LES DEUX MAURICE
A tmile PouvilUnu
Ënfln I Voici deux adversaires sortables, deux écrivains, Maurice Talmeyr, Maurice Barres..,
On peut supposer qu'ils n'auront pas pris la plume pour ressasser les sottises militaires de la Pairie oa de Y Echo de Paris, et qu^ils ne se seront pas laissé aveugler aux lumières du Atatin^ du Jour^ de V Eclair !
On peut. espérer qu'ils ne rééditeront pas les raisonnements de tambour d'un
Sabalier, d'un Jaluzot, de quelque Simoiid, ou d'Edmond Blanc?
Maurice Barrés !
Maurice Talmeyr !
Avec eux, c'en sera fini de la raison d'Etat, de rinfaillibililé des Culs-rougcs du Cherche-Midi, de l'honneur de Tarméo personnifiée dans le Hulan Esterhazy, de Scheurer-Keslner le Prussien, de Zola le Génois ou le Vénitien, du syndicat vendu aux Juifs, c'en sera fini de l'outrage et de la yilenie !
Barrés et Talmeyr n^ s'abaisseront pas, eux, à ramasser de cette fange pour nousla jeter au visage !
J'avais cru que les deux Maurice répondraient autrement que par des injures; à ce que les défenseurs de la légalité avancent pour réclamer la révision du procès DreyfuSi
Or, la violation du droit, qui suffità mo-, tivernos douloureuses revendications, n'iaqiiiète pas autrement nos deux Maurice.
Dans le Journal^ mon collaborateur Maurice Barres proteste contre la « protestation des intellectuels ». \X^
Il paraît que les intellectuels qui signent les listes de V Aurore^ du Siècle, du Temps, du Rappel, des Droits de rHomme, etc., né sont pas de vrais intellectuels, des intellectuels entiers, non, ce ne seraient que des demi-intellectuels, des hongres, des bœufs^quoi!
« Ne trouvez'vous pas que Clemenceau ù. trouvé un mot excellent, ce serait la protestation des intellectuels » raille Barrés dans un style à la Gaston PoUonnais — auquel il ne nous avait pas accoutumés...
Et, d'un sçul trait, il biffe de la catégorie des « intellectuels », Timmense et généreuse foule de savants, d'écrivains, d'artistes, et de tous citoyens qui, au risque de leur situation, de leur avenir, n'hésitent pas à jeter publiquement le cri de leur conscience!
psvchologie ! L'auteur de l'Ennemi d^
5S sous LE SABRB
Lois n'est pas si compliqué que les Bar^ bares pouvaient se Timaginer ! La culture du moi Ta mené droit à cette conclusion, peut-être excessive : « Je suis rintellectuel de cette génération et de toutes les autres. Qui ne pense pas comme moi ne saurait être un intellectuel. »
psychologie! Et Barres ne. pouvant accepter que cette élite, agisse de façon désintéressée, accuse en bloc tous les pro* testataires de ne signer que pour avoir leurs noms dans les journaux et s'entendre traiter d'intellectuels !
Voilà le point de vue allier où se place Barres pour juger les mobiles de ses adversaires. Ce n'est pas très haut.
Leurs noms dans les journaux !
Quelle aubaine pour un Duclaux ou un Michel Bréal.
Quelle aventure précieuse pour un Ary Renan, un Grimaux, un Geffroy, un Richet! hein? A quoi tous ne ^ont-ils pas prêts pour leurs noms dans les journaux I
sous LE SABRB 53
Mais, j'y réfléchis !
Les protestataires auraientp u les donner à vos amis, ces noms que vous décrétez négligeables. S'ils ne cherchent que la réclame des journaux, ils en auraient bénéficié plus largement de l'autre côté. U est peu probable que dans la Libre Parole et Vintransigeant, on leur eût marchandé Tépi* thète d'intellectuels qui vous choque si étrangement, — chez tous les maîtres dé la science et de la pensée contemporaine — chez tous les représentants illustres de la grandeur de la Nation^ du génie de la Race?
— « Pauvres nigauds » — voîlà ce que, vous, Barres, vous écrivez des savants et des penseurs qui protestent contre l'omnipotence du Sabre, et sacrifient à leurs convictions les profits de leur carrière, l'avancement^ J'argent, les honneurs ! !
— « Pauvres nigauds I un point c'est tout. Signé : Maurice Barrés qui se proclame, après cela, tranquillement, un maître de la nuance !
Moi, je croyais que c'était de la boxe et du chausson — de la démonstration à coups de pieds et à coups de poings, faute d'arguments : et je n'étais pas sans éton- I nement de ce procédé violent de la par* i'un intellectuel.
Sans doute, j'ai tort de n'avoir pas discerné autre chose.
Mais quoi! Malgré la défîanee incesr santé, cruelle que j^ai de moi-même, l'évidence était là : Barrés annonçait Técrasement des protestataires — et le voiéi, lui, le clairvoyant et le nuancé, sous le ridicule de dix gaffes inexplicables : non, pas un des petits licenciés qu'il dédaigne n'eût entassé tant de gaucheries, pas un sous-reporter de la plus lointaine province n'eût accumulé tant d'ignorances !
D'abord, Barrés a confondu Bertrand e!
Bertrand. . i
Puis il félicite un Ratisbonne antisémite de sa belle teniie, le croyant à tort l'héritier d'Alfred de Vigny. Erreur qui
sous LE SABRE b'O
nous a valu l'admirable réponse de Louis Ralisbonne, l'exécuteur des volontés littéraires du grand poète :
« J'ai écrit au Siècle pour me joindre à (K ceux qui demandent la révision du pro- « ces ténébreux de 1894, au nom do If «justice et deThumanité, au nom de k droits sacrés de Faccusé, violés dans le « huit-clos qui aboutit à la condamnaation.
« Ce faisant, je sais être en harmonie de « pensée avec l'immortel auteur de Ser^ € vitude et Gi^andeur militaires. Je suis sûr a qu'il ne croirait pas que demander la réc vision d'un jugement militaire, c'est at- « tenter à Thonneur de Tarmée, qui est c< celui de la nation tout entière, y com- « pris les protestants et les juifs, n'est pas « solidaire d'une iniquité, qu'il est attaché c< au contraire à la réhabilitation de Tin- « nocence, »
Encore, Barrés invoque Tau to rite de Galle, le maître potier de Nancy — qui,
5S sous LE SABRE
justement, a signé pour la révision : la citation-est fâcheuse 1
Ce n'est pas tout.
Barres» n'admettant point que les étrangers puissent s'ingérer dans nos affaires, tombe, à nuances raccourcies, sur Edouard Rod, qui n'en peut mais...
En effet, Rod est bien Suisse : mais il s'est abstenu de toute intervention dans l'affaire Dreyfus!!!
Que reste-t-il du réquisitoire de Barrés contre les intellectuels qui protestent? Ce sont des nigauds, ou des étrangers comme Zola! C'est bref!
Vraiment l'ancien député de Nancy ne s'est pas mis en frais d'inventions? Ne nous en plaignons pas : nous pouvions redouter mieux...
Oh ! après tout, peut-être n'y avait-il pas à attendre autre chose de celui qui, capable d'être un prince de la jeunesse, s'est fait suiveur de foule, sa plate ambition limitée à un siège de député...
Pourtant il sait bien qu'à la Chambre il fut parfaitement insignifiant ;
— On me reproche de n'avoir pas été Lamartine, plaisante-t-il quelquefois làdessus I
Non^ on lui reproche de n'avoir été rien du tout.
Je me suis attardé à discuter avec Barrés, quand je voulais simplement le remercier de celte page qui amène à la cause de la révision plus d adhérents que bien des appels passionnés.
Cependant, que le romancier des Déra-cinés ne s'enorgueillisse pas trop de ce succès à rebours : il a été dépassé, sur l'heure, par l'autre Maurice : Talmeyr.
QuiTeûtcru?
On n'espérait pas des merveilles de ce confrère de talent, certes, mais si pénible, si laborieux, la constipation en personne !
Mais on était en droit de compter sur de la contradiction sérieuse, sincère, honnête^ courageuse..»
sous LE SAni\t
Lisez le « billet de quinzaine » de Maurice Talmeyr, à la Revue Hebdomadaire :
« Pourquoi tout ce qui est mécontent ou « disqualifié est-il pour Dreyfus? Pourquoi ( rliomme furieux de n avoir pas pu en- « trer à l'Académie est-il pour Dreyfus?
« Pourquoi Thomme ulcéré de ne plus « pouvoir être du Parlement est-il pour « Dreyfus ? Pourquoi l'homme honni pour « le nom flétri qu'il porte est-il pour Drey- « fus? Pourquoi le cuistre est-il pour Drey- «fus? Pourquoi TAUemand, l'Anglais, « ritalien, l'étranger, le métis, sont-ils « pour Dreyfus ? Pourquoi quiconque est « anti-Français, ou bien a une souillure, « une fureur, une plaie, une difformitô «intellectuelle, une suppuration ,. morale « quelconque, est-il pour Dreyfus? Pour- « quoi tout ce qui est vendu, aigri, payé, «f sali, contaminé, taré, est-il pour Drey- « fus?... On sait ce qu'est Dreyfus. .Un « traître ! Mais que vont finir, a la fin, par « être ceux qui le soutiennent ?»
— « Mais que vont finir à la fin^ par être... etc., etc. .
Maurice Talmeyr, nationaliste, Maurice!
Talmeyr, ce pur latin, y perd son français, aussi, dans cette affaire.
Pour Barrés, nous ne sommes que des nigauds.
Pour Talmeyr, l'auteur du Grisou, qui ne pardonne pas Germinal à Zola, nous voici le rebut de la société — il l'écrit follement furieusement.
La protestation des intellectuels, les listes pleines de noms irréprochables, sont là pour répondre...
Passons.
Cependant, on s'étonne que Maurice Talmeyr prenne la précaution de ne citer personne; c'est peut-être qu'il est plus commode d'insulter tout le monde.
Quels sont les mécontents, les disqualifiés, les cuistres, les snobs, les vendus?
Voilà, Talmeyr, les interrogations que doivent se poser vos lecteurs ?
Je pose la question, aussi.
Il est à parier que vous n'y répondrez pas.
Pourquoi?
Parce que...
Tenez, je vais conter une anecdote. Ça sera moins brutal, et tout aussi renseignant.
Il y avait une fois un chroniqueur judiciaire — qui publiait sur le monde du Palais des études remarquables.
Un jour où Ton jugeait un anarchiste, qui fut condamné à mort, le hasard de la distribution des places à la presse judiciaire fit que ce chroniqueur se trouvait tout près de l'accusé...
Ah I non, pas de ça 1 II n'avait pas envie de recevoir une petite marmite sur le dos pendant Taudience :
Il demanda à changer !
Au Palais, on ne l'appelle plus que Talmeyr-la-Frousse.
Maintenant, cet homme, dont toute
sous LE SABRE 6l
Toriginalité consiste à se faire la tête de Forain, en imitant, sans élégance d'ailleurs»
Tallupe et le parler de son modèle, prétend nous donner des leçons d'indépendance.
Achetez le Figaro, le jour des Propos in-* dépendants de Talmeyr. Vous ne regretterez pas vos trois sous.
Les propos indépendants de Talmeyr — et au Figaro I .
Mais, Talmeyr, quand on fait le professeur d'indépendance, il convient de fournir quelques exemples.
Dans « cette affaire monstrueuse »
comme vous dites, vous pouviez vous affirmer un indépendant.
Vous étiez contre Dreyfus?
Eh bien ! c'est lorsque le Figaro a commencé la campagne de révision qu'il fallait vous montrer et marcher contre la révision...
Vous ne l'avez pas fait.
Vous avez continué de servir aux ordres de Rodays.
6â SOUl) LE SABRE
Maintenant qu^ cet Ubu-Roi est détrôné; maintenant ^e le Figaro tente d'endiguer le courant «uj'il a, le premier, déchaîné, vous avez Taucf^ce d'y publier «des propos indépendants »!
Mes compliments.
Vous avez une manière d'être indépendant pas banale du tout.
Ça doit beaucoup plaire à vos patrons.