LE TROTTOIR
A Jean JaurH.
Psst...
Psst.,. Psgt,.
, Psst.., Psst... Psst...
LI3S passants hâtent le pas, tentent d'échapper à ces psst, psst malpropres.
Ce Ti*est pas commode.
Les psst, psst, vous poursuivent tout lé long du boulevard. Les promeneurs se retournent, agacés : on raccroche donc en plein midi, maintenant ?...
Tiens, tiens 1
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La petite brune, la grande blonde : Forain, Caran d'Ache !
On les savait brouillées, on les retrouve ensemble : allons, tant mieux!
Il y avait de Tinfamie à commettre/, quoi de plus naturel que le rapprochement de ces deux braves filles I
Psst, Pssty Pssi.
Voilà le titre du journal illustré que les dessinateurs du Figaro lancent contre Scheurer-Kestner, contre Zola, contre le parti de la vérité, de la liberté — au profit du Hulan Esterhazy qui se promène libre, de V Intransigeant à la Libre Parole, tandis que lé colonel Picquart est emprisonné, dans une casemate du Mont-Valérien 1
Enfin, on va donc pouvoir opposer deux vrais intellectuels aux savants/ aux professeurs, aux licenciés qui ne sont pour Maurice Barrés que des nigauds, pour Maurice Talmeyr que des crapules.
Certes, ce sont des recrues appréciables, que Forain et Caran d*Ache, pour le mi-
nîstère de la guerre, où Ton doit bien s'apercevoir que les chefs de rayons de Jaluzot, ou les croupiers d'Edmond Blanc, ne représentent que faiblement Tart ou la littérature I
Cependant, lorsque Ton discute les mobiles d'un Réville ou d'un Grimaux, dans leur assentiment à la campagne de révision du procès Dreyfus, il peut bien être permis d'examiner l'attitude des créateurs du Psst, Psst?...
On peut leur reprocher, tout d'abdfd, de n'être pas de bien solides caractères.
J'écrivais, l'autre jour, que Talmeyr se faisait la tête de Forain. Je crains que Forain ne se soit fait une âme de Talmeyr.
Ce sont des âmes indépendantes — mais, *qui savent se contenir au besoin : ces âmes impatientes de voler au secours de la patrie menacée, dans la personne d'un du Paty de Clam ou d'un Ravary, sont calmement demeurées sur leur perchoir du Fi-
garoy tant que Rddays tenait les clefs de la cage.
C'est alors qu'auraient été intéressants vos (k Propos indépendants », ô Talmeyr !
et vos « Psst, psst », ô Forain !.
Au contraire; Forain publiait rue Drouot, des dessins d'une inspiration très différente de ceux d'aujourd'hui.
Rappelez-vous quelques unes de ces légendes de Doux pays :
Une agence Cook promène les touristes cosmopolites au ministère de la guerre :
Les Cook's. — Et ici?
Vhtiissier. — (Leur montrant nos plans de mobilisation, les pièces les plus secrètes). — Ici ! C'est un bureau où des généraux n'ont pas le droit d'entrer!
Pendant la campagne de Madagascar.
léQ dessein représente un hôpital, des gens crevant de fièvre. Le médecin dît à l'infirmier :
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— Donnez-leur tout ce qu'ils demandent... excepté de quoi écrire! ^ ■ ^
Voilà le huis-clos que dénonçait Forain,^ en août 1895. . ;:,
Au ministère de la guerre^ s'intitule une autre page. Deux soldats emplissent des caisses de béqiiilles. Au-dessous, cette terrible légende :
— Un envoi à Madagascar.
Ailleurs,un facteur apporte à des parents unelettrede Madagascar: leur fils est mort:
' — On allait Je décorer^ conclut sinistre-, meut le courrier du village !
Dans les bureaux du ministère de la Guerre, toujours 3Ur Madagascar l
Une longue rangée de grand'mères, de mères, de fiancées, de sœurs, sur les banquettes...
Quelqu'un entre, remet un pli au planton qui lo lui rend. Il y a erreur.
-^ Cette pièce ne nous regarde pas. Nous sommes ici pour les décès I
A Tananarive en Î896.
. Un comptoir .où deux petits soldats marchandent des chaussettes.
— Combien !
Deux shellings six pence !
Nous venons de nous battre — et, naturellement, ce sont les Anglais qui s'installent.
Je pourrais multiplier les citations. Il me semble que personne n'a davantage outragé l'armée, flétri Tincàpacité ou Tinfamie, les deux à la fois, des Etats Majors.
Forain est admirablement peuple^ dans sa personne et dans son talent.
C'est un voyou de Paris.
Tout l'accent des faubourgs traîne à sa bouche tordue. Son dessin d'insurgé et de barricadier a vengé les filles en châtiant
les entreteneurs. Il a décrit, d'un crayon amer et sûr, tout le vice de ce temps. Sa verve aiguë et noire s'est attaquée à tous les snobismes. Enfin, révolutionnaire, on lui doit, à Télection de Casimir Perier, ce Retour de Versailles, par exemple :
Deux hommes causent devant un arbre, et Tun dit :
— Une trique vient de pousser à l'arbre de la liberté...
Aujourd'hui, Forain veut y greffer le Sabre...
Comment expliquer cette réaction ? Oh, c'est bien simple ! La décadence de la cinquantaine, chez certains, une lente infiltration de l'ambiance.
Tandis que M. "Zola et M. Scheurer- Kestner restent entiers et droits, d'autres s'écroulent tout d'un coup.
Dans l'adorable pièce de Maurice Donnay, l'Affranchie, à la Renaissance, que M.Guitry et M"* Thomsen jouaient si bien, M"' Rosa Bruck si mal, il y a un vieillard
très décoré, aux manières exquises, qui ne parle que de conservation sociale, principes, propriété, magistrature, armée...
— Vieillard charmant, remarque quelqu'un.
— Oui, un type en train de disparaître...
poli, courtois, et que n'ont pas entamé les idées nouvelles..., le vieil insurgé de 1871... I
C'est délicieux — et si vrai !
Des communards sont'devenus ambassadeurs. Comme Ta plaidé M* Desplats, dans le procès de R^inach-Rochefort, c'est chez le direcienr deV Intransigeant que, par les mains de M. Pauffm de Saint-Morel, « on a porté le drapeau de la liberté, sachant' qxi'il y serait en de très bannes mains m.
M. Alphonse Humbert n'a plus d'yeux que pour les favoris à la maître d'hôtel de M. Arthur Meyer.
Eh ! bien, Forain, Jean-Louis, lui aussi, se range. Et il baisse, d ailleur^j ; bien mauvaises, ses dernières choses !
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Périvier ne porte pas chance, malgré lo proverbe. D'avoir marché dessus, ça n'a servi ni à Forain, ni à Talmeyr — le Talmeyr rouge de V Intransigeant, d'il y a douze ans, qui, depuis ces débuts républicains, a mis tant d'eau, bénite, dans son vin. -
D'autre part, une tare initiale a toujours grevé le talent de Forain. Un de ses amis et préfaciers parle de « son esprit de rabaissement hilare ».
L'esprit de rabaissenient, c'est cela.
Et l'on s'étonne moins que le faiseur de psst, psst, n^ait pas pu comprendre ce qu'il y avait de déplacé dans ses attaques contre tout ce qui est, à cette heure, la gloire de la République — de Zola et d'Anatolj^ Fraiiice à Duclaux^ soucieux de nos droits et de nos lois.
Quant à cette pauvre grande blonde fadasse que Forain entraine avec lui sur le trottoir, n'en parlons pas.
Que pourrions-nous en dire?
Comnie talent ?
Ça monte à bicyclette très élégamment, ça porte des vêtements soignés, c'est propre, ça a des dessous, bref, ça sait faire sa toilette-
C'est tout.
— Psst!... Pssl!...
Personne ne répond à ces avances. Tout ce qui pense en homme libre s'incline devant les Zola qui livrent bataille pour la Justice.
— Psst !... Psst !•..
Pourtant, si, il y a des clients.
Voici deux vieux qui montent: Rochefort, Drumont...
Caran d'Ache, Forain, descendus au trottoir : Psst, Psst. . .
Pauvres filles I