LES VALETS DE L'OPIIVIOIV
À Claiide Monet.
J'ai dit par qui se faisait Topinion de rimmense et pauvre foule :
Par la presse criminelle — fanatique ou vendue.
Par Drumont et Rochefort, défenseurs d'office du Hulan Esterhazy — la France aux Français ? hein, Rochefort, Drumont? — tandis que Zola, c'est Zola l'Italien, Zola le Vénitien!! Drumont et Rochefort — défenseurs des Grands Chefs — des grandes Incapacités militaires'»
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dont ils n'ont jamais cessé de dénoncer la sottise et l'infamie — avant TafTaire Dreyfus !
Par les marchands d'opinions, de Marinoni et de Vert-Voort jusqu'à Sabatier, le fulgurant propriétaire de VEclair^ ABSOLUMENT INDÉPENDANT, qui se paie une écurie d'écrivains, comme les fils de famille s'offrent des chevaux de courses! Sabatier, le décoré de T/w/erieur — pour ses campagnes et fournitures à la guerre — au ministère, naturellement !
Par Périvier, par Rodays, des employés de caisse et de bureau du Figaro^ que le hasard met à la tète du journal, qui se vengent des mépris de Magnard, en s'asseyant dans son fauteil ?
Et Galmette, la bonne à tout faire, à qui Magnard, un jour qu'elle appuyait les mains sur un meuble, disait, énervé :
« Prenez garde, Galmette, vous salissez !... »
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Par les grouillants Simond, de VEcho de Paris^ que toute leur rédaction désavoue et vilipende, Anatole France en tête, signant bravement la protestation de MM. Halévy et Bizet.
Par le PoUonnais, du Soir, — de la promotion de Sabatier et de Barthélémy dans la Légion d'honneur — le PoUonnais, secrétaire de Blanc — un pur Français encore, celui-ci — député des Hautes- Pyrénées — tenancier du tripot de Monte- Carlo!
J'en passe — et des pires — ceux de province, par exemple, la Dépêche de Toulouse si vaillante jadis, devenue le flasque écho de tous les Échos de Paris et de la rue Saint-Dominique.
J'ai dit par qui se faisait Topinion.
Du moins, ces marchands sont libres — feuilles publiques tolérées par le gouvernement. I
Ils sont responsables de leurs actes -— ils s'en déchargent sur le gérant, c'est
vrai, à 3 francs par jour, — mais enfin, le principe est sauf.
Il y a d'autres responsables de Topinion, les plus vils et les plus lâches : nos représentants, députés et sénateurs — dés débutants dans la vie politique et des vétérans de toutes les luttes du siècle, depuis M. Couyba, le chansonnier de Montmartre,
— jusqu'aux vieux renards et aux doyens du parlementarisme.
A droite, à gauche, au centre — les paroles qu'on attendait se sont tues.
Mais on a voté.
D'avance la Chambre agonisante avait condamné, flétri le syndicat ! c'est-à-dire les chercheurs de vérité !
Pendant ce temps, avec les fonds secrets
— que nous ne pouvons malheureusement ignorer, puisque c'est nous qui payons — on subventionne la presse servile, ou bien Ton décore quelques fils de leurs pères !
Pourquoi tout ce uionde de la Chambre et du Sénat, q/uî ne foit que parlei au lieu
d'agir, depuis quatre ans, pourquoi tous ces avocats de profession, pourquoi toutes ces éloquences législatives, pourquoi tout cela s'est-il enroué subitement?
Parce que c'est tout à l'heure LES ÉLECTIONS.
Et tous, socialistes ou conservateurs, veulent avoir Topinion avec eux.
Alors, on voit les socialistes, à peu d'exceptions près — quêter l'appui antisémitique, l'appui clérical de la Libre Parole.
Parce que c'est tout à l'heure les élections, voilà la raison,— la raison d'Etat — de tant de silence.
Savez-vous ce qu'on entend, dans la salle des Pas-Perdus du Palais-Bourbon?
On entend Camille Pelletan, qui mena, lors du boulangisme, la plus admirable campagne contre le Sabre, déclarer :
« C'est aussi trouble, aussi dégoûtant d'un côté que de l'autre, et on n'y comprend rien... »
On y comprend simplement, Pelletan, que vous ne voulez rien y comprendre.
Millerand, juriste parfait, procédurier consommé, caractère rigide, ne peut suivre ces fluctuations. J'ignore son avis sur les faits Dreyfus; mais j'avance, — et il ne me démentira pas, — qu'il n'accepte point les exécutions sommaires, au mépris du droit et de la loi, — des Culs Rouges du Cherche-Midi.
Seul, Jaurès, qui est monté à la tribune, sauvant à grand'peine les basques de son vêtement des mains des socialistes qui, depuis quinze jours, s'opposent à son intervention — lés élections, toujours ! — seul, Jaurès a parlé.
D'un verbe enflammé, il a jeté à cette assemblée de honte les accusations vengeresses...
C'est Billot qu'on a applaudi, quand il est venu répondre : « L'armée se recueille... (en rédigeant les journaux d'Esté rhazy)...
Je suis le chef de l'armée... (Hélas I ça
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nous promet de belles revanches...) Uarmée est comme le soleil... (comme la lune, a crié quelqu'un).
Quelle tristesse !
Oh! les Valets! comme les appelle George Lecomte, dans son beau livre sur le monde parlementaire.
Les valets, les valets de l'opinion I Que voulez-vous !
Les élections!
Oh ! après les élections, vous verrez, vous confient-ils dans les coins.
Et, tout à leurs stratégies électorales, ils avalent le poireau et le turban — les Méline, les Hanotaux, — et les voici la tête sous le Billot.
Que le petit Poincarré, que le suave Deschanel se contentent de soigner l'un 3a serviette d'avocat cher, Tautre, sa raie méticuleuse, en attendant l'heure des discours pommadés, ils sont dans leur rôle Je gentils messieurs bien sages et bien prudents.
Mais parmi les autres -^ il n'y a donc pas un homme de principe, au-dessus de son arrondissement, pour crier : « Uopi nion se trompe, Topinion est trompée.
Nous ne la suivrons pas. Nous ironr contre!... »
Qu'est-ce que fait Goblet, ce nain démocratique ?
Il écrit cette ânerie : « Le crime do Dreyfus est si abominable que je ne veux rien examiner touchant son cas. »
Oui, le crime est abominable, minuscule Goblet I Qui le nie?
Nous cherchons seulement qui Ta commis.
Ou plutôt nous ne cherchons plus.
Et vous, Emmanuel Arène, qui avez mené la campagne du Figaro, première manière, cela vous suffit d'avoir fait débarquer le piteux Rodays ? Je sais que les journaux vous prennent beaucoup de temps — il doit être laborieux de s'équilibrer entre V Eclair et le Figaro — ne pour-
rîez-vous, de la tribune, éclairer la Corse?
Cela en vaut la peine.
Mais lés élections !
Et le joli merle préfère se taire : le silence est d'or.
Ils sont quelques centaines — et pas un ne bouge.
Les élections !
Car, sachez-le, les trois quarts ne défendent pas leur vote ignoble: Dreyfus?
Esterhazy ? ça leur est indifférent.
Maïs cela trouble leur esprit de candidats prochains. Et cela suffit pour qu'ils ne veuillent rien entendre. On ne risque pas son siège, pensez, pour tâcher de démontrer à un électeur, — lecteur du Petit Journal ou du Petit Parisien^ — que du Judet ou du Jean Frollo, ça n'est pas absolument des commandements du bon Dieu !
Après les marchands — et plus coupables — les valets, les valets de l'opinion...
Rochefort et Drumont doivent être contents : le service est irréprochable !
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Tandis que des tribunes de la presse, • j'assistais à Tinfâme spectacle de cette tourbe insultant à Téloquence et au courage de Jaurès, je me reportais à quelques années en arrière.
Je revoyais à la place d'où il avait jeté sa Dombe, Tombre de l'anarchiste Vaillant.
Peu de jours après l'attentat, dans sa cellule, il me confiait les angoisses de cette minute, où, pour sa foi révolutionnaire, il allait lancer son triste engin. Et il di* sait que, amené là par l'elTondrement de tous ses espoirs anciens, sa confiance seule dans la destruction et la terreur, peut-être il n*eût pas agi, si quelque chose de grand lui était apparu, si de cette foule, représentant la France, quelque espoir lui était monté...
Il jeta sa boîte dépendre et de clous...
Vaillant aurait moins hésité encore, au Sénat, je présume.
Les valets sont ici plus plats, si c'est possible : laplupart ont servi tant de régimes !
, Ils ont repoussé Scheurer-Kestner — le probe vieillard qu'ils honoraient de la viceprésidence depuis deux ans :
Ceux vers qui cet apôtre allait l'ont égorgé.
N'empêche : L'infamie n*a qu'un temps.
Les valets de l'opinion maudite disparaîtront aux soufflets de la vérité maîtresse :
D*aillear8, pensons. Nos jours sont des jours d*amertume. Mais, quand nous étendons les bras dans cette brume.
Nous sentons une main ; Quand nous marchons, courbés, dans l'ombre du martyre, Nous entendons quelqu'un derrière nous nous dire l
C'est ici le chemin.