JEUX DE CARTES
A Georges Courtelinû,
Est-ce insulter rapmée que de constater que TEtat-Major perd trop facilement la carte ?
Quand il n'a pas été perdu par elles, comme le commandant Ravary, qui, à la suite d'un « bonneteau » malheureux dans un café de Belfort, décidé à rentrer dans le civil, ne put obtenir sa nomination de juge dé paix — pour insuffisance de moralité !
On sait le dernier fait d'armes, le dernier fait, le dernier méfait de cartes, de du Paty de Clam — qui, pourtant a les ti-»
reuses de cartes dans son jeu, toute la se quelle de ses femmes voilées !
Il s'était entendu avec Auffray 1 pour garnir « de ses hommes » la salle de la Cour d'Assises. 11 lui adresse donc la lettre ci-dessous :
« Cher monsieur,
« Demain, dimanche, il me sera bien difficile de vous procurer des officiers pour soutenir l'avocat général et le jury.
Mais lundi et mardi vous pouvez compter sur mes hommes.
« Du Paty de Clam, « Lieutenant'Colonel au.... etc. »
Mais le lieutenant-colonel Ataxie de* Clam expédie si bien sa missive à Auffray 1, avocat boulangîste, bonapartiste et chef de claque au Palais de Justice, que le pli arrive aux mains d'Auffray 2, avo-
cal simplement : il yen a quelques-uns — qui se contentent de plaider.
La suite est connue. Auffray 2, interloqué, consulte M* Barboux.
L'ancien bâtonnier estime que cela est grave — un confrère qui se fait policier audiencier, chargé de procurer des places à des militaires soutenant, pm* ordre, leurs chefs contre la défense,
La lettre est communiquée au Garde des Sceaux, puis remise à son destinataire Auffray 1 — qui porte plainte au Conseil de rOrdre.
Et c'est M* Barboux et Auffray 2 que Ton poursuit — et non pas le « chand d'billets », Auffray 1 ?
Comprenne qui pourra !
Mais il y a quelque chose de très clair tout de même dans tout ça :
C'est qu'un lieutenant-colonel, en temps de paix, à Paris, n'est pas capable de faire parvenir exactement une lettre à son adresse.
Je crois qu'Ataxie de Clam avait à sa disposition, en dehors de la poste et du télégraphe — dont il ne se sert pas, peut- - être parce qu'il redou te leurs pro cédés d'investigation, au cabinet noir, — des bicyclistes, des plantons à pied^ des plantons à cheval. Il pouvait consulter TAgenda des Avocats, TAnnuaire Hachette, le Tout- Paris, le Bottin ? non ! Il commet la gaffe des gaffes !
Alors, dans un Etat-Major^ .où les généraux sont aux ordres des colonels, le général Gonse est lancé à la recherche de la lettre perdue.
Et c'est chez Auffray 2 qu'il va réclamer les cartes d'entrée aux Assises, qu'on espérait d'Aùffray 1 !
N'est-ce pas déconcertant ? •
Avant même que le général Gonse n'ait écarté les lèvres, Auffray 2, qui est beau joueur, avertit le général Gonse de Terreur probable où il se jette, et le général Gonse se retire, tout penaud.
Petites choses que tout cela? Humbles détails? Pas du tout.
Est-ce que vous les accepteriez dans la vie privée ? Jamais.
Vous congédieriez le domestique maladroit, à la seconde faute de ce genre.
L'erreur la plus menue peut entraîner les pires conséquences.
Mais Jaluzot ne garderait pas vingtquatre heures un livreur qui déposerait chez Aufifray 2 les chaussettes destinées à Aufifray 1 ! ou plutôt, il le garderait, — mais en lui flanquant une amende : c'est plus profitable.
S'il ne se produisait que des accidents de vaudeville, passe encore I
Mais cela n'est pas exception — l'incapacité crasse d'une foule de chefs (
Ils exigent notre confiance I Mais qu'ils nous l'inspirent !
Hélas! chaque fois, que nous retournons au régiment, vingt-huit jours, treize jours, nous assistons aux mêmes désor-
cires, dont peuvent ne pas s'apercevoir des conscrits de vingt ans, mais qui stupéfient et font trembler les hommes de trente.
Tout rappelle à chaque instant ces mots historiques, rapportés dans le Désastre des frères Marguerite.
— C'est bien le Rhin, n'est-ce pas? qui passée Sarrelouis?
— Pardon, mon colonel, c'est la Moselle !
Il n'y a personne, comme un officier de l'Etat-Major, pour perdre la carte — de l'Etat-Major — « ces faiseurs d'embarras qui n'ont rien autre à faire qu'à suivre un général ou à porter des ordres — ou à dresser les chevaux du général pour que Madame ou Mademoiselle puisse les monter ! » Ainsi écrit le lieutenant colonel Patry, dans la Guerre telle qui! elle est.
Ce n'est pas l'opinion d'un civil. Voiidra-t-on lui accorder quelque valeur?
Je reviens là-dessus que trop souvent,
sous LE SABRE 18'i
les réservistes et les territoriaux rapportent de fâcheuses impressions de leur rappel sous les drapeaux : hommes faits, qui, de vingt à trente ou trente-cinq ans, ont dû se débrouiller dans Texistence ; ils onl pris rhabitude de Texamen, du raisonne ment, onn*en impose pas à leur esprit par des punitions corporelles — ou des affirmations de discipline.
Dans VAiirore, Descaves raconte l'histoire d'un régiment d'Epinal perdu aux manœuvres, par un commandant de l'active. Mais c'est de tous les jours ! J'ai des amis qui ont été égarés, de la sorte, aux portes de Paris, àRomainville et auxLilas.
L'un d'eux avait fini par apporter un Paul de Kock, disant qu'il se retrouverait, lui, du moins — mieux que ses officiers dans leurs cartes.
Les journaux de ce matin nous renseignent encore sur ladresse de nos grands chefs militaires à ne point découvrir l'adresse des gens 1
Deuxnouveaux personnages remportent sur Ataxie de Clam et le général Gonse :
ce senties témoins du colonel Henry, Tinsulteur de M. Picquart, — qui ne voulait pas se battre, tout d'abord, puis, se ravisant sur. le tard, dépêchait, à MM. Rancet Edmond Gast, ses témoins les lieutenantscolonels Pares et Boissonnet.
Eh bien ! voici qui dépasse tout.
Je découpe dans YEcho d'Edmond Lepelletier et de Jules Bonnamour : MM. les colonels Pares et Boissonnet n'ont pu rencontrer hier M. Edmond Gast, maire de Villord'Avray, parce que :
« La carte de M. Gast ne portant d'autre adresse que : « Route de Versailles à Villed'Avray », ils ont dû remettre à demain la démarche auprès de lui *. »
Ainsi, messieurs les lieutenantscolo-
A J'ai appris depuis que les cartes de M. Gast portant toutes le numéro de la route où il habite : la bévue des deux colonels n'en est que plus concluante •« incapables 4e lire une carte — de visite môme I
nels Parès et Boissonnet, faute de carte portant le numéro où habite M. Edmond Gast, route de Versailles, n'ont pas su le joindre hier!
Inénarrable !
Ils communiquent à Y Agence Havas la difficulté qu'ils ont éprouvée à se procurer l'adresse du maire de Ville-d'Avray !
Il y a, à Ville-d'Avray, une mairie.
Il y a, à Ville d'Avray, une gare.
Il y a, à Ville-d'Avray, un bureau de police.
Il y a, à Ville-d'Avray, des pompiers.
Il y a, à Ville-d'Avray, des cantonniers, des épiciers, des boulangers, des bouchers, des sages-femmes.
Et personne n'y connaît la maison de M. le Maire ?