LE DERNIER REFUGE
A George Clemenceau.
Je ne sais pas quel est le premier refuge, quels sont le deuxième, le troisième refuge de la conscience, de l'honneur ; jamais on ne nous les indique ; on parle toujours du dernier, en négligeant ceux qui le précèdent ; mais celui-ci il n'est pas permis de rignorer ; vous le connaissez, certainement ; les oreilles en sont rebattues, de l'entendre proclamer par tant d'éloquences, les yeux ep s(.rt las, de le lire dans les journaux ; U dernier refuge de la conscience, le dernier refuge de Thonneur, — c'est l'armée.
Stupide en soi, d'abord, cette affirmation, et, ensuite, tout à fait et bien gratuitement outrageante, pour le reste de la nation...
Le dernier refuge de la conscience, le dernier refuge de l'honneur, Tarmée..., à n'importe quelle appréciation de n'importe quel ordre, quelqu'un tente d'émettre sur le militaire professionnel, mille bouches crient, mille plumes écrivent péremptoirement : vous touchez à la patrie ; ne touchez pas à l'armée, le dernier refuge de la conscience, le dernier refuge de l'honneur, le dernier refugedeetc, etc., c'est l'armée...
Bref, à écouter ces voix, à parcourir ces lignes, on pourrait aisément croire qu'ailleurs que dans les casernes et les camps, la conscience et l'honneur ne sont guère logés, n'occupent que des asiles bien précaires, ouverts à toutes les vicissitudes humaines.
Parler ainsi, écrire ainsi, voilà qui dénote une âme de patriote.
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Insinuez que la conscience et Thonneur n'en sont pas forcément réduits à s'engager, à prendre du service, à se mettre en garnison, et vous devenez un mauvais Français, un citoyen dangereux et subversif, qu'il sera prudent désormais de tenir en surveillance.
Car cela est passé dans la langue, devenu courant et national, que le dernier refuge de la conscience, le dernier refuge de l'honneur, c'est l'armée.
Si vous êtes absolument décidé à en rencontrer de la conscience et de l'honneur, vous n'avez donc pas à hésiter : ne les cherchez pas chez un savant, un maçon, un laboureur, un poète, un magistrat; ils ne figurent pas au civil ; les simples électeurs ne tiennent pas ça; frappez au régiment, infanterie ou cavalerie, et l'on vous répondra ; il n'y a pas à vous y tromper ; et puis vous n'avez qu'à attendre.
Si vous n'êtes pas en humeur de vous
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déranger, n'entendez-vous pas? tambours, clairons, musique en tête, voici qu'ils s'avancent ; vous ne voudriez pas, aussi, que rhonneur et la conscience marchent sans fanfare !
Tout de même, si on la relevait, une bonne fois, cette imbécile de phrase !
Est-ce que Ton osera longtemps encore proférer de semblables inepties, comme douter que la conscience et l'honneur soient impossibles, autrement qu'en pantalons garance, ou dolmans bleus ? Et faudra-t-il être incriminé d'injures à la patrie pour se permettre d'af Qrmer que la conscience et l'honneur peuvent atteindre à toute leur noblesse sous le gilet de flanelle de n'importe quel individu, même non incorporé ! Mais si l'on prononce ces syllabes, si l'on écrit ces lettres, que : l'armée c'est le dernier refuge de la cons-' cience et de l'honneur, est-ce que les auditeurs n'applaudissent pas, est-ce que les lecteurs n'approuvent pas ?
A cela, nous répondrons que le peuple s'applaudit lui-même — puisqu'il est soldat en masse, d'abord.
Et les choses en sont toujours au même point d'inconséquence : si l'armée, faite de peuple, est le dernier refuge, le peuple qui fait Tarmée est, au moins, le premier ; il pourrait donc se féliciter, sans avoir endossé la capote.
Mais, lorsque les orateurs et les journalistes bien pensants s'expriment en termes si exclusifs au profit des militaires, il faut se rendre compte que ce n'est pas à la nation armée qu'ils présentent leur hommage excessif ; l'armée leur apparaît comme d'une essence spéciale ; ils ne se souviennent plus que le soldat est assez généralement issu d'un civil ; ils visent la carrière des armes, le métier militaire, encore une fois le militaire professionnel.
Et, surtout, dans ce cas, je ne comprends plus du tout le besoin qu'ont nos défenseurs des « défenseurs de la patrie »
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de faire d'eux les détenteurs de toutes les vertus, le « dernier refuge de la conscience et de rhonneur! »
Quel contre sens !
Et n'est-ce pas toute autre chose qu'il y a à souhaiter d'eux ? Pourquoi vouloir faire de l'armée la grande, l'unique école morale — alors que par destination elle n'est vouée qu'à fournir de la force : cela n'a rien de commun, le plus souvent, avec le droit.
Pourtant, j'ai toujours vu que Ton se préoccupait des qualités physiques du futur cavalier, et que l'on négligeait totalement de s'enquérir de sa vigueur morale ; il existe des conseils de révision charger de veiller les muscles des candidats guerriers; pour le reste, il me semble que l'on se contente de la moralité ordinaire des citoyens, soit d'un casier j udiciaire sans inscriptions.
L'unique souci de la plupart de nos condisciples, qui inclinaient à se préparer
pour Saint-Cyr, était, en toutes occasions, de démontrer la fermeté de leurs poings, la violence de leurs pieds ; être solides semblait principalement composer leur idéal.
Pour le plus grand nombre de ceux qui, par leurs millions et les de de leurs noms, étaient habitués àjuger comme infamantes les taches des autres hommes, et n'apercevaient dans la vie d^autre emploi possible à leur oisiveté que la profession d'offlcier, je crois bien me souvenir que nulles considérations intellectuelles et philosophiques n'étaient dans leurs préoccupations.
La perspective des beaux chevaux et des brillants uniformes se déroulait surtout à rhorizon de leur imagination.
Jouer, s'enivrer, festoyer, culbuter des filles — cela ne parut-il pas, de tous temps, le lot des soldats : comment ne pas concéder le droit de s'amuser un peu fougueusement, à la veille des batailles, à ceux qui, chaque jour, pouvaient être retran-
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chésde ce inonde, toujours sous les menaces des combats !
Il était assez naturel qu'ils se hâtassent d'aller jusqu'au bout des plaisirs ; le sacrifice de leur vie était excuse à tout. A qui accepte d'avance toutes les aveiitures, tous les périls de la guerre, à qui va vivre dans le tumulte, le hasard, la barbarie de la guerre, comment demander la morale étroite des civilisations, de la société, de la famille ! Il semble que longtemps on ne s'est pas embarrassé de tels scrupules, et que les pères prenaient assez comme les indices certains du goût du métier les débordements de leurs flls ; ils espèrent d'admirables soldats, les meilleurs, des pires garnements.
Manier les cartes, vider les brocs, courir la gueuse n'arrête pas un homme d'être brave !
Pourquoi vouloir de l'armée autre chose que ce qu'elle doit et peut fournir? De la force, de la force et de la force !
Mais non I
Discutez du plus ou moins de capacité 'Tun général, ou de la qualité d'une pou- Jre, ou de la bonté d'une méthode comparée aune autre, et, tout de suite, si vous doutez de rinfaillibilité de Tartilleur, on vous crie que vous « touchez à Tarmée », le refuge de la conscience et de Thonneur.
L'armée n'est pas plus que le barreau, ou le clergé, ou telle association de journalistes, ou l'orphéon d'un quartier, ou un syndicat quelconque le refuge de la conscience et de l'honneur.
La conscience et l'honneur logent aussi bien chez un boutiquier, qui pousse le scrupule des échéances jusqu'à la mort, chez un mécanicien, chez un terrassier, chez un Pasteur et chez Renan, que dans la poitrine de n'importe quel lieutenant.
L'armée n'a pas à se targuer d'un mo nopole moral qui n'existe pas. -
Il y a là, comme partout, des voleurs.
des assassins, des traîtres ; la profession
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no comporte pas plus que n*importe quelle autre rinfaillibilité.
C'est un tort grave de le croire, et la conséquence est grave aussi de le laisser croire à ceux à qui cela bénéficie ; il serait bien plus sage d'enseigner aux jeunes gens qui se rendent au corps que l'uniforme ne leur confère pas d^autres vertus que celles qu'ils auront dessous ; qu'ils lisent Montaigne au chapitre où il dit : Toutes nos vacations sont farcesques !
L'armée est le refuge de la conscience et de l'honneur !
Je l'ai entendue à la caserne, aussi, cette proclamation.
Qu'elle soit donc l'armée, tout simplement, plutôt, et ne s'inquiète pas de recueillir la conscience et l'honneur qui ne coucheraient pas dehors, tout de même, nans la litière qu'on lui offre à la chamfcrée.
Une fois, on nous commanda une cinquantaine pour être vaccinés. Je venais
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de subir cette petite opération tout réeem ment ; je le fis observer ; mais cela ne regardait pas le<îaporal, le sergent, charges de nous conduire au major. Tout en protestant, je dus suivre les autres, me déshabiller à mon tour, et défiler devant le médecin qui nous examinait» Examiner est beaucoup. On nous numérotait.
Là, je récriminais: J'avais eu, peu avant, la petite vérole.
— Où ça, m'interrogea le major, incrédule, sans doute, parce que je ne suis pas troué comme une écumoire.
Je lui montrai les quelques virgules creuses que je portais au front.
— Ce n'est pas sérieux, jugea ce tenace vaccinateur.
— Mais, insistais-je, j'ai été revacciné, il y a trois mois.
On ne m*écoutaitplus. Je fus numéroté, et le lendemain, résigné, je passai à la vaccine, comme tout le monde.
Dans la bousculade où cela se pratiquait,
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j'eus le bras piqué, avant qu'il m'eût été possible de réclamer encore.
A mon numéro, tout en essuyant ses ustensiles faiblement, et les enfonçant déjà dans un autre bras, le major réfléchit tout haut :
— Ah ! c'est vous qui aviez été vacciné,à Paris ; ça ne fait rien, c'est plus sûr..*
La réflexion de ce médecin à qui, quoique militaire, je préfère certains civils, m'est restée dans l'esprit ; comme l'armée se juge le refuge de la conscience et de l'honneur, ce major se croyait sans doute le refuge de la vaccine.
L'armée se trompe, comme ce major ; il y a de la conscience et de Thonnèur, ailleurs que sous les arapeaux, tout aussi bien que du vaccin. .,