RODOMONTADES
A Georges îjecomte.
On constatera, je suppose, que, misérables civils, lamentables a intellectuels », nous ne nous sommes pas trop mal tenus, tous, en cette occasion... depuis les plus humbles « plumitifs » jusqu'aux maîtres de la parole, de la pensée, de Tart et de la science.
Et, tout de même, il y fallait quelque énergie morale et physique — en face de toutes les rodomontades de la rue, du Palais de Justice, des journaux du Hulan, de la Chambre, du Sénat, des Ministres.
SOâ sous LE SABnB
On a injurié, frappé ceux qui criaient :
« Vive la République ! î> ; ils l'ont crié quand même.
Van Gassel, le tueur de fous, et Delegorgue, Tétrangleur de vérité, ont vainement tenté d arrêter les débats : des témoins, comme M* Démange, ont pu révéler l'iniquité de la pièce secrète.
Et la fureur stipendiée des hommes d'Ataxie de-Clam, entrés par fraude, à la Cour d'assises, sous Tégide d'Auffray d, n'a pu couper la voix aux Labori et aux Clemenceau.
Et la menace des Lannes de Montebello et des Nysseuil de passer leur sabre à travers le ventrei des personnes qui 'applaudissaient les avocats de Zola n'a pas em-.
péché nos amis de proférer leurs cris de justice et d'humanité.
Et les menaces du gouvernement d'édicter des lois scélérates n'a pas fait sauter une virgule deë articles de la presse indépendante.
Et les Jaurès ne se sont pas énius des majorités honteuses de la Chambre et du Sénat : ils ont marché, quand même.
L'opinion — trompée — était contre nous ? Qu'importe, nous sommes allés contre — non, vers elle.
Et nous avions raison de ne pas céder :
tout cela, le pouvoir civil tombé sous le pouvoir militaire, n'était que rodomontades imbéciles.
Restreindre la liberté de la presse ? Ceuxmêmes qui le proposaient savaient parfaitement que, même avilie comme elle est, la Chambre moribonde ne voterait pas la loi de répression.
Rodomontades et rodomontades 1
Le hulan Esterhazy, l'honneur de l'armée, quatre fois acquitté, dénombre Viniransigeanty quatre fois lavé des accusations portées contre lui, menaçait dé goursuivre ses accusateurs.
Il eût pu en tirer quelque argent.
Nous n'attendions pas, sans curiosité, ses assignations au Figaro (qui a publié les lettres à M"' de Boulancy, et les expertises concluant à la similitude d'écriture du brave commandant et de l'auteur du bordereau) ; au Journal (qui a publié son contrat de mariage, pour la même démonstration) à deux feuilles riches, de qui il eût pu extraire quelques centaines dj mille francs : Fhonneur de l'armée, le seul qui nous reste, paraît-il, n'a pas d3 prix.
Pourquoi le commandant Esterhazy ne poursuit-il pas le Figaro et le Journal qui ont tenté de ruiner son honneur, l'hon • neur de l'armée ?
Nousserions avec DrumontetRochefort, ce jour-là, pour acclamer le protégé de Vert-Voort, de Jaluzot et d'Edmond Blanc, du prince d'Orléans el de Maurice Barres.
Mais nous ne goûterons pas cette joie de nous réconcilier ainsi avec les partisans de la France aux Français, par l'intermé-
dîaîre de ce pur échantillon de notre race Walsin Esterhazy.
Cotte palpitante victime d'erreur judiciaire — je parle d'Esterliazy — ne se portera pas davantage aux voies de fait qu'il annonce contre M. Picquart — pour le simple motif que c'est, évidemment, devant les tribunaux que M. Picquart lui en demanderait raison : et le Hulan, acquitté quatre fois, qui se garde bien d'assigner qiîi que ce soit, ne tient pas autrement à se faire assigner : il n'aurait pas là Trochu de Pellieux pour discourir à sa place : on a beaucoup admiré que le Hulan ait pu se contenir, à la barre, devant la tragique lecture, par M* Albert Clemenceau, des fameuses lettres : il est vrai que l'admiration part des amis d'Esterhazy ; il me semble que c'était plus facile de se taire — que de s'expliquer; et devant de nouveaux juges, alors que MM. Périvier et Xau affirmeraient l'authenticité des lettres — il faudrait bien que leur auteur s'en expliquât I
Mais Esterhazy ne poursuivra pas. Non plus qu'il ne donnera suite aux étranges rodomontades de ses témoins. L'autre jour, les témoins militaires du colonel Henry se faisaient remarquer par leur subtile stratégie^ incapables de découvrir « le maire » de Ville-d'Avray. Maintenant, les témoins d'Esté rhazy, MM. le lieutenant-colonel Bergouignan et le commandant de Sainte-Marie, se signalent aux puristes des affaires d'honneur, de la façon la plus imprévue. Ils n'avaient qu'à constater le refiis de l'adversaire. Pas du tout. Ils écrivent : « Nous n'en restons pas moins les témoins de M. le commandant Esterhazy, dans Vattente dune solution qui ne saurait tarder ! » La menace des coups?
Jamais. La peur du tribunal correctionnel suffira à contenir la fougue du bouillant commandant.
Rodomontades et rodomontades I De même, M. Lo Provost de Launay, sénateui* breton, qui fait son normand, a
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menacé « les Dreyf usions » d'une enquête -^ que nous sommes prêts à réclamer avec lui.
M. Le Provost de Launay veut une enquête sur a le Syndicat ». Nous aussi :
mais il ne s'agit pas du même : Que M. Le Provost de Launay étende donc un peu son projet.
Sans doute, pour M. Le Provost de Launay, les Zola, les Scheurer-Kestner, les Picquart, les Leblois, les Grimaux, les Havet, les Duclaux, et tous les méprisables « intellectuels » qui ont suivi, ne se sont pas dérangés pour rien.
Une enquête — et nous saurons quel prix les juifs ont mis à ces consciences'
Une enquête et nous apprendrons, sanir doute, que c'est par besoin de popularit( que les Clemenceau et les Yves Guyot on' pris parti contre l'opinion ! C'est inexpli cable — des hommes politiques pas trè populaires, comme les Trarieux et les Thévenet, qui pourraient se remettre à
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(ïot, d'un plongeon — et qui s'obstînent à remonter le plus dur courant : ils pouvaient être avec Arthur Humbert et Alphonse Meyer, avec Marinoni, avec les Simond, avec Thiébault, et les voici de 1 autre côté du manche...
Une enquête, — et Ton se dira pourquoi les plus généreux efforts pour faire la vérité ont échoué, en apparence, devant la ruse et la fourberie.
L'honnêteté de Scheurer-Kestner a été battue par le jésuitisme de Billot, lui demandant quinze jours pour ses recherches, — pendant lesquels, dans tous les journaux à la solde du ministère de la guerre, il entamait la campagne contre son naïf ami.
La loyauté du colonel Picquart, confiant dans les lettres de Gonse, dans les ordres de ses chefs, lui a fait accepter de s'éloigner, de courir jusqu'en Tunisie, pendant qu'on fouillait ses meubles, créait des faux papiers, expédiait des femmes voilées à Esterhazy.
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Cependant, il ne faut pas recrîminep contre ceux dont le tort n'a été que do croire à la vertu — en face d'adversairea décidés à tout...
L'enquête, faites-la donc ! Mais hélas, vous vous arrêterez à votre pauvre menace, comme toujours.
Vous savez trop ce qu'il vous en coûterait.
Vous demandez d'où vient l'argent. On vous le dirait — encore que cela ne vous regarde pas — les particuliers étant bien libres, j'espère, de fonder des journaux, et de mettre leur fortune au service do leurs idées et de leurs convictions.
Et nous vous dirions aussi où va Cargent — de la France — distribué à vos feuilles vendues; — où vont les décora tiens — de l'honneur, — décernées à vos marchands de papier et à vos publicistes serviles !
Une enquête, dix enquêtes, autant d'enquêtes que voas voudrez !
Une enquête sur chacun des membres du Conseil de guerre qui ont siégé pour Dreyfus et Esterhazy.
Une enquête sur chacun des journaux « dreyfusards », comme dit si spirituellement Rochefort !
Une enquête sur chacun des journaux contraires.
Une enquête sur les protestataires en faveur de Zola.
Une enquête sur les militaires détachés à la Cour d*assises, pour soutenir V avocat général.
Une enquête sur la grave blessure au pied qui a empêché le procureur général Bertrand d'occuper son siège, à ces débats.
Une enquête, dix enquêtes, mille enquêtes !
Il n'y a pas de danger qu'ils osent ! Des menaces, oui, mais rien de plus !
Rodomontades et rodomontades r
A Armand Dayot.
VA — c'est r '< Assooiation générale des Etudiants ».
Les étudiants sont des jeunes gens qui, par définition, n'étudient pas... ou si peu !
Cela s'appelle quelquefois aussi la Jeunesse des Ecoles, le Quartier Latin I
Hier, le long des boulevards, c'était un ou deux chars mornes, de filles et de gigolos, qui précédaient sinistrement le joyeux cortège des blanches blanchisseuses et de la Reine des lavoirs.
Du balcon des Droits de thomme, je les ai contemplés — avec fatigue et dégoût !
Ça, les Etudiants, la jeunesse des Ecoles, le Quartier-Latin ? Pas du tout.
Des électeurs de Bartou, deLeygues, de Poincaré, de Descubes, de Rambaud, de Deschanel, voilà tout ! Ils remplissaient leur rôle officiel, gais comme à un bal de ministère.
Ça, de la jeunesse qui s'amuse? A peu près comme moi à les regarder !
Il n'y en avait qu'un de comique, un cavalier, le cruel Va-t-en- Guerre, coiffé d'un numéro du Journal, et portant des ciseaux en bandoulière. (M. Xau s'était entraîné à couper les articles sur Dreyfus, en supprimant le roman de Bergerat,au bout de six feuilletons, cet automne.)
Vous croyez qu'ils s'étaient déguisés en mousquetaires, en ours, en Buffalos ou en Tsars, pour se divertir?
Non.
Il s'agissait de porter des fleurs à l'Elysée et au Ministère de l'intérieur : des fleurs qui refleuriront, sur les poitrines
aes membres du comité de VAy en violettes d'académie, aux prochaines promotions.
Car, jusqu'à présent, r-4 ne me semble guère avoir servi à autre chose qu a faire décorer ses dignitaires, rien de plus. Voilà la raison pourquoi elle est de toutes les fêtes — comme les employés aux réceptions de leurs chefs.
Les étudiants, dignes de ce nom, qui ont bien garde de s'en décorer, — ils sont à leurs études, — non à ces parades ineptes: VA n'est qu'une petite coterie, qui profite... sous le couvert dos étudiants indifférents ou dédaigneux ; à VA on étudie surtout l'art de parvenir, au service du Pouvoir...
On ne fait pas de politique, d'après les statuts de VA. C'est pour cela qu'on y est toujours aux ordres du ministre en place!
Il serait préférable de modifier un règlement par où s'abaisse toute cette plate Société — et qu'elle votât des articles de
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liberté de pejiserceque bon lui semblerait du gouvernement.
Un des derniers hauts faits du Comité de VA fut la remontrance que ces jeunes amis d'Esterhazy adressaient à Emile Zols Les « J'accuse... » du Maître écrivain contre la Bande Rouge du Cherche- Midi ne fuirent pas du goût de cette vaillante jeunesse — dont la vingtième année s'occupe généralement à esquiver le service militaire : sous l'Empire, il fallait payer un remplaçant; sous la République orléaniste, il fallait verser quinze cents francs ; aujourd'hui, plus rien ; c'est l'Egalité, enfin : les étudiants ne font plus qu'un vague service — sans bourse délier, — pendant que le peuple s'expédie à Madagascar.
Naguère, 1'^ avait invité Emile Zola i un banquet pour présider. Emile Zola s'y rendit — et prononça un beau discours sur le Travail : tel est le conseil que, non sans ironie, il donnait au Quartier-Latin.
Les convives de VA ne semblent pas avoir digéré cette leçon.
Dans une lettre inconvenante, ils blâment Emile Zola d'avoir « attaqué Tarmée », où leur grand souci est de n'entrer jamais.
Mais, dms leur Bullelin, ils ont pris soin de ne pas insérer la réponse de Zola, et de ne pas mentionner les démissions que VA reçut à la suite de cet incident.
Depuis la fondation de VA^ peut-on citer d'elle quelque manifestation hautaine, devant quoi il faille s'incliner.
Je ne crois pas.
Je ne vois à constater que des chahuts.
Par là, à des cours qu'ils interrompent, ils manifestent leur indépendance : cela consiste — lettres, droit, médecine — à insulter les femmes qui prétendent y assister, — h conspuer sans raison d'honorrablQS professeurs.
Autrefois, quand les étudiants se le*
vaient pour ou contre un maîtnj, ils pouvaient arguer de nobles motifs.
La vérité, c'est qu'il n'y a plus « d'étudiants ». Autrefois, le Quartier Latin constituait un pays, où, quatre, cinq, six, sept ans, la France intellectuelle se cantonnait : c'eût été des semaines de diligence pour regagner la lointaine province; Fétudiant vivait donc, ici, tout à fait ; même avec le reste de Paris, les communications étaient difficiles ; alors se composait cette petite et fière patrie des étudiants, unie et dense, jalouse de ses prérogatives, mais prête aussi aux généreux élans.
En 1814, à peu près seuls, les étudiants tentent une défense contre l'Invasion.
En 1816, s'affirma l'opposition de la jeunesse des Ecoles à la Restauration.
En février 1819, les étudiants de Montpellier désertent leur école. En 1820, ceux de Grenoble crient : Vive la Charte ! C'est ce cri que font retentir ceux de Paris, de-
vantle Palais-Bourbon, Les étudiants so révoltaient, quand on chassait de leurs chaires les Cousin, les Guizot, les Tissot.
pour leur foi républicaine, ceux de 1830 et de 1848 se battaient, se faisaient emprisonner : Lallemand était frappé à mort, Blanqui recevait une balle dans le cou.
Les étudiants se battent en juillet; Barbes, Martin, Bernard, Blanqui, conspirent.
La fermeture des cours de Mickiewicz, de Quinet, de Michelet, soulève encore le Quartier Latin! Ils sont de la Révolution de 1848...
Hélas ! avec TEmpire, on n'entend|»a plus guère parler d'eux... Et depuis...
En organisant leur mascarade des étudiants à travers les âges, ces Messieurs de VA auraient pu comparer entre eux et leurs devanciers...
Mais, j'ai dit la différence de vie des étudiants d'à présent et de ceux du passé — les vrais déracinés !
Aujourd'hui, ils n'ont plus de vie corn-
mune. Maintenant, ils ne passent pas deux mois, sans rentrer chez eux. Un grand nombre même ne font que venir prendre leurs inscriptions, retournent travailler dans leur famille. Et, pour les étudiants de Paris, tous fuient le boulevard Saint-Michel, habitent dans leurs familles, loin de la rive gauche.
VA n'est qu'un trompe-rœil. Association générale des Etudiants? Je ne sais même pas s'il y figuré un Normalien 1 Non, Association de futurs petits proRteurs, enquête de maîtres utiles, de chefs puissants. Les étudiants qui étudient sont plutôt à leur hôpital, à leurs bibliothèques ; ils n'ont pas le temps de l'intrigue, des démarches officielles, et de toute là singerie de parlementarisme qui préside à ces groupements électoraux.
En deux occasions récentes, cette fougueuse jeunesse pouvait agir.
La Grèce, héroïque et poétique, a pu tourner les yeux vers nos générations.
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nourries de son antique génie, parait-il ; les étudiants sont restés bien indifférents.
Ils devaient rester indifférents , au moins, dans l'affaire Dreyfus, ne point insulter aux chercheurs de vérité.
Mais VA n*a pas voulu s'abstenir de fournir la preuve de son enrégimentement sous le régime militaire et clérical :
VA a crié : « A bas Zola ! »
Aussi, les dignitaires de VA ont été reçus par Félix Faure et Barthou, avec leurs fleurs pour ces dames. En haut lieu, on se souviendra de ces jeunes gens, si gentils.
Mais sont-ils responsables, dans la corruption et la lâcheté ambiantes, de n'être que de {>auvres petits bien soumis et bien sages, incapables d'autre chose que de courbettes aux hommes du jour I
( mmeiit seraient-ils des révoltés, des hommes libres, — lorsqu'ils ont, comme directeurs de conscience, des Lavisse, ^(^Vatncti de rinnocence dé Dreyfus, qui
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pourraient les enseigner — et se taisent coupablement...
Ils ont bien raison de suivre Brunetière, contre la liberté, contre la science, contre les juifs, contre les protestants, contre les francs-maçons, au nom du pape.
En face de la Revue dés Deux-Mondes^ la Revue de Paris demeure silencieuse, et Lavisse fait le mort comme le prudent Ganderax...
Tels maîtres , tels élèves.