Qaeen est aussi écrit en toutes lettres
2. Jamais fauteur des pièces shakespeariennes, toujours si exact dans toutes les questions de titres, n'aurait employé un mot aussi impropre que Qiieeii pour désif^uer une priiicesso fille du ri>i de France et non mariée.
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sont présentées pour la première fois, fait remarquer qu'elle connaît déjà Dumaine. pour Favoir rencontré précédemment chez le duc d'Alençon. Or, il est parfaitement exact que la reine de Navarre, deux mois avant de partir pour la Guyenne et la Gascogne, en juin 1578, avait été voir son frère François, duc d'Alençon, à Alençon même et naturellement avec ses dames d'honneur. « Mon frère [François] estant lors sur son partement de Flandre, la royne ma mère partist. Je suppliay le roy de trouver bon que je raccompagnasse pour luy dire adieu, ce qu'il me permist. bien qu'à regret. Revenus que nous fusmes d'Alençon, ayant toutes choses prestes pour mon partement, je suppliay encore le roy de me laisser aller. Lors, la royne ma mère, qui avait aussi un voiage à faire en Gascogne pour le service du roy (ce pays-là ayant besoin de luy ou d'elle), elle se résolut que je nirois pas sans elle. Et partants de Paris... dans peu de temps nous nous fusmes en Guyenne... > Au retour de l'entrevue d'Alençon, le départ pour le Midi fut donc décidé.
La concordance est saisissante. Il en est une autre du même ordre qui ne le paraîtra pas moins. Au cours de la même scène, quand Biron et Rosaline — ou Catherine dans l'édition in-i" — s'abordent pour la première fois, ces deux personnages se disent à tour de rôle : * \'ai-je pas naguère dansé avec vous en Brabant ?» A quoi Biron répond : « Je sais bien que oui » et Rosaline : « Alors, il était bien peu nécessaire de me poser
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cette question. » Lallusion est très claire; elle peut être identiliée avec certitude. 11 s'ap^it du voyage de Marguerite de Valois, reine de Navarre, aux eaux do Spa, en 1577, voyage qui est raconté tout au long dans ses Mt'moirt\<. Il précède de peu, comme on le voit, ceux d'Alent^on et de Xérac, ce qui explique que la jeune dame d'honneur puisse pareillement y faire allusion. Marguerite nous dit : « Mon frère s'en alloit... assiéger Issoire... et moy en Flandres » ' et elle nomme tous les seigneurs et dames tjui raccompagnaient. Elle passa par le CAtelet,leCambrésis, Valenciennes. « terre de Flandres », Mous, Namur, II uy, Liège '. Ces diverses stations furent marquées par des fêtes et des réceptions brillantes : festins, bals. etc. Les bals de Mons, de Namur et de Liège tiennent une place importante dans les récits de Marguerite '. L'appellation « Bra-
1. Marguerite dit encore ailleurs : « Pendant que j'allais en Flandre »... On sait que ce voyage n't^tait pas exempt de visées d'ordre politique. « Le comte de Lalaiu. sçaciiaut que la souveraiueti^ de Flandre apparicnoit uu i\\v de France, me représente les nioiens qu'il avoit d'establir mon lri>re en Flandre ayant tout le Hayuault à sa dévotion, qui s'èlendoit jusques bien pri>s de Bruxelles. » Une partie du Braliant faisait partie du dioc<>sc de Môjje, par ex. I.ouvain, chef-ville, etc.
3. .\u retour, elle s'arrêta A Niimur. Dinan, Fleurines, Le CAleau, La Fi^re.
3. Mi'inotre^. p. 05 (éd. de la Bibl. tMiév.^. A Mons : <• L'heure du soupper venue, nous allons au festin et nu l>al, que le comte de Lalain continua tant que je fus à Mons; qui fut plus que je ne pensois... Les tables levées, le bal commen(,"a en la salle même où nous est ions, qui estoit fn"ande et belle. » .\ Liège » nous passions la journée ensemble, allants disuer A quelque festin, ou après le bal, nous allions A vespres en quelque religion; et l'aprés-soupper se passoit de mcsme au bal ou de>sus l'eau, avec musique. Six sepmaiiies s'escoulérent de la favon... » II
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bant»désignaitfortclairement,suivantles habitudes du temps, la région qu'elle parcourut au cours de ce voyage. Aucune incertitude à ce sujet. Ce sont là deux indices qui achèvent de nous révéler le fond de réalité historique sur lequel repose le canevas de Peines d'Amour perdues. Ainsi les deux voyages visés dans la pièce sont ceux qui ont immédiatement précédé celui de Guyenne.
Remarquons accessoirement qu'une autre dame d'honneur, Maria, déclare (a. II, s. \) qu'elle est allée en Normandie, à un grand mariage où elle a vu Longueville qui avait, en effet, de grandes attaches avec cette province. A un autre endroit de la même scène, Boyet désigne Catherine, — d'après les conjectures de plusieurs éditeurs, — à Dumaine comme Théritière d'Alençon. Il s'agit à coup sûr d'une personne de très haut rang, puisque l'ancienne maison d'Alençon, alors éteinte, était apparentée à la famille royale (le titre avait été relevé récemment pour François, frère de Henri III). On pourrait penser, si l'allusion s'applique plutôt à Catherine qu'à Rosaline, comme on l'a souvent conjecturé, que l'auteur a eu en vue une personne de premier rang de la cour de Navarre, petite-fîlle de Marguerite d'Angoulême, duchesse d'Alençon, je veux parler de Catherine de Bourbon, sœur de
est bien singulier de voir Marguerite parler, dans ce récit de son voyage à Spa, des ho' loges allemandes, à propos de son séjour à Valenciennes. les mêmes dont Biron parle d'une façon si humoristique dans son joli morceau de 'a fin du III« acte. La rencoulre est fortuite sans doute; elle mérite toutefois d'être signalée.
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Henri de Navarre, et qui vivait alors au chftteau de Nérac. Huguenote convaincue, elle jouissait d'une réputation d'austérité, que les mœurs de la cour ramenèrent à laisser parfois compromettre. C'est ainsi qu'elle se laissa courtiser par le comte de Soissons. On la vit même organiser des ballets et montrer les pas de l'un d'eux au grave Rosny, le futur Sully, qui, pour faire comme tout le monde, finit, lui aussi, par prendre une maîtresse.
Ainsi toutes les allusions positives se relient à l'histoire de Marguerite de Valois, et comme nous sommes, d'autre part, à la cour de Navarre, au milieu de compagnons et de contemporains notoires de Henri de Bourbon, la concordance de tous ces faits s'impose à nous avec une absolue certitude. Il y a lieu d'observer que les allusions que nous venons d'expliquer se rencontrent en majorité dans la même «cène, celle où se trouve agitée entre le roi et la princesse de France la question d'Aquitaine.
Revenons h l'allusion dont Celle qui mourut d'amour est l'objet. Aucune hésitation ne saurait exister au sujet de la signification de ce texte : il s'applique à une aventure réelle. Nous sommes à la cour de Navarre : ce sont les dames d'honneur de la princesse de France, c'est-à-dire de Marguerite de Valois, comme nous venons de le démontrer, qui devisent entre elles et évoquent un souvenir cer-
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tainement vécu et tout à fait contemporain. Ce milieu le connaît bien, puisqu'il suffît de l'évoquer en quelques mots, sans même nommer celle qui fut l'héroïne de l'aventure, pour que chacune des dames de l'entourage de la reine de Navarre sache de qui il s'agit. Nous venons de constater que les deux voyages qui précédèrent immédiatement celui qui fait le sujet de la pièce ont été évoqués un peu plus haut avec une grande précision. Les divers éléments étudiésjusqu'ici sont donc concrets et réels. Cherchons, puisque nous tenons en main un fil conducteur véritable, si, parmi les événements qui se sont passés au même moment et dans ce même milieu, il ne se serait pas déroulé une histoire d'amour susceptible d'être rapprochée de celle que vise Catherine dans Peines d'Amour. Le plus simple serait peut-être, puisque nous avons déjà consulté avec fruit les Mémoires de Marguerite de Valois, de commencer par y recourir encore. Ouvrons ces pages si vivantes et lisons Tépisode qui vient d'être étudié du « voyage en Brabant » et au pays de Liège. Qu'y trouvonsnous? Précisément, l'une des plus belles histoires d'amour de la fin du xvi" siècle, et ô miracle ! si voisine de la nôtre que l'identité de lune et de l'autre ne saurait faire aucun doute. C'est bien l'histoire de celle que « l'amour rendit si mélancolique, triste et morose » qu'elle en mourut. Il s'agit d'Hélène de Tournon, fille d'une dame d'honneur de la reine Marguerite, et qui, au moment où les faits se passent, vivait avec sa mère, à la cour de cette princesse, après avoir appartenu
quelque temps à la maison de Catherine de Médicis. Son aventure émut infiniment la reine de Navarre, au point de l'amener à lui consacrer une digression de plusieurs pages dans ses Mémoires. L'histoire ht naturellement grand bruit dans le milieu de la cour de Navarre et y défraya longuement la chronique ; elle se déroula h Liège pendant le séjour qu'y lit Marguerite en juin-juillet 1577. On voit donc qu'elle est absolument contemporaine non seulement du voyage de Brabant, évoqué dans Peines dWmour, mais aussi de celui d'Alençon qui suivit, évoqué pareillement, et du voyage en Guyenne et Gascogne qui fournit le thème de la pièce shakespearienne. Marguerite l'a narré avec un charme et un talent réels. Nul doute que toutes les personnes qui fréquentèrent à cette époque le château de Nérac et celui de Pau ne l'aient entendu souvent raconter par la reine ou ses dames d'honneur, dont la plus en vue était justement la mère de la jeune fille, morte victime de son amour. Voici ce récit ' :
Cette arrivée [à Lié^^e] *, toute pleine d'honneur et de joye,eusl esté encore plus agréable sans le malheur qui arriva de la part de M"« de Tournon ; de qui l hislore estant si remarquahJe, je ne puis obmeltre à la raconter, faisant celle dij^ression à mon discours.
1. Mémoires de Marguerite de Valois (éd. do la Hibl. éizév., p. 109-113.
2. La reine de Navarre était accompagnée do la princesse de la Hoche-snr Yon, de M"* de Tournon, sa dame d'ho ineur, de M°" de. .Moiiy de Picardie, de M • la Caslellane de Milan, de M"' d'Alric, de M"» de Tournon, et do sept ou huit autres
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^010 jg Tournon, qui estait lors ma dame d'honneur, avoit plusieurs filk-s des quelles l'aisnée avoit espousé M. de Balançon *, gouverneur pour le roi d'Espagne au comté de Bourgongne ; et s'en allant à son mesnage, pria sa mère, M""^ de Tournon, de luy bailler sa sœur, M"° de Tournon, pour la nourrir avec elle, et luy tenir compagnie en ce pais, où elle estoit esloingnée de tous ses parents. Sa mère luy accorde ; et y ayant demeuré quelques années en se faisant agréable et aimable (car elle l'estoit plus que belle, sa principale beauté estant la vertu et la grâce), M. le marquis de Varenibon de qui j'ay parlé cy-devant, lequel estoit lors destiné à eslre d'église, demeurant avec son frère M. de Balançon en mesme maison, devint, par l'ordinaire fréquentation qu'il avoit avec M"® de Tournon, fort amoureux d'elle ; et, n'estant point obligé à l'église il désire l'espouser. Il en parle aux parents d'elle et de luy. Ceux du costé d'elle le trouvèrent bon ; mais son frère M. de Balançon estimant plus utile qu'il l'ust d'église, faict tant qu'il empesche cela, s'opiniastrant à luy faire prendre la robbe longue. M"^ de Tournon, très sage et très prudente femme, s'offensant de cela, osta sa fille, M^'' de Tournon, d'avec sa sœur M""® de Balançon, et la reprend avec elle ; et, comme elle estoit femme un peu terrible et rude, sans avoir esgard que cette fille estoit grande et meritoit un plus doux traitement, elle la gourmande et crie sans cesse, ne luy laissant presque jamais l'œil sec, bien qu'elle ne fist nulle action qui ne fust très louable ; mais c'estoit la sévérité naturelle de sa mère. Elle, ne souhaitant que de se voir hors de cette tyrannie, receust une extrême
filles ; et d'autre part, de M. le cardinal de Lenoncourt, de l'évêque de Langres. de M de Mouy, seigneur de Picardie, de son premier maître d'hôtel, de ses premiers écuyers et autres gentilshommes de sa maison.
J. Claude de Tournon.
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joije (fuand elle vid que j'allais en Flandres, pensunt bien cfiie le marquis de Vurcnihon s^y trouveroil. comme il fist. et qu'e-;tant lors en estât de se marier, ay.int du tout quicté la robbe longue, il la demanderoit à sa mère, et que par le moien de ce mariage elle se trouveroil délivrée des rigueurs de sa mère. A Namur, le marquis de Varemhon cl le jeune Balançon son frère s'y trouvèrent, comme j'ay dit. Le jeune de Balançon qui n'estoit pas de beaucoup si agréable que l'aultre, acoste cette tille, la recherche, et le marquis de Varemhon, tant que nous fusmes à i\amur,ne faicl pas seulement semblant de la congnoistre. Le despil, le regret, l'ennuy. luy serre tellement le cœur {elle s^estanl contrainte défaire bonne mine tant qu'il fust présent, sans monstrer s'en soucier), que, soudain qu Hz furent hors du balteau où ils nous dirent à Dieu, elle se trouve tellement saisie, qu'elle ne peusl plus respirer qu'en criant et avec des douleurs mortelles. N'ayant nulle autre cause de son mal, la jeunes<ie combat huict ou dix jours la mort, qui, armée de despit, se rend enfin victorieuse, la ravissant à sa mère et à moy, qui n'en fismes moins de deuil l'une que l'aultre ' ; car sa mère, bien qu'elle l'ust fort rude, l'aymoit uniquement.
1. Un peu avant ce récit, Marguerite avait annoncé la fin de M"» de Tournon en ces termes (p. 106) : « La fortune envieuse et traistre ne pouvant supporter la gloire d'une si heureuse fortune qui mavait accompagnée jusque-là en ce voiagc, me donne deux sinistres augures des traverses, que pour contenter son envie, elle me préparait à mon retour : dont le premier fust que, soudain que le batteau commença à s'esloingner du bord. M"* de Tournon, tille de madame de Tournon, ma dame d'honneur, damoisëlle très vertueuse et accompagnée des grûces que j'aymois fort, prend un mal si estrange, que tout soudain il la met aux haulls cris pour la violente douleur qu'elle ressentoit qui provenoit d'un serrement de cœur, qui, fust tel que les médecins n eurent jamais mo.ven d'empescher f|Uf peu de jours après que je fus arrivée à Liège, la mort ne la ravist. J'en diray lu funeste histoire en son lieu, pour eslre
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Ses funérailles estans commandées les plus honnorables qu'il se pouvoit faire, pour eslre de grande maison comme elle estait, mesme appartenant à la royne ma mère, le jour venu de son enterrement, l'on ordonne quatre gentils-hommes des miens pour porter le corps ; l'un desquels estoit la Boessière (Bussière), qui l'avoit durant sa vie passionnément adorée sans le luy avoir osé descouvrir, pour la vertu qu'il congnoissoit en elle et pour l'inégalité, qui lors alloit portant ce mortel faix, et mourant autant de fois de sa mort, qu il estoit mort de son amour. Ce funeste convoy estant au milieu de la rue qui alloit à la grande église, le marquis de \arenibon, coupable de ce triste accident, quelques jours après mon partement de Namur, s'estant repenty de sa cruauté, et son ancienne flamme s'estant de nouveau rallumée (ô estrange faict !) par l'absence, qui, par la présence, n'avoit peu estre esmeue, se résout de la venir demander à sa mère, se confiant, que je crois, en la bonne fortune qui l'accompaigne d'estre aymé de toutes celles qu'il recherche, comme il a paru depuis peu en une grande, qu'il a espousée contre la volonté de ses parents ; et se promettant que sa faute luy seroit aisément pardonnée de sa maistresse, répétant souvent ces mots italiens en soy mesme : Che la forza d'amore non risguarda al delilto, ]prie dom Juan luy donner une commission vers moy, et venant en diligence, il arrive justement sur le poinct que ce corps, aussi malheureux qu'innocent et glorieux en sa virginité^ estoit au milieu de cette rue. La presse de cette pompe Vempesche de passer. Il regarde que c'est. H advise de loin, au milieu d'une grande et triste trouppe de personnes en deuil, un drap blanc couvert de chappeaux
remarquable. » Il est clair que cet événement impressionna grandement la reine et devint le sujet de fréquents récits dans son entourage. Marguerite nous parle ailleurs (p. 102) de MM.de Varembon et de Balançon « galands et honnestes hommes ».
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de fleurs. Il demande que ces! : quelqu'un de In ville lui respnnd que c'estnil un enterrement. AuJ/, Irop curieux., s'advance ju.'iques aux premiers du convoy, et iniportunement les presse de luy dire de qui c'est. O mortelle response! L'amour., ainsi vengeur de l' ingrate inconstance \ veut faire esprouver à son ame ce que par son desdaiçjneu.t onhii/ il a faicl souffrir au corps de sa maislresse.les traits de ta mort, (^et ignorant qu'il pressait lui respond que cestoit .!/"« de Tournon. A ce mot, il se pasme et tombe de cheval. Il le faut emporter en un logis comme mort, voulant plus justement,en cette extrémité., luy rendre union en la mort, que trop lard en la vie il luy avoit accordée. Son ame, que je crois, allant dans le tombeau requérir pardon à celle que son desdaigneux oubly y avoit mise, le laissa quelque temps sans aulcune apparence de vie ; d'où estant revenu, l'anima de nouveau pour luy faire esprouver la mort, qui, d'une seule fois, n'eust assez puny son ingratitude.
Ce triste oflice estant achevé, me voyant en une compaf^nie estrangère, je ne voulois l'ennuyer de la tristesse que je ressenlois de la perte d'une si honnesle Mlle ; et estant conviée ou par l'cvosque (dit Sa Grâce), ou par ses chanoines, d'aller en Cestin en diverses maisons et divers jardins (commo il y en a dans la ville et dehors de très beaux), j'y allay tous les jours, accompajjnée de l'evesque et de dames et seif^neurs estrangers.
William Stanley, comme les nombreux jeunes seigneurs anglais qui fréquentèrent la cour de Navarre aux alentours de l.')80, dut apprendre aisément cette aventure toute récente, d'autant mieux que nous savons, par la comédie, qu'il était au coii-
1. On remarquera lo rylliine de ce passage ot de quelques autres.
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rant du voyage de Brabant auquel elle se rapportait. De même que les dames d'honneur de la pièce se plaisent à rappeler les déplacements antérieurs de leur souveraine, de même elles se trouvent conduites tout naturellement à faire allusion à l'histoire la plus caractéristique, au point de vue sentimental, qui ait marqué l'un d'eux, histoire qui était restée chère à leur souveraine. Nous venons de démontrer que la reine de Navarre devait être identifiée avec l'héroïne de Peines d'Amour^ « the Queen », et que son nom était resté dans les indications de dialogue de plusieurs scènes. Ce lien entre les deux faits est donc manifeste. Le souvenir évoqué par Rosaline et par Catherine avec un frappant accent de vérité, se rattache ainsi de la façon la plus certaine à l'ambiance, désormais connue, de la première comédie shakespearienne, toute proche, par ailleurs, des événements qui lui servent de cadre. Le drame d'amour que les deux dames de la cour de Navarre se plaisent à citer avait dû s'accomplir devant leurs yeux, sur les bords de la Meuse ; la jeune fille avait grandi dans leur intimité, et la mère de celle-ci, première dame d'honneur de la souveraine, était encore la compagne de leur vie.
Mais comment nous arrêter à cette première constatation? N'en apercevons-nous pas une autre, plus importante encore, qui s'impose étrangement
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h notre réflexion ? On ;i lu le récit qui vient d'être reproduit : 1 auteur des œuvres de Shakespeare en a connu sûrement la substance, par une transmission orale. Cette émouvante aventure avait frappé son imagination, et il en usa, cette fois dune façon plus explicite, dans la pièce qui peut être considérée comme le chef-d'œuvre éternel de son théâtre : Hamlel. L'idée première de l'épisode admirable entre tous d'Ophélie et, en particulier, celle de la scène si caractéristique et si poignante de ses obsèques dérivent, on n'en saurait douter après tout ce qui a été exposé plus haut, du drame d'amour qui amena la mort d'Hélène de Tournon. Qu'on relise seulement avec soin l'histoire réelle et l'épisode dramatique, dans les deux rédactions successives d'Hninlet,ei la certitude du rapport qui unit l'une à l'autre s'imposera aussitôt à l'esprit.
Des deux côtés, un grand seigneur aime une jeune Olle de haute naissance douée d'une grande sensibilité et qui fait partie de la cour d'une reine : tendresse mutuelle ; obstacle soudain, amené ici par la résistance de la famille de l'aimé, désireuse de voir l'amoureux entrer dans les ordres, et là, par l'opposition que manifeste le père d'Ophélie à l'amour d'Hamlet (a. II, se. 2).
« Mais non, — expose Polonius à la reine, — je suis entré rondement en matière et j'ai parlé ainsi à ma jeune Demoiselle: « Le seigneur Hamlot est un prince hors de ta sphère ; cela ne doit pas rtro », et puis je lui ai fait la leçon pour lui dire f|u'elle devait se dérober à ses entretiens, ne pas admettre
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de messagers, ne pas recevoir de cadeaux. La leçon faite, mes conseils ont porté fruit *, et se voyant repoussé, il est tombé dans la tristesse... de là dans l'égarement, etc. » En réalité, la conduite d'Hamlet, repoussé, est tout à fait semblable à celle de Varembon. De chaque côté, scènes pénibles entre les deux jeunes gens. Changement agressif de l'amoureux : son indifférence apparente {Hamlel, 111, 1) ; il paraît renoncer à sa passion. Trouble profond de la jeune fille, en présence de cette attitude glaciale ; elle fait tout pour dissimuler son chagrin. Dans l'histoire, au monient du départ de l'aimé, la grande crise éclate à Namiir, où la rencontre a eu lieu, sur le bateau de Meuse qu'il vient de quitter et où s'embarquent, avec la jeune fille et sa mère, la reine et la suite de cette dernière. Après l'adieu général, cris, douleurs mortelles de l'abandonnée. Ses souffrances morales sont telles qu'elle meurt en huit ou dix jours. Dans Hamlel, même processus. Le prince quitte la cour de Danemark et s'embarque pour gagner l'Angleterre. Effondrement moral de la pauvre Ophélie ; sa raison sombre. Elle se noie sans y penser, dans un cours d'eau, près d'un saule. D'un côté comme de l'autre, la crise survient après le départ de l'aimé pour un voyage. Mais ce n'est là qu'un rapprochement d'ensemble : nous allons entrer dans une série de ressemblances concrètes, bien faites pour supprimer toute incertitude. 11 s'agit de la scène célèbre des