‹ Sous le sabreChapitre 15 sur 30 · LE « MEVEUX » DE LEYGUES · texte numérisé non relu

LE « MEVEUX » DE LEYGUES

A Camille Pissarro.

L'histoire est plaisante, et, d'une affaire toute particulière, on peut extraire des conclusions générales : Poi Neveux n'est pas seul de son espèce ; ils sont comme lui des milliers de « petits prudents » et de « petits profiteurs »... Ab uno disce omnés,..

Pol Neveux a publié dans les journaux une « lettre de carence » pour faire savoir à la France que je l'avais offensé gravement ^ et lui refusais toute explication !...

Mais Pol Neveux se garde bien dédire

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vourquoi et comment je Tai olîensé gravement. Réparons ce facile oubli de Vescrimeur bien connu^ comme il s'intitule sans crainte du ridicule.

J'espère bien Tavoir offensé gravement — Pol Neyeux — et recommencer aujourd hui même.

Quant à des explications ou à des réparations, qu'il n'en cherche point: ce serait si parfaitement inutile!

Je me bats pour des idées:

Je suis à la disposition de tous ceux que j'attaque, depuis Périvier, le Chef des odeurs suaves^ j usqu'à Sabatier-la-Gourde. . . Mais c'est tout. 11 ne me plaît pas de me déranger pour le reste.

L'autre matin, je réveille Neveux :

— J'ai une affaire...

— Avec qui...?

— Vert-Voort.

— Je te suis.

(Pol Neveux est un ami de dix ou douze a is, un cher compagnon de la vingtième

année. Il sait toutes les tristesses et toutes les joies de ma vie. J'ai eu ses plus intimes confidences. Nous avons vécu de cœur et d'esprit, ensemble, toute une jeunesse.

Nous avons en commun nos grands souvenirs de nature, de littérature et d'art.

Et nous ne nous sommes jamais départis de notre franchise, l'un vis-à-vis de l'autre. Tout ce que je vais lui reprocher, je le lui disais aussi violemment, en face).

Pol Neveux et Lecomte règlent tout avec les témoins de mon adversaire vers deux heures de l'après-midi. Il n'y a plus qu'à attendre la rencontre.

A six heures du soir, je reçois de Pol Neveux un mot par lequel il se récuse* Il n^ avait pas lu mon article où Poincaré et Leygues sont maltraités. Il m'aime beaucoup. Mais il aime bien Poincaré et Let/gties^ aussi. Il craint que ses anciens patrons ne lui pardonnent pas de m'accompagner sur le terrain : ce que je juge bien insul-

tant pour eux : je ne les crois pas de si médiocre caractère.

Voilà ce que m'a fait Pol Neveux — par lettre, sans le courage devenir me soumettre ses scrupuleslui-même... Moi, qui peux trouver deux cents témoins en une heure, je me suis trouvé seul... vingt-cinq secondes, le temps de lire ce lamentable billet.

Cependant, Pol Neveux se désolait, en phrases révélatrices de son âme, comme celle-ci :

— « Mais... je ne peux plus lui servir de témoin... II attaque mes meilleurs amis...

Leygues, Poincaré... des gens que fai servi trois ans ! »

Je lui ai adressé tout de suite un télégramme pour lui demander de venir s'expliquer : il s*en est bien gardé. ^ Ce n'est pas tout.

Le lendemain, retour des environs -de Paris, avec mes témoins et le docteur Vaquez, nous entrons chez Lucas, déjeuner m^ assez tard l

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Plus que deux convives, Leygues et Pol Neveux — justement!...

Pensez-vous que cet ami de: douze anS:

se lèv«, me serre la main, m'embrasse, ou.

prenne de mes nouvelles? Non. i

11 jaunit comme un coing, détourne Je* yeux — et achève son repas. ; y ■ \

C'est déjà joli. Mais attendez.

Une heure après, alors qu'il était banni de mon cœur a jamais, Pol Neveux ayant laissé partir Tex-sultan de Tiastructioiï publique, a eu le toupet de s'approcher de notre table, de me frapper sur 1 épaule :

— Mon vieux, tu ne veux pas me serrer la main?

•— Ah i assez, j entends déjeuner en paiXf assez...

— C'est un refus formel...

— Oui, assez, assez... j Et Pol Neveux a filé, sous les yeux g<H

guenards des garçons et de la caissière.

Deux heures ensuite, dans la maison fa^ milière où il savait trouver toujours un

cœur près du sien, dans là maison en pleurs où il savait ma femme et mon enfant malades^ Pol Neveux m'expédiait deux témoins, MM. Théodore Legrand et Paul de la Bréraoire. Et il communique à la presse une « lettre de carence », pauvre petit !

Et tu espères faire croire à quelqu'un qu'on ne me trouve pas,quand il faut,hcin?

Et tu croîs qu*un procès-verbal de rencontre laverait ta conscience de tes remords du pire manquement à Famitié ! Allons donc?

Tu t'es conduit en témoin maladroit, toi, l'escrimeur bien connu I lorsque tu t'es abouché avec MM. Cloutier et Galli, sans avoir lu mon article; i . m!/ -

Tu t'es conduit en pleutre, en me lâchant à six heures du soir, après avoir signé toutes les pièces préliminaires du combat.

Tu t'es conduit en imbécile, — interroge Leygues et Poincaré, — en te récu^ Bantàcause d'eux; l'affection qui te lâi-^

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sait me servir de second ne pouvait leur être suspecte.

Tu t'es conduit en goujat — en ne venant pas me dire tes doutes là-dessus — et €fn te bornant à m'écrire. i

Tu t'es conduit en lâche, attendant le départ de Leygues, pour m'offrir ta triste main ; c'était trop tard.

Et tu crois qu'une rencontre entre nous effacerait tout cela ! Jamais !

Tu me dois les plus plates excuses, — et tu me demandes une réparation 1

C'est fou.

D'ailleurs, nous avons , tous remarqué que Pol Neveux manquait d'équilibre, ce jour-là. Je fus effaré, dans notre réunion, chez Georges Lecomte — pour la constitution des témoins. Voyez cette petite scène grotesque :

— C'est de la coca Mariani cette bouteille, Lecomte ?

— Oui, vous en voulez, Neveux, et toi, Ajalbert...

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— Mais oui.

Les verres remplis, au moment où je pbc\^i le mien à la bouche. Neveux se précipite r-

— Tu esîlKot... Tu as envie de te faire tuer ? Tu te batsi^tfeînain — et tu prends dès excitants, des énervàTH^? Pourquoi pas de Talcool, du thé, du café, pendant que tu y es... Tu vas me faire le plaisîf>da laisser ça, hein...

Nous étions stupéfaits ; il continua :

— Tu ne prendras rien, demain matin... Et j'aurai, dans le landau, du sirop d'éther, pas trop sucré, parce que ça écœure... Du sirop d'éther... Avec cela, on est très bien; j'en prends dans les assauts...

Vainement, je tentai de placer un mot.

Je m'insurgeais, assez sûr de moi, peutêtre, pour n'avoir pas besoin d'éther, — dont je n'ai jamais pris de ma vie ; non, cette idée de drogue, voyez- vous çà..!

Et Neveux m'inspectait :

— Et puis redingote et chapeau haut de forme, n'est-ce pas !

J'objectai qu'une phemise molle et une redingote et un chapeau haut de forme ne me paraissaient pas autrement élégants!

Maïs je n'osais pas contrarier ce modèle des gens d'honneur, je n'osais pas troubler cette perle de témoin — qui ne lit pas l'article motif du duel — et vous lâche au moment de marcher ! '

Quelle chance, d'ailleurs ! J'ai pu aller me battre comme je me promène, en chapeau rond et en veston de tous les jours — ^^et sans sirop d'éther, du moins!

Et quand je songe à toutes les remarques auxquelles j'ai échappé, pour l'avenir, de la part de cette prétendue fine lame, de ce bon grand vantard « d'escrimeur bien connu »,qulnes'estjamais battu, d'ailleurs, je conviens de mon bonheur relatif dans cet effondrement subit d'une longue et tendre amitié.

Maïs tout cela n'est rien — et j'ai dit que Ton pouvait s'élever, dans ce débat particulier, au-dessus de la question personnelle. I

J'ai à avouer une faute, aussi.

Quand j'ai dénonôé les écrivains qui sont avec nous j et ne jettent pas l'autorité de leur talent dans la bataille, j'ai omis Pol Neveux.

Depuis quelques semaines, et c'est d'autant plus intéressant qu'il n'est qu'un écho de ses patrons, il proclame l'absurdité de l'acte d'accusation contre Dreyfus.

// est avec nous, comme Poincaré qui n'a pas démenti la citation du Cri de Paris :

« L'affaire Dreyfus sera le remords de ma vie politique. »

Eh bien ! ils sont une foule, comme Poincaré et Neveux — qui ont leur opinion faite, mais la réservent; c'est bon, cela, pour Leygues, qui n'est qu'un poète raté ; c'est plus étrange de la part de Poincaré

à qui je ne crois pas une grandeur civique, évidemment, mais à qui Ton ne peut dénier un peu d'élévation, — au-dessus de tant de médiocrité !

Pauvre Neveux, que je te plains! Nous te l'avons tous prédit, pourtant, que tu allais à la basse politicaillerie. Tues tombé au milieu de nous tous pauvres, en fils de familte à cent mille francs de rente, et tu as voulu approcher des ministres ! Qu'estce qu'ils ont fait de toi? Indépendant, tu t'es asservi. On t'a vu douzième secrétaire deLeygues, sous-chef de cabinet dePoincaré, car tu n'a pas été plus chef de cabinet comme tu te qualifies faussement, qu'escrimeur bien corinii. Tu as été souschef, — chef-adjoint, amateur enfin ! Rien de plus.

Tous, nous t'avons dit que cela était audessous de toi. Quelle peine tu nous faisais ! Rappelle-toi comment nous t'avons injurié, certain soir, chez Drouhant ; tu nous quittais, disant I

— Faut que je sois au ministère à neuf heures, demain matin.

-• A neuf heures? A quelle heure vient donc ton ministre.

— A midù Seulement j vous comprenez^ les garçons faisaient mal son bureau,,. Alors , maintenaniy fy vais, vçus comprenez, je surveille...

Nous avons compris.

C'était affreux, que tu fisses ce métier — le bureau du ministre...

Crois-moi, Neveux, retourne en Cham^ pagrie — et fais des livres. Golo est une œuvre absolument de premier ordre. H faut recommencer, ta vie est là — non dans la domesticité.

. Sur cette route du travail et de la droiture, toutes colères apaisées, dans longtemps, peut-être, j'aurai oublié et je consentirai à te tendre la main, que je te refuse, — ce qui Voffense gravement — j'en suis heureux.

Maintenant, si tu es tout à feU pourri;

et que tu veuilles continuera monter vers les bassesses, à descendre vers les honneurs, si tu veux continuer vers cette veule et déplorable destinée, je serai toujours là, pour t'y aider — et Vy pousser...

du pie(L

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