. 6), qui croit que ce biographe, assurément d'esprit peu critique, a dû avoir cependant accès aux iirchives de la famille des Derby et utiliser des lettres missives qui ont, depuis, disparu complètement. On sait, d'autre part, que les deux châteaux seigneuriaux des Derby ont beaucoup soullert au xvii' siècle, au cours de la guerre civile, et qu'ils ont perdu dès lors la plus grande partie de leurs belles archives .

PEINES d'amour perdues 41

données sérieuses. Bien que l'adversaire de notre Anglais ait été dans l'espèce un seigneur digne de considération, on serait en droit de penser que Stanley a voulu, dans cette première pièce, écrite peu d'années après son séjour en Espagne, tourner en ridicule les provocations trop fréquentes et dépourvues de sincérité auxcjuelles il avait dû assister plus d'une fois. Les mauvais procédés de certains Espagnols et leurs rodomontades reçurent ainsi, de sa part, une spirituelle censure. Que dire du dernier trait, si adroitement amené, du pauvre Armado manquant de chemise ? Une donnée de ce genre, topique et suggestive au plus haut point, paraît bien dériver d'une observation réaliste. Sans recourir à une hypothèse aventureuse, on peut y voir une manière de symbole propre à résumer sous une forme saisissante un ensemble d'impressions vécues.

11 importe de noter que le poète n'a eu garde de confondre l'emphase es[)agnole avec l'alfectation française. Cliaque nuance d'exagération est traduite avec une clairvoyance qui étonne et qui dénoté une sympathie frappante à l'égard des mœurs et de la manière de sentir des Français. Rien ne pouvait, semble-t-il, suppléer en ce domaine délicat à l'expérience acquise dans chacun des pays intéressés.

42 sous LE MASQUE DE SHAKESPEARE

Que dire maintenant du côté proprement sentimental ? Il n'existe sûrement pas dans la littérature de cette époque, même en France, un dialogue amoureux plus alerte, plus piquant, qui reflète avec plus de finesse le ton de la bonne compagnie et spécialement celui de la cour française. Quelle convenance et quelle vivacité dans les moindres propos de la princesse et des deux dames de sa suite ! Celui qui les a fait parler ainsi avait connu par lui-même cette fleur de civilisation du temps des Valois dont sa pièce nous apporte le parfum, et ce sont ses souvenirs qui transparaissent visiblement dans toutes ces conversations charmantes.

Le début de la comédie * en constitue lune des parties les plus neuves et les plus vivantes. Le roi de Navarre a décidé, d'accord avec ses trois compagnons préférés, Biron, Dumaine et Longueville, de renoncer à toutes les voluptés de la vie ; tous quatre entrent en guerre contre leurs propres affections et l'énorme armée des désirs du monde :

1. Toutes les éditions, biographies et études critiques relatives à Shakespeare traitent naturellement de cette pièce. 11 existe aussi de nombreux articles sur Peines d'Amours perdues, par exemple : un de S. Lee dans Gentl. 3/agras. oct. 1880, un du même dans Transactions of the New ShaUspa e Society, pt. lll p. 80'. Je n'ai pu consulter moi-même celui du Shakesp. Jahrbuch (Wetmar), XXXI. p. 200. Mon ami M. H. van der Linden m'en a envoyé le résumé.

PEINES d'amour perdues 43

Navarre, déclare le souverain, sera la merveille de la terre et notre cour une petite Académie où la philosophie sera mise en action, au sein de la contemplation et flu repos. Tous trois avez juré de vivre avec moi pendant un terme de trois années comme mes compagnons d'étude, et d'observer les statuts qui sont rédigés dans la cédule que voici : vous avez prêté vos serments, maintenant si|^nez vos noms...

Longuevillc ratifie pleinement la convention ; Dumaine, pareillement ;

La grossière jouissance des plaisirs de ce monde, [je] l'abandonne à de plus vils esclaves du monde grossier. Je dis adieu et je meurs à l'amour, à la richesse, à la pompe, en compagnie de tous ceux qui vivent dans la philosophie.

Biron, seul, fait d'amusantes réserves ; il est prêt à étudier trois ans comme les autres :

Mais il y a d'autres strictes obligations : par exemple, celle de ne pas voir de femmes pendant tout ce temps, qui, je l'espère bien, n'est pas couchée par écrit...

Même réflexion sur les jeûnes : un jour par semaine et le reste du temps, un seul repas par jour; le sommeil réduit à trois heures par nuit :

Oh ! ce sont là des va'ux trop austères, lro[) durs à tenir : ne pas voir de dames, étudier, jeûner, ne pas dormir !

Le Hdi. — Vous avez prêté serment de vous passer do tout cela.

Suit Tamusante discussion sur le rôle et le but de l'étude. Biron, toujours opposant spontané dans ses reparties et bon épicurien, fait franchement le procès de l'étude.

Le Roi. — Ces choses-là sont des obstacles qui font échec à l'étude et dressent nos intelligences au goût des vains plaisirs.

Biuo.N. — Parbleu ! tous les plaisirs sont vains. Mais de tous, le plus vain est celui qui, acheté par la peine, ne procure que la peine ; celui qui consiste à rester les yeux péniblement collés sur un livre pour chercher la lumière de la vérité, pendant que cette même vérité aveugle traîtreusement ces mêmes yeux de son aspect éclatant... Etudiez plutôt pour apprendre comment on peut réjouir son œil en le fixant sur un œil plus beau qui, s'il vous éblouit, vous servira cependant de phare et vous rend'^a la lumièi^e dont il vous avait privé. L'étude est comme le glorieux soleil du ciel qui ne veut pas être épié de trop près par d'impertinents regards. Vos culs de plomb assidus ont gagné peu de chose en dehors d une chétive autorité due aux livres d'autrui. Ces parrains mortels des lumières du ciel, qui donnent un nom à chaque étoile fixe, ne retirent pas plus de profit de leurs nuits brillantes que ceux qui se promènent sous leur clarté sans savoir ce qu'elles sont. Trop connaître est ne rien connaître que du vent...

Liî Roi. — Quel savoir il met à raisonner contre le savoir !

DuMAiNE. - Très méthodiquement argumenté pour empêcher toute bonne méthode.

LoNGUEviLLB. — Il sarclc le blé et en même temps il laisse croître l'ivraie.

Biron. — Lorsque les oiseaux couvent, le printemps approche.

DuMAiNE. — Qu'est-ce que cela veut dire ?

BiRON. — Qu'il y a tcuips et lieu pour chaque chose.

Notre bouillant compagnon se décide h signer. Après quoi, nous entendons lire par lui les règlements spéciaux édictés touchant les futurs rapports des quatre « conjurés » avec les femmes. Cependant, l'incorrigible Biron rappelle avec malice la prochaine arrivée de la fille du roi de France, « une vierge d'une grâce et d'une beauté accomplies ». Elle vient en ambassade pour traiter avec le jeune souverain de la Navarre de la cession de l'Aquitaine h son père. Toutes les précautions prises contre la fréquentation des femmes risquent maintenant de devenir inutiles.

Cet arliclc aura donc été rédigé en vain, ou c'est vainement que la princesse si admirée sera venue ici ..

Lb Uoi. — Nous sommes bien obligés de faire exception pour cet article. La princesse doit loger ici de toute nécessité.

HiKON. — La nécessité nous rendra tous parjures trois mille fois avant que ces trois ans soient écoulés, car chacjue homme naît avec ses penchants particuliers qu'une grâce spéciale et non sa volonté maîtrise. Si j'enfreins mon serment, ce mot me servira d'excuse ; je serai parjuré par pure nécessité. Donc j'appose mon nom* au-dessous de tous ces articles sans exception : que celui qui les enfreindra, aussi peu que ce soit, porte la peine d'une honte éternelle. Les tentations sont pour les autres connue pour moi ; mais je crois bien, malgré la répugnance que j'ai montrée, que je serai le dernier à garder mon serment, ^^ais ne nous sera-t-il pas accordé quelque amusante récréation?

46 sous LE MASQUE DE SHAKESPEARE

Qu'on remarque au passage cette réflexion ingénieuse qui témoigne d'une véritable expérience des hommes ; le plus indépendant en apparence sera peut-être le plus scrupuleux gardien de sa parole.

Annonce de la venue d'Armado et portrait de ce personnage cité plus haut. Incident comique de Grossetête et de Jacquinette. Sévérité du roi à l'égard du délinquant. Très fine esquisse du point de vue moral que le poète développera d'une manière si admirable dans Mesure pour mesure. Scène pleine d'humour et de vérité dans laquelle Armado et Papillon nous sont présentés. Effusions impayables d'Armado amoureux.

Au début de l'acte II, arrivée de la princesse de France avec trois dames d'honneur, Rosaline, Maria et Catherine, et deux seigneurs de sa suite, Boyet et Mercade. Conversation pleine de piquant qui nous livre la psychologie raffinée de chacun des trois compagnons du roi, connus déjà, grâce à diverses rencontres \ des trois compagnes de la princesse.

Navarre, ainsi qu'on appelle plus d'une fois le roi dans la pièce, entre avec ses courtisans et sa suite. Les dames mettent leurs masques. Compliments de bienvenue empreints d'une préciosité de bon aloi. La princesse remet un message écrit de son père au roi. Nous apprenons presque aussitôt le but des négociations qui vont s'engager : « l'objet

1. On verra plus loin l'importance exceptionnelle de ces données.

PEINES d'amour perdues 47

du litige n'est rien moins que l'Aquitaine, le douaire d'une reine ».

Le Roi. — Madame, votre père réclame ici le payement de cent mille écus, qui ne font qu'une moitié de la somme entière déi)oursée par mon père dans ses guerres. Cependant supposons que mon père ou moi ayons reçu (et ni l'un ni l'autre ne l'avons reçue) une telle somme, il reste encore à payer cent mille écus en garantie desquels une partie de l'Aquitaine reste entre nos mains, quoique cette partie ne soit pas estimée à la valeur de cette somme. Si donc le roi, votre père, voulait nous rembourser seulement cette moitié qui reste encore due, nous lui céderions nos droits sur l'Aquitaine et nous entretiendrions amitié sincère avec Sa Majesté. Mais il semble peu que ce soit là son intention, car il nous demande de lui rembourser cent mille écus et ne parle pas de rembourser lui-même les cent mille écus qui feraient revivre ses droits sur l'Aquitaine, dont nous nous serions volontiers débarrassés car nous aimerions mieux avoir l'argent prêté par notre père que l'Aquitaine mutilée comme elle l'est. Chère Princesse, si ses demandes n'étaient pas si déraisonnables, votre belle personne aurait obtenu de mon cœur des concessions même peu raisonnables, et vous seriez retournée satisfaite en France.

La Pkinckss.:. — Vous faites au roi, mon père, une trop grande ofTense, et vous ofTensez vous-même l'honneur de votre nom. en feignant d'ignorer que vous avez reçu ce qui vous a été si loyalement payé.

Lk Roi. — Je proteste que je n'ai jamais entendu parler de cela. Si vous pouvez me prouver ([u'il en est comme vous le dites, je rendrai l'argent ou je céderai mes droits sur l'Aquitaine.

La Phinchssi:. — Nous vous prenons au mot. Boyet, vous pouvez produire des quittances de cette somme signées de dilFérenls officiers de Charles, son père.

48 sous LE MASQUE DE SHAKESPEARE

Le Roi. — Montrez-les moi.

BoYET. — Avec Tagréraent de Votre Gi'âce, le paquet qui contient ces quittances et d'autres papiers relatifs à l'affaire n'est pas encore arrivé ; demain, nous vous les mettrons sous les yeux.

Le Roi. — Gela me suffira ; dans cette entrevue je céderai à toute demande raisonnable.

Echange de propos rapides, souvent à double entente, pleins d'imprévu, d'ironie et de fine malice, entre les courtisans et les dames masquées. Cellesci restent seules avec Boy et, qui a déjà pressenti l'amour naissant de Navarre pour la princesse.

Je vous réponds de l'Aquitaine et de tout ce qui lui appartient, si seulement vous voulez lui donner à ma considération un baiser d'amour.

Acte III. — Nouvelle scène entre Armado et Papillon, où fourmillent les allusions et les mots imagés. Grossetête se joint à eux. Biron qui survient, le charge de remettre un billet cacheté à Rosaline. Effusions du jeune seigneur. Hommage un peu leste rendu à Gupidon par Biron, Timpertinent Biron, qui donnait naguère le fouet à l'amour et qui faisait l'office de bedeau contre les soupirs passionnés :

Moi le critique... de ce senior-junior, de ce naingéant, don Cupidon, régent des rimes d'amour, seigneur des bras croisés, souverain consacré des soupirs et des gémissements, suzerain de tous les badauds et de tous les mécontents, prince redouté des cotillons, roi des braguettes, supi'éme empereur et grand général de tous les porteurs de réprimandes. 0 mon petit

PEINES d'amour perdues 49

cmir ! Vais-jc donc maintenant devenir nn de ses aidesde camp ctporler ses couleurs, enrubanné comme le cerceau d'un saltimbanque? (]onimenl ! moi aimer, moi solliciter ! moi cbercher une épouse 1 chercher une femme qui ressemble à une horloge allemande qu'il faut toujours réparer... Et ce qui est pis que tout, me parjurer ! Et encore fie trois femmes, aimer la pire, une coquette pâlotte, avec des sourcils de velours et deux billes de poix lichées dans le visaj^e en guise d'yeux...

Quand s'ouvre le IV' acte, le roi, la princesse, ses dames d'honneur et tous les seigneurs sont en chasse dans le parc ; curieux dialog'ue de la princesse avec le garde-chasse. Celle-ci intercepte, avec Boyet, une lettre d'amour, censée de Biron et destinée à Rosaline : « Boyet, vous savez découper, éventrez ce poulet. » Ilélasl ce n'est pas de Biron, mais simplement de Don Adriano de Armado : poulet boursoufflé et amphigourique ; mais il s'en découvre un autre ; celui-là vraiment de Biron pour Rosaline. Toutefois, l'erreur, volontairement, n'est pas réparée. La princesse ne veut pas prendre la lettre et la laisse à son porteur. Conversation à bâtons rompus, émaillée de jeux de mots.

Maintenant Ilolofcrnes apparaît, flanqué de Nathaniel et de Lépais. C'est lui qui va célébrer en vers la chasse précédente : ofiice très exact et tout indifjué de la part d un précepteur de bonne maison. On a parlé plus haut de son célèbre poème sur la mort du daim. Remise à .lacquinette de la lettre de Biron destinée à RosaUne. Texte du son-

50 sous LE .MASQUE DE SHAKESPEARE

net ^ Commentaires d Holofernes. Biron survient un papier à la main.

Par le ciel ! j'aime : c'est là ce qui m'a appris à rimer et à être mélancolique* ; et voici un fragment de mes rimes et voici ma mélancolie...

Quelqu'un vient, lui aussi avec un papier ; il grimpe sur un arbre pour observer le nouveau venu ; c'est le roi.

BiKON, k part. — Blessé par le ciel! Continue, doux Gupidon : tu l'as frappé sous la mamelle gauche avec ton arbalète. Des secrets, sur ma foi !

Navarre lit son poème. Il laisse tomber le papier à terre : « Feuilles charmantes, cachez ma folie. » Longueviile s'approche lisant à son tour.

BniON, à pari. — Encore un fou fait à ta ressemblance qui s'approche.

Les deux apartés continuent. Et combien jolie la réflexion de Biron, toujours dans son arbre, après l'audition du poème :

Biron, à part. — Voilà bien la vraie veine du cœur, qui fait d une créature charnelle une divinité, et d'une jeune oie une déesse ; pure, pure idolâtrie. Le ciel nous ramène, le ciel nous ramène! car nous sommes fort égarés.

1. On sait qu'il se retrouve dans Le Pèierm passionné, comme ceux de Longueviile et de Du Maine.

Page 1