II
Hélas ! il reste toujours une carte qui ne s'égare jamais, ô France — et, peuple, — c'est toi qui la paies.
LE BOIV LEBON
A Henry Baûer.
Il y a le bon Lebon — et il y a l'autre, ..
Il y a Maurice Lebon, ancien sous-secrétaire d'Etat aux colonies — simple député de Rouen, aujourd'hui.
Il y a André Lebon, actuellement ministre des colonies — le tortionnaire du prisonnier de File du Diable !
Il ne faut pas confondre l'honnête homme et l'effroyable gredin — • du même nom.
On a lu la lettre par laquelle Maurice Lebon annonçait à ses électeurs qu'il ne se représenterait plus à leurs suffrages :
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— « J'estime, disait-il, qu'un grand parti comme le parti républicain ne peut impunément laisser violer les principes supérieurs du droit et de la justice, et perd ainsi toute sa raison d'être ! »
« En désaccord évident sur ce point avec ses amis du gouvernement », les Méline, les Hanotaux, les Billot, Maurice Lebon préfère se retirer plutôt que de les contrister par une campagne hostile.
On peut chicaner le bon Lebon sur cetta discrétion qui lui fait déserter la politique par crainte de chagriner la grande famille républicaine — composée étrangement, pour l'heure, de bâtards de tous les partis.
On peut regretter qu'il se borne à exposer ses honorables scrupules à ses électeurs, lorsque, du haut de la tribune, il pouvait les jeter, écrasants, sur cette Chambre abominable.
Gela eût été plus utile — que VOfficiel^ à côté de Jaurès, citât la protestation d'un député ministériel.
Mais, mieux vaut tard — que pas du tout; mieux vaut ce repentir suprême que l'impénitence finale.
Gomme les autres, Maurice Lebon eût pu se taire, se réserver pour après les élections; il ne Ta pas fait; voilà de la probité encore : saluons.
Un de plus avec nous! Faut-il que le -^Syndicat ait de l'argent !
Tout de même, il est regrettable que le bon Lebon n'ait pas interpellé l'autre Lebon sur les épouvantables responsabilités qu'assume le Bourreau dans l'affaire Dreyfus.
Ce Lebon inflige à là victime des antisémites les pires traitements — en violation de la loi. Et il soumet la famille aux épreuves les plus horribles. L'admirable femme du condamné, ce frère qui a voué sa vie au salut de son frère, ne reçoivent plus de lettres de Dreyfus. On leur en délivre copie, seulement des — semaines, des mois après! Et pas de toutes^ probable-
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ment ! Ils ne savent même plus s'il écrit !
La femme de Dreyfus demande, comme la loi l'y autorise» à rejoindre son mari, à partager sa déportation. Sa demande est rejetée — et, Rochefort, dans le plus affreux des articles, trouve le courage de pailler la malheureuse épouse.
L'autre jour, dans le Gaulois^ cloaque du juif Meyer, où, chassé même du Figaro, vient de plonger l'indépendant TalmeyMa-Frousse, en route pour la Croix^ l'autre jour a paru un article de M. Gaston JoUivet.
C'est un confrère fadasse, tout-à-fait pla^pltty de ceux qui jouent les hommes du monde dans une rédaction.
Il tient la chronique « Etrennes, Jour des Rois, Première Communion, Grand Prix » ; ce n'est pas méchant.
Il s'apitoie sur la décadence du boulevard, où les brasseries remplacent les cafés, etc,, etc.
Je le lis, quelquefois, pour le néant da
sons LB SABRE 1/.
ses élucubrations. Je recommande ceU * joie à ceux qui s'en sont privés jusqu'ici.
Eh bien ! l'autre matin, emporté par une imagination que je ne lui soupçonnais point, M. Gaston Jollivet a prédit l'avenir ; où en serait Taffaire Dreyfus, dans un an?
Voilà le thème des réflexions de notre confrère.
Pour lui, au régime auquelon le soumettait, Dreyfus serait gâteux, fou ou mort.
Si Dreyfus n'écrit plus guère, voulait bien dire M. Jollivet, ce n'est pas qu'il oublie, mais ses facultés doivent baisser.
Inutile d'ajouter que M. Jollivet ne daignait pas s'émouvoir pour si peu. Il donnait ça comme un tuyau. Il pronostiquait, rien de plus.
Le bon Lebon s'en va. Pourquoi, avant de partir, n'a-t-il pas, à la Chambre même, crié ses raisons à l'autre Lebon ?
Il aurait pu lui jeter à la face quelque chose comme ceci :
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« On combine le climat, l'exil et la prison. Le climat donne sa malignité, l'exil son accablement, la: prison son désespoir au lieu d'un bourreau, on a trois. La peine de mort est remplacée. Il ne vous suffit pas d'avoir mis sur cette tête la voûte du ciel tropical, vous voulez y ajouter encore le plafond du cabanon. Cet homme, ce malheureux homme, vous voulez le murer vivant dans une forteresse qui, à cette distance, nous apparaît avec un aspect si funèbre que, vous qui la construisez, oui, je vous le dis, vous n'êtes pas sûrs de ce que vous bâtissez là, et que vous ne savez pas vous-mêmes si c'est un cachot ou si c'est un tombeau.
« Vous voulez que, lentement, jour par jour, heure par heure, à petit feu, cette âme, cette intelligence, cette activité, ensevelie toute vivante, à quatre mille lieues de la patrie, sous ce soleil étoufTant, sous l'horrible pression de cette prison-sépulcre, se torde, se creuse, se dévore, dé-
sespère, implore l'air, la vie, la liberté, et agonise et expire misérablement.
« Oh ! c'est monstrueux. Oh ! je proteste d'avance au nom de l'humanité! Ah I vous êtes sans pitié et saUjB cœur I Ce que vous appelez une expiation, je l'appelle un martyre ; et ce que vous appelez une justice, je l'appelle un assassinat.
«. Mais levez-vous donc, catholiques, prêtres, évêques, hommes de la religion qui siégez dans cette assemblée, et que je vois au milieu de nous ! Levez-vous, c'est votre rôle ! Qu'est-ce que vous faites sur vos bancs? Montez à cette tribune et venez avec l'autorité de vos saintes croyances, avec l'autorité de vos saintes traditions, venez dire à ces inspirateurs de mesures cruelles, à ces applaudisseurs de lois barbares, à ceux qui poussent la majorité dans cette voie funeste, dites-leur que ce qu'ils font là est mauvais, que ce qu'ils font là est détestable, que ce qu'ils
intlàest iiupie. Dites à ces grands poli-
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tiques que ce n'est pas en faisant agoniser des misérables dans une cellule, à quatre mille lieues de leur pays, qu'ils apaiseront la place publique ; que, bien au contraire, ils créent un danger, le danger d'exaspérer la pitié du peuple, et de la changer en colère.
« Tenez, au commencement, j'ai essayé de vous indiquer et de caractériser d'un mot ce que serait ce climat, ce que serait cet exil, ce que serait ce cabanon. Je vous ai dit que ce seraient trois bourreaux. Il y en a un quatrième que j'oubliais : c'est le directeur du pénitencier. Vous êtesvous rendu compte de ce que serait, je dirais presque, nécessairement, l'homme quelconque qui acceptera, à la face du monde civilisé la charge morale de cet odieux établissement, Thomme qui consentira à être le fossoyeur de cette prison et le geôlier de cette tombe ?
« Oui, là-bas, ù celte épouvantable distance, dans ce silence, dans cette solitude
murée, où n'arrivera, et d'où ne sortira aucune voix humaine, à qui se plaindra le misérable prisonnier? Qui l'entendra?
Il y aura entre sa plainte et vous le bruit de toutes les vagues de TOcéan. »
«... Toutes les fois que nous tirons de ce mot, la conscience, tout ce qu'on doit en tirer, selon nous, nous avons le malheur de faire sourire de bien grands politiques.
Dans le premier moment, ces grands politiques ne nous croient pas incurables, .
ils prennent pitié de nous, et consentent à traiter cette infirmité dont nous sommes atteints, la conscience, et ils nous opposent avec bonté la raison d'Etat ! Si nous persistons, oh ! alors, ils se fâchent, ils nous déclarent que nous n'entendons rien aux affaires, que nous nJavons pas le sens politique, que nous ne sommes pas des hommes sérieux et... comment vous dirais-je cela, ma foi ! ils nous diseni un gros mot, la plus grosse injure qu'ils puissent trouver : ils nous appellent poètes !
(Aujourd'hui on a remplacé par intellectuels!)
^ « Ils nous affirment que tout ce que nous croyons trouver dans notre conscience, la foi au progrès, radoucissement des lois et des mœurs, Tacceplation des principes dégagés par les révolutions, lamour du peuple, le dévouement à la liberté, le fanatisme de la grandeur nationale, que tout cela, bon en soi, sans doute, mène, dans Tapplication, droit aux déceptions et aux chimères, et que, sûr toutes ces choses, il faut s'en rapporter, selon Toccasion et la conjoncture, à ce que conseille la raison d'Etat.
La raison d'Etat, oh! c'est là le grand mot!
« Messieurs, j'examine la raison d'Etat, je me rappelle tous les mauvais conseils qu'elle a déjà donnés. J'ouvre l'histoire, je vois dans tous les temps toutes les bassesses, toutes les indignités, toutes les turpitudes, toutes les lâchetés, toutes les
cruautés que la raison d'Etat a autorisées et qu'elle a faites. .
« Marat l'invoquait aussi bien que Louis XI ; elle a fait le Deux Septembre après avoir fait la Saint Barthélémy; elle a laissé sa trace dans les Cévennes et à Sinnamari ; c'est elle qui a dressé la guillotine de Robespierre et c'est elle qui dresse les potences de- Haynau...
« Quoi qu'on fasse, quoi qu'il arrive, toutes les fois qu'il s'agira de chercher une inspiration ou un conseil, je suis de ceux qui n'hésiteront jamais entre cette vierge qu'on appelle la conscience, et cette prostituée qu'on appelle la raison d'Etat... »
Le bon Lebon avait là les éléments d'un bon discours, et cette simple récitation de Victor Hugo, à la Chambre, eût été préférable au renoncement du député à solliciter les suffrages rouennais.
Il eût fallu donner cela à méditer au Lebon, ministre des colonies, qui a ac-
cepté la tâche de débarrasser la France d'un prisonnier gênant.
Dans un an, on ne parlera plus de Dreyfus, augure M. Gaston Jollivet.
Le Lebon, ministre des colonies, s'y efforce, de son mieux. Il paraît devoir réussir.
La Raison s'efface devant la raison d'Etat — pour quelque temps.
Mais attendons.
La Raison finit toujours par avoir raison.