LES COMPLICES
A Ary Renan.
Tous ceux qui sont avec nous, et ne le proclament pas sont complices des marchands d'opinions, des valets de l'opinion.
En se taisant, ils encourent la plus effroyable des responsabilités. Garuneseulo voix honnête peut étouffer les cris d3 mille coquins, convaincre les indécir^, faire remonter de Terreur les esprits quo le mensonge effréné des Rochefort et des Drumont y a précipités.
Parmi ceux qui se taisent et devraient parler, puisqu'ils sont avec nous^ il faut
signaler à peu près tous nos littérateurs, tous ceux de qui c'est le métier d'écrire...
Us ne sont pas fiers !
Ils laissent leur place à qui veut la prendre : ce sont les Duclaux, les hommes de solitude et de silence, qui jettent l'autorité pure de leurs noms dans la mêlée.
Nos littérateurs laissent passer avant eux, encore, les artistes, les Claude Monet, les Pissarro, les Clairin et les Carrière, ^t tous les talents épris de liberté, qui ne suivent pas les monômes de nos misérables étudiants.
Oui, il y a Zola, Anatole Francei Mirbeau — des exceptions — quand toutes les plumes devraient cracher leur encre à la face des marchands d^opinions et des valets de l'Opinion.
Car les gens de lettres, eux, n'ont pas l'excuse d'ignorer les dessous des journaux, et les forbans de la presse criminelle.
Us connaissent Périvier et Rodays. Us ont entendu Magnard parler, en quels
termes, de ces fameux lieutenants qui ^^e partagent Tempire du Figaro ?
Ils connaissent Tindécrottable Calmette, de tous les cabinets de la maison.
Les gens de lettres connaissent les paiMges pestilentiels de VEcho de Paris, la grenouillère des Simond.
Ils connaissent le Vert-Voort du Jour, — et de la nuit, surtout; le PoUonnais monégasque du Soir] le Sabatier — à qui nous sommes redevables d'un organe ABSOLUMENT INDÉPENDANT, Sabatierla-Gourde, comme l'appelle quelqu'un de son entourage.
Ils connaissent Marinoni et Arthur Meyer — ce catholique de la main gauche...
Ils connaissent la tourbe à laquelle Victor Hugo s'adressait :
pieds plais ! Votre plame au fond de vos masures Griffonne, va, vient, court, boit l'encre^ rend du fiel. Bave, égratigne et crache» et ^es éclabousures Font des taches jusques au ciel.
Pourquoi ils se taisent, nos littérateurs î
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Parce que la plupart ne sont que des petits prudents, des w profiteurs », à la manière des Poincaré, des Leygues, des Barthou, parce qu'ils ont peur, pour leurs livres, pour leurs pièces.
Pensez : se fermer le Figaro ! se fermer Y Echo de Paris.
Et alors ils se tiennent coi.
Voltaire mena quelques campagnes pour Calas et Sirven ; Chateaubriand, le grand Solitaire, était toujours à l'action ; et Lamartine se ruait dans la foule ; et Victor Hugo arrachait la grâce de Barbes, et, vingt ans, il sapait l'Empire.
Voilà des ancêtres qu'il ne faiTdrait pas oublier...
Nos littérateurs se taisent.
J'aime mieux Degas, l'illustre maîtrepeintre. C'est franc, au moins.
Dans son atelier, le modèle émet un doute sur la culpabilité de Dreyfus :
— ïu es juive... Tu es juive,., accuset-il tout de suite.
— Mais, non, je suis protestante...
— Ça ne fait rien . . . rhabille- toi , va-t-en . . .
Et il Texpédie avec colère.
C'est ce que raconte une -jolie fille de Montmartre sur le vieux maître.
Voilà de la conviction. J'aime ça Pauvre Degas! Comme les gens d^espril peuvent devenir bêtes^ par antisémitisme.
Voyez Rochefort.
C'est tout de même mieux que Rodin.
Celui-ci ne signe pas. Quatre ans, il a sup-^ ^ i •' plié Zola, président de la Société des Gens ' de Lettres, à propos de son Balzac, qu'il ne finit pas. Il a refusé sa signature à Mirbeau — par conviction ? non, il ne sait rien de rien — parfaiblesse officielle...
Nos littérateurs se taisent par ignorance, ou calcul, ou lâcheté.
Par ignorance, les irès jeunes^ convaincus que ça n'a pas d'importance, une monstruosité judiciaire, le renversement de tous les principes du droit et de la Révolution. Ils font des vers libres. Une ré-
volution de prosodie les satisfait. La liberté du vers leur suffit ! Que leur importe la liberté de la personne humaine * !
De grands recueils — juifs — comme la Revue de Paris, se taisent — et M. Lavisse, qui est avec nous, se tait — coupablement lui qui pourrait éclairer le Quartier-Latin.
La Revue des Deux-Mondes a plus de courage : elle est ignoble, froidement.
Mais je ne devine pas ce qui peut arrêter certains esprits, si ce n'est un manque de volonté bien maladroit : leurs intérêts n'auraient pas souffert.
A mes camarades de YEcho de Paris, j'affirme que si, d'accord, ils avaient apporté leur démission à la famille Simon d — ou les eût laissés libres d'écrire toute leur pensée. Qu'ils jugent :
La Dépêche de Toulouse s'est ravalée au-
i Au moment où paraissait cet article, la Revue Blanche, le Mercure de France.., prenaient parti pour Zola, vigoureusement.
dessous des pires feuilles de Paris, dan> cette affaire : mais Jaurès et Glémencea a n'ont pas plié — et tous leurs articles ont paru.
Tout ce monde, les Sabatier, les Simond 1 mais il n'y a qu'à marcher dessur.
Ça s'écrase comme de*la... crème.
Il y en a d'autres dont je ne comprendrai jamais l'abstention.
Est-ce parce qu'il se présente à la députation, que Paul Adam se dérobe ?
Est-ce qu'il serait déjà de la majorité prochaine * ?
Paul Hervieu ne cache à personne son indignation. // est avec nous. Mais il reste dans l'ombre. Et l'observateur magistral de Peints par eux-mêmes, le philosophe social des Tenailles et de laZoï de l'Homme^ à ceux qui réclament son nom, répond :
— Oui, mon nom a une valeur, parce
1 Paul Adam avait signé la protestation en faveur de la révision. Sa signature avait été égarée, de même que celle de Jules Renard.
que j'en ai soin, je V administre bien.,. S*il y avait de très grands nomg, soit... Mais comme ça je ne puis signer... Oui, s'il y en avait d'autres... Si Victor-Hugo et Renan avaient signé...
Il yen a d'autres, maintenant,Hervieu, et vous signeriez, peut-être, si on repassait...
Mais il fallait signer le premier, selon votre conviction, au risque d'être seul...
Pour une fois, vous avez mal administré...
Hervieu, vous n'êtes pas brave.
C'est peut-être la Comédie-Française qui fait ça? Je ne vois ni Brieux, ni Jules Case, ni Richepin dans les protestations.
Cependant Maurice Boucher, dans une noble attitude, donne l'exemple aux poètes, qui ne semblent pas pressés de le suivre ; de Henri de Régnier jusqu'à Francis Vielé-Griffin, que j'ai connus plus combatifs.
Où est Paul Bourget, l'auteur du Disciule, qui croit au devoir moral des aînés.
sous LE SABRE SI
Il sait nos angoisses. 11 aime les Juives. Ce sont elles qui Tont créé. Il fut la fleur de leurs salons. Où est Bourget ?
Et les Rosny ! Ce n'est pas le moment de confectionner des romans lacustres 1
Que M. Hugues Le Roux, officier de la Légion d'honneur, de la promotion Sabatier-Pollonnais-Barthélemy, garde un silence présidentiel et redoute de contrister notre ami Xau, nous n'espérions pas.
davantage de lui.
Mais les autres, tous ! Lâcheté ! La peur de l'opinion ! C'est exactement comme les députés qui se lamentent : Ah ! s'il n'y avait pas les élections !
Entendu, s'il n'y avait pas de danger, tout le monde serait brave.
Les littérateurs se désolent : si je n'avais pas mon roman, ma pièce...
On rencontre Maurice Donnay *, l'au-
^ J'apprends que Majirice Ûonnay a eu un article sur Dreyfus refusé par M. Fernand Xau. Même chose est arrivée au Journal à Octave Mirbeau et à Berge rat.
32 sons LE SABRE
leur d'Amants et de Douloureuse^ admirables poèmes d'amour, sous leur vernis d'actualité.
L'affaire Dreyfus! Il blague, d'abord.
Et l'homme d'esprit vous tient cinq minutes un raisonnement de derrière les Billots.
— Mon vieux, ça n'est pas toi qui es à l'île du Diable...
Pourtant, il se laisse démontrer qu'un crime contre la justice nous frappe tous, détruit toute garantie sociale.
— C'est vrai, j'ai tort de blaguer...
— Alors, tu vas te montrer, signer...
— Oui... non... mais non, je ne peux pas... en ce moment : je vais avoir tine première !
Bonne chance pour vos premières, donc, Maurice Donnay,Lavedan,Hermant,tous...
Ainsi beaucoup sont avec nous.
Mais ils ne marchent pas. Ce n'est pas à leur honneur.
Tant pis, nous nous battrons sans eux.
I E CLOWM ROCHEFORTP
A Maurice Maeterlmk,
Il surgit en clarté du fond de réteignoir.
Et ses mots prestigieux à travers TËmpire,
Se déroulaient en fantasmagorique spire
Ou, comme des éclairs, zigzaguaient au ciel noir.
Il apparut en clown tout pailleté d'esprit, Dont la verve crevait tous les cerceaux possiblea, N'ayant qu*à darder vers n*impoite quelUscib'es Son toupet en tire-bouchon, qui se flétrit.
Car le clown n vieilli, sa farce se détraque, Il n^est qu*un pauvre comparse dans la baraque* Il bat la grosse caiése et fait le boniment...
Que rendra-t-il demain ? Ou sirop de calabre ? Mais à quoi n'est-il pas réduit pour le moment ! Déjà le Clown n'est plus qu'un Avaleur de Sabre.,