‹ Sous le sabreChapitre 22 sur 30 · SI J'ETAIS · texte numérisé non relu

SI J'ETAIS

A Jean Grave,

Si j'étais M* Albert Clemenceau,

Si j'étais M° Labori,

le jour des plaidoiries, je n'irais pas

à la Cour dassises, je ne plaiderais

pas.

Si j'étais Emile Zola^ je ne me laisserais

pas défendre; au dernier jour du procès, je ne me présenterais pas à la Cour d'assises.

Si j'étais Félix Faure, il y a longtemps que j'aurais démissionné — redoutant de

couvrir de mon silence la honte de ce procès !

Si j'étais le président Delegorgue, ou Tun de ses assesseurs ; si j'étais le ministère public Van Cassel...

Oh! mais non? Je ne puis continuer rhypothèse !

Non, n'est-ce pas, on ne peut pas être le président Delegorgue, Tavocat général Van Cassel !

Tout, excepté ça.

Autant dire : Si j'étais Esterhazy !

Si j'étais juré — je refuserais de siéger!

Pourquoi, si j'étais l'avocat, laccusé, le juré, je m'abstiendrais ainsi?

Parce que je ne voudrais pas m'associer à l'infamie qui se combine, de par la volonté du gouvernement, Ministère, Chambre et Sénat compris.

Parce que, dans le procès en cours, toutes les garanties ordinaires de la loi font défaut.

Accusé, pour ne plus me présenter à

l'audience, j'invoquerais le danger des guet-apens, qui s'exécutent avec la complicité de la police, incapable d'assurer la liberté de la rue.

On assiège la maison de Zola, on démolit ses carreaux, on poursuit sa voiture...

(Mais, sans doute, Zola répliquerait :

« Moi, je vais jusqu'au bout. Je ne suis pas Rochefort, ni Drumont, qui gagnent Bruxelles, à la moindre alerte...)

Avocat, pour ne pas plaider, je m'abriterais derrière un cas de force majeure : l'accusé refuse de se laisser défendre...

A quoi bon, en effet, devant un jury, à qui il faudrait tous les héroïsmes pour ne pas trembler aux menaces du syndicat Esterhazy.

L'un des jurés, déjà, nVt-il pas obéi à rinjonction des journaux du brave Hulan?

Ils ont accusé le juré Leblond d'être favorable à Zola. C'était le désigner aux fureurs de la foule guidée par les mouchards

de la Sûreté. Tout de suite, il s*est fait remplacer.

Et; forts de ce premier succès, les organes enrégimentés par TEtat-Major pu blient à nouveau la liste des citoyens siégeant dans Taffaire.

Oq donne les adresses.

Il faut que la Crapule sache où aller manifester.

On me fait remarquer que les vociférateurs de la place Dauphine se sont tus depuis samedi, jour de paye. Les patriotes à l'heure ont cessé d'acclamer les uniformes. L'accusé et ses conseils circulent librement. Serait-ce Tindice d'un revirement de l'opinion, devant les preuves qui éclatent, chaque jour, aux débats? Espérons-le^ sans devenir trop optimistes.

De ce que les braillards, salariés ou spontanés, ont déserté le boulevard du Palais, il ne s'ensuit pas logiquement que la masse, empoisonnée d'erreur et de haine, 8oU débarrassée de toute folie.».

Quel beau mot de Forain, on me répète!

Quelques personnes — boulevardiers, automobilistes et gens du monde — félicitaient de l'apparition du Psst le famélique artiste qui, il n'y a pas trois mois, dessinait en faveur de Dreyfus, au Figaro.

Gêné de ces niais compliments, Tancien Forain se réveilla, et, dans sa main, en cornet tendu vers un ami, il jeta :

— Chouette, y a du bon, les cons sont avec nous. »

Eh bien ! c'est avec cette bonne foi quotidienne que marche le syndicat de nos adversaires, depuis le Petit Journal, de Marinoni (fondé par le juif Polydore Milaud), depuis le Petit Parisien, de Jean Dupuy, jusqu'à riïc'Ao de Paris, tenu par les juifs Simond, au Gaulois, du juif Arthur Meyer, à la Croix^ du Pt. P. Bailly !

La lumière a beau monter à chaque audience. elle ne se reflète pas dans les écrits de ces fabricants de ténèbres.

134 sots LE SABRE

Que doivent penser les jurés quand, après rcffondrement de toutes les accusa^ tions contre Dreyfus et Zola à Taudience, ils lisent les mensonges effroyables de cette « presse immonde».

Evidemment, si la menace de toutes les représailles n'était pas suspendue sur eux par tous ces forbans de la plume, ils auraient vite jugé.

Il leur suffirait de comparer nos journaux avec toutes ces feuilles de mensonge et de crime.

Nous, nous publions les compte-rendus in extensoy sténographiés, de Taudience.

Nous n'avons rien à cacher, nous.

Eux, ils suppriment simplement tout ce qui les gêne.

Quand le besogneux Billot est convaincu de mensonge par Scheurer-Kestner, '— ils insultent celui-ci.

Quand les Mercier, les Ravary, les Lebrun-Renault, les Henry, les Pellieux sont convaincus de cynisme ou d'erreur par le

colonel Picquart, le Jour — Officiel d'Esterhazy — annonce que le colonel Picquart va être traduit en Conseil de guerre pour sa déposition.

Quand les Trarieux, les Thévenet, les Scheurer-Kestner, les Démange, les Jaurès démontrent victorieusement l'innocence de Dreyf us,rillégalité commise par les Conseils de guerre, l'infamie d'Estherazy — en trois lignes, on exécute ces témoins, dont la parole a rempli des audiences...

Pour compenser, on calomnie, on diffame la défense : on imprime que M* Labori a épousé une juive, qu'il est fils de Prussien, — monstrueuses allégations, à propos desquelles ni l'Avocat général, ni le Président, ni le Bâtonnier ne prennent la peine d'intervenir...

Et qui propage l'infamie, matin ou soir?

C'est Le Petit Journal — tirage considérable — qui va pourrir l'opinion de la petite ville, du village, du hameau 1 Le Petit

Journal^ dont le propriétaire Marinoni a affirmé sa conviction en Tinnocence de Dreyfus.

Le Petit Parisien^ dont le propriétaire Jean Dupuy a raconté à vingt personnes, au retour de la dégradation de Dreyfus, que, dans sa foi intérieure^ Dreyfus n'était pas coupable.

C'est VEcho de Paris, désavoué par toute sa rédaction littéraire, rédigé, pour l'instant, par des scribes de l'intérieur et de la guerre, et par le secrétaire et l'agent électoral de Maurice Barres, M. Gaston Bonnamour, sous le pseudonyme George Bec.

C'est V Eclair y de Sabatier-la-Gourde, décoré pour ses gentillesses de bon gros garçon idiot à qui l'on tape sur le ventre, YEclair, ABSOLUMENT INDÉPENDANT, où fait la grêle, la pluie, et le beau temps, le communard repenti Alphonse Humbert, aujourd'hui tombé dans la galanterie ; la risée des coulisses, depuis les petites scènes à côté jusqu'aux théâtres subventionnés.

C'est le Gaulois f où règne, sur le monde, le juif Arthur Meyer, qui débuta secrétaire d'une fille.

Modeste, il embrassait le demi-monde, avant d'étreindre l'autre.

(Il faut signaler, au Gaulois, les articles contre Zola, du poète Jean Rameau — qui se révèle antisémite subitement, après avoir été, dix ans, un numéro ^payé de toutes les soirées des salons juifs : la reconnaissance de l'estomac.) . Ah ! oui que les jurés comparent le syndicat Dreyfus au syndicat Estherazy I

D'un côté — le compte-rendu total des audiences.

De l'autre, les physionomies maquillées de l'audience, les dépositions tronquées, supprimées.

Onjlit-4ftTéritéyJi)ute la vérité, rien ^^ la vérité, au Siècle, à V Aurore, au Temps, à la Petite liépublique^ à la Lanterne^ aux Débats, au Rappel, aux Droits de VHomme, etc.

138 sous LE SA^RE

\ On ment à V Intransigeant.

On ment au Gaulois.

On ment au Jour.

On ment à la Libre Parole.

On ment dans la Patrie, de Jaluzot.

^ On ment dans le Soir, d'Edmond Blanc.

Pourquoi mentir — si ce n'est par peur de la vérité écrasante ?

Pourquoi menacer accusés, avocats, témoins, jurés, magistrats — si le syndicat Esterhazy ne redoute pas la lumière?

Pourquoi supprimer tant de témoignages s'ils ne sont pas accablants pour les Conseils de guerre de 1894 et de 1898^ pour les Billot, Mercier, Boisdeffre, Du Paty de Clam, Esterhazy, Pellieux, Ravary, etc.?

Alors, le juré, convaincu à l'audience, rentrant chez lui, se heurte à tout son quartier, abreuvé de ces turpitudes et de ces ignominies. Gomment cela n'agirait-il pas sur lui? Ne sait-il pas quelle presse l'attend, s'il acquitte? Oui, le jury est

honnête, mais il est humain et faible — et s'il écoute les avocats, il ne cesse d'entendre les huées et les menaces

Si j'étais-.

Mais non, j'ait tort.

Il faut aller jusqu'au bout.

On sait l'ignominie de la Presse, les crimes de l'Elat-Major, la bêtise des experts, la partialité du Président Delegorgue, les fureurs payées de la foule...

Il faut voir ce que prononceront les jurés.

Qu'importe à Zola les haines, les noirceurs, les mensonges, boue aujourd'hui, poussière demain :

Un jour, un ministre anglais, éclaboussé à la tribune de la même façon, donna une chiquenaude à sa manche, et dit : Cela se brosse.

C'est ce que fera Zola.

D'ailleurs, dès aujourd'hui, il peut être satisfait; la vérité a éclaté : la revision du procès Dreyfus s'impose.

140 sous LE SABRB

Et, peut-être, une condamnation servirait la vérité mieux qu'un acquittement.

La chose jugée, c'est la loi I — voilà derrière quoi misérablement s'est retranché le Syndicat Esterhazy.

La justice, c'est le droit I — voilà ce que nous répondrons.

Zola condamné, ce serait dans la tradition, Victor Hugo Ta écrit :

« Avoir écrit, cela motive les verroux. Où mènerait la pensée, si ce n'est au cachot ? »

Gela date de l'Empire.

Espérons que cela ne sera pas — après vingt-sept ans de République...

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