LE CONSEIL DU DÉSORDRE
A Jules Renard^
M. Maurice Talmeyp, plus connu sous les différents vocables de Talmeyr-Pacha, ou de Talmeyr-la-Frousse, que Ton croyait disparu du Figaro, y reparaît, ce matin, sous le pseudonyme Léouzon-Leduc.
Le Talmeyr, qui se demandait, il y a quelques semaines, si, désormais, un honnête homme pouvait serrer la main de M* Fernand Labori, disqualifié pour avoir défendu Dreyfus, le Talmeyr qui signe aujourd'hui Léouzon-Leduc, incrimine le Conseil de l'Ordre des avocats, trop indul-
gent, à son avis, pour les Leblois, lesBarboux, les Démange, etc.
Pour l'Oi'dre des Avocats s'intitule le plaidoyer du Figaro : il devine bien que rOrdre des avocats est menacé, et que les adversaires du monopole pourraient utiliser Toccasion pour monter à l'assaut du vieux privilège...
Chaque fois que le Conseil de TOrdre se manifeste, c'est fâcheux pour lui, qu'il ait tort ou raison : peu importe ! C*est fâcheux, parce que cela rappelle qu'il existe un monopole des avocats. Chaque fois que le Conseil de TOrdre manifeste, il commet une faute, celle de se manifester.
Situation douloureuse ! La peau de chagrin, par quoi était mesurée l'existence de Raphaël, et qui se rétrécissait^ inexorablement à toute manifestation de vie de son pauvre propriétaire! Les plus terribles des travaux forcés, qui consistent à ne rien faire, à ne rien désirer, sous peine
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de voir diminuer le nombre compté des années, des jours, des heures! Triste moyen de ne pas mourir que de ne plus vivre!
Ainsi, du Conseil de TOrdre.
; S'il n'agit pas, à quoi bon, de quelle uti-. lité, alors, le fatal privilège !
Et si le Conseil de TOrdre agit, s'il veut affirmer ^on existence ; il ne fait que hâter la ruine de ses règles surannées, dé ses prérogatives vermoulues, il ne fait que précipiter la fin d'un état de choses incompatible avec le mouvement des idées nouvelles. Cruelle impasse ! Se résoudre à ne pas agir — c'est le suicide. Essayer d'être, c'est exciter un coup de plus l'opinion, c'est la bataille — avec la défaite de plus en plus prochaine, — la mort, aussi !
Le choix n'offre guère d'agrément ! Se laisser mourir, ou se faire tuer !
L'embarras où se trouva ràae de Buridan devait le laisser moins perplexe.
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Par où qull commençât, Theureux animal, par le seau d'eau ou le picotin d'avoine, entre lequel il était placé pour étancher sa soif ou assouvir sa faim, à droite ou à gauche, c'était de la vie qui s'offrait à son appétit. Tout le contraire, pour nos chers maîtres! De quelque côté qu'ils se tournent, à quelque décision qu'ils s'arrêtent, c'est la mort à boire.
L'opinion ne se soulèverait pas, le pays ne se révolterait pas à la nouvelle de la suppression du privilège abusif des avocats*. Et Ton peut prévoir le moment où quelque sage loi abolira le monopole de la gent robée et toquée, et forcera ces messieurs du rabat à en rabattre...
En maintes circonstances, le Conseil de l'Ordre n'apparaît trop que comme le Conseil du Désordre.
Recensez les dernières affaires :
Le Conseil de l'Ordre prononce une peine contre le jeune avocat Gourot, pour
avoir crié : « Vive F armée ! A bas les thefsl » . — A ce cri, un capitaine a frappé de sa canne M* Courot, l'a mis en sang à la grande joie des Thiébaut et des Bonnamour. M. le bâtonnier a-t-il exigé de TEtat-Major une peine contre Fignoble assommeur? Non.
C'est le renversement gratuit de l'antique : Cédant arma togœ! Que le Conseil de rOrdre ne s'en prenne qu'à lui-même du renoncement aux principes.
Le Conseil de l'Ordre prononce une peine contre M* Leblois, pour s'être rendu chez son ami Picquart.
Une règle de T.Ordre des avocats interdit à ses membres de se déplacer, de se rendre chez le client. Il n'y a pas de jour où cela ne soit enfreint par les éminences mêmes du barreau. Un ami est toujours un futur client. M* X... refuse-t-il de dîner chez son ami le banquier Un tel, parce que celui-ci lui a remis un dossier? Et, après dîner» on ne passera pas deux mi-
nutes, dans un coin à parler de Taffaire?
Misérable chicane! et M* Leblois commettait une infraction à la discipline du barreau, parce qu'il allait voir son ami Picquart à son bureau ! Quelle niaiserie I
Le Conseil de l'Ordre instruit contre M*' Barboux, à propos de la lettre d'Ataxie de Clam au chef de claque du procès Zola, J. Auffray, qui se chargeait de plac?^ js aboyeurs de TEtat-Major à la Cour d'assises.
Il parait que son cas est délicat : il n'eût pas dû se servir de la lettre tombée par erreur entre ses mains; pourtant, si j'ai bon souvenir, la Conférence des avocats, à qui était posée la question de savoir si un mari soupçonneux peut décacheter les lettres de sa femme, adopta Taffirmative, na,guères : ceci, pour indiquer qu'en matière de secret de la correspondance, le barreau n'a pas de jugement absolu. Exigerd'un ennemi qu'il ne se serve pas des
armes fournies par le hasard est peut être excessif. Il ne s'agissait pas ici d'un fait d'ordre professionnel ou personnel, mais d'un fait d'ordre général, intéressant le pays entier : c'était la preuve du rôle actif joué par certains chefs dans le procès en cours ; je ne comprendrais pas que M** Barboux n'eût pas publié le papier imbécile et criminel d'Ataxie de Clam.
Le Conseil de l'Ordre poursuit M° Barboux, et l'on enquête contre lui.
Le public ne comprend pas grand'chose aces subtilités ; tout de même, Drumont et Rochefort aidant, la foule peut croire que M* Barboux a volé des lettres, commis des faux, entassé assez de méfaits, pour justifier sa comparution devant ses pairs,
Mais les âmes lés plus simplistes comprennent peu que l'Ordre soit si cb:itouilleux ici, et si peu là.
M' Barboux a publié la lettre de M* Auffray, soit j
Mais cette lettre, c'est M* Auffray qui l'a écrite.
M* Leblois est frappé d'une peine disciplinaire pour avoir rendu visite à son amiPicquart... et M* Auffray peut, tranquillement, composer la salle de la Cour d'Assises !
M* Auffray, à quel titre ? fournissait des places aux hommes d'Ataxie de Clam pour huer M* Labori et M* Clemenceau, acclamer le pistolet de Saint-Omer, de Van Cassel.
S'il y a eu un manquement grave au point de vue professionnel, n'est-ce pas de la part de M" Auffray — ^ vis-à-vis de ses confrères, M' Labori et M* Clemenceau ?
Comment, devant les attitudes équivoques du Conseil de l'Ordre, ne pas remarquer ceci : il poursuit les opinions favorables à Dreyfus : les autres sont tolérées — voire encouragées.
Est-ce que W Démange — à qui l'on ne
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peut reprocher que sa discrétion infinie sur TafTaire Dreyfus — n'est-il pas déféré, lui, aussi, au Conseil de FOrdre 1
Mais on ne demandera pas compte à M* Fortier-Maire de ses cris de : Vive r Empereur, qui le font condamner par le juge de paix, pour tapage nocturne. Les Auffray et les Fortier-Maîre peuvent changer la toqae pour un képi d'ordonnance ou pour un petit chapeau bonapartiste — le Conseil de l'Ordre n'y voit pas à reprendre...
Cependant, les avocats ont laissé glisser la minute unique où ils pouvaient reconquérir tout le prestige en fuite...
Et ce sont ceux qui devaient, tous, de tous âges, de tous partis, se dresser pour le Droit contre la Force, qui se sont inclinés le plus bas.
Deux des leurs, dans une défense héroïque, M* Fernand Labori et M* Albert Clemenceau, au mépris des injures, des pires attaques, de la violence même,
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quinze jours durant, ont combattu, vaillants, irréprochables, pour le Droit pour la Justice...
Dans le barreau, ils furent à peu près seuls. Les avocats les accusent d avoi?
cessé d'être « des avocats », d'avoir fait' leur, la cause do la justice.
En effet, ils furent des hommes.
C'est rare, chez les avocats — usés par la meule du pour et du contre — dont le peuple ne veut plus.
« Ils peuvent sonner la cloche des grandes phrases : Jl y a quelque chose de fêlé. La masse ne se laisse plus bercer au carillon des mots vides. On veut comprendre, îl semble aux simples, peu convaincus par les sophismes, que tout ce bel honneur des avocats qui ne se déploie jamais aussi fastueusement que lorsqu'il s'agit de crapules fastueuses est de l'honneur par trop bon à tout faire... On remarque trop que la grande éloquence ne tonne guère que pour couvrir les voix des
victimes des grandes escroqueries, et que les voix glorieuses et que les accents pathétiques sont surtout au service des vastes infamies... On écoute la voix éloquente, les ressources et la ruse procédurières, mais comme on s'arrête au camelot habile, comme on s'attarde aux charlatans. Qu'il s'agisse du faiseur de tours ou le l'avocat, on sait du reste que, lorsque les larges manches s'agitent, c'est qu'il se prépare quelque escamotage — tous marchands d'orviétan, marchands de mensonges. Aussi, les avocats se trompent s'ils pensent que la masse est émue du projet qui menace leur privilège. Le peuple, à qui ils coûtent cher, n'aime point les avocats ; il se défie de l'éloquence à tant la syllabe ; il se défle des bouches tortueuses, de ces faces rasées comme une lande mauvaise, de ces faces pareilles à des chemins de traverse, avec leurs joues ravinées, creusées d'ornières entre les haies de favoris... Quoi d'étonnant si l'ouvrier
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des villes, ou le paysan, ne croient pas beaucoup à la grandeur, à la dignité, au désintéressement de la profession — à cette prétendue indépendance — qui dépend peut-être trop des escrocs qui lui fournissent de grosses prébendes. Dès lors»
à ceux qui peinent et souffrent le long de la vie, qui savent trop qu'au prix où est le papier timbré il n'y a pas de justice pour le pauvre — que peut bien leur faire que Ion revise le privilège et le monopole!
Nombre d'avocats, aussi, sont prêts à monter à l'assaut de la Bastille judiciaire, qui n'acceptent pas sans tristesse de vivre sous le régime d'hypocrisie et de discipline détestable auquel les condamne l'organisation actuelle. Beaucoup rêvent de faire pénétrer dans le lugubre monument un peu d'air bleu qui chasserait Fodeur de cave et de passé du Palais de Justice.
Beaucoup sont las d'entendre les avo-
cats se décerner si grotesquement la grandeur d'âme, la dignité, le désintéressement en apanage exclusif, comme si la robe suffisait à les investir d'une royauté morale, absolue et infaillible !... Allons donc ! Est-ce qu'il ne se retrouve pas, ici comme ailleurs, toutes les étroitesses d'esprit, toutes les compétitions affreuses, toute la méchanceté humaine avec ses rivalités^ ses faiblesses, la morgue et l'arrogance devant les petits, la platitude devant les puissants, des vices, des travers, des ridicules. De la grandeur, de l'honneur, de la probité, du désintéressement, de la pitié oui, certes — mais le contraire aussi.
Est-ce qu'il n'y a point ici, comme ailleurs, les plus louches contacts, les plus sales compromissions ? N'est-ce point l'homme d'affaires, si vilipendé, qui rabat pour les gloires de la basoche, les plantureux dossiers ? Est-ce que les clients qui rapportent en réclame — les assassins — ne sont pas l'objet d'un trafic quotidien entre les
jeunes membres de TOrdre — et les guichetiers de prisons ? Est ce que d'autres de ces chers confrères ne s'embusquent point aux portes même de l'audience pour détrousser le plaideur naïf, errant en peine à travers les couloirs ?... Et cette belle confraternité dont s'enorgueillit le barreau, n'est-elle point gâtée un peu par Tâpreté de la lutte pour la vie, comme partout ?
Est-ce que la dénonciation n'est pas de règle, à tout propos, dans la profession ?
Et cette dénonciation politico confraternelle ne démontre-t- elle pas encore que la politique joue son rôle au Palais, malgré que l'on s'en défende ?... etc., etc. »
Il y a quatre ou cinq ans, ces quelques phrases me valurent, avocat à la Cour d'appel, une comparution devant le Conseil de l'Ordre, présidé par le rude M" Du ' Buit, qui m'infligea trois mois de suspension : mais, quelques jours après, la Cour d'appel infirma la décision de mes chers Maîtres et Confrères, jugeant ainsi que je
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n'avais pas exagéré mon droit de critique.
Aujourd'hui, sans doute, la Cour me féliciterait dans ses considérants !
En effet, que ce vieil article me semble « faiblard », devant le Conseil de TOrdre actuel elrle Tableau des avocats courbés sous la botte du militaire.
Ce n'est pas au. Palais de Justice qu'il faut aller chercher la Justice.
I •AGOWIE D'UNE CHAMBRE
1 André Antoine.
Leè chambrM, danf lé soir, meurent réellement.
a écrit Georges Rodenbach, sans génie, d'ailleurs, ce plagiaire excessif de tous no? poètes des dernières années, les petits et les grands, parnassiens, décadents, symbolistes, ce contrefacteur de Villiers de Tlsle Adam, de Verlaine, de Mallarmé, et de tous les nouveaux de leur suite...
Lef chambres, dans le soir, meurent réellement,
a scandé Georges Rodenbach qui, récemment| échappé de sa tour de silence, dans
la Patrie du négrier Jaluzot, expectorait ses crachats belges sur Zï)la — € le vénitien. »
Les chambres, dans le soir, meurent réelkment.
Par quel hasard burlesque ce vers quelconque, mais combien de circonstance !
encore qu'il ne s'y agisse pas du Parlement, mais de chambres plus discrètes, hante-t-il ma mémoire, tandis que je longe la grille du Palais-Bourbon?
C'est un soir livide, au vent aigre. Le Palais a toutlair sinistre d'un immeuble à louer...
Fouettée par ce vent, la Seine coule plus vite, comme pressée de fuir ces tristes parages...
Ah ! oui, elle meurt, réellement^ cette Chambre de qui rien ne va survivre ; quelques articles du Code, chichement remaniés, pour marquer la dernière législature, c'est bien peu ! C'est si peu que, rare événement, je crois, une cinquantaine de ses membres, les dégoûtés, se retirent
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d eux-mêmes. Ils ont craint d'alTronter leurs électeurs, après ce néant de leur assemblée. Ils ont eu tort, au point de vue de leur intérêt personnel. Le pays n'est pas si difficile : le maigre statu quo semble devoir lui suffire : il eût renvoyé au pouvoir ses mandataires impuissants; il ne leur demande pas de se tuer à la besogne !
Ces dégoûtés ont eu bien tort de se séparer de leurs chefs. Ceux-ci, du moins, connaissent leur monde : ils savent jusqu'à quel point on peut en conter à l'élec* teur. Suivez-les dans leurs périgrinations.
Ils triomphent partout,à ce qu'ils nous télégraphient. C'est pour cela, sans doute, que Lockrôy ne trouve d^ siège nulle part.
Partout, la France est tour à tour, au gré de leur visite, rrftiicale, socialiste, et de tout l'arc-en-ciel des nuances intermédiaires !
Le chef des radicaux, Bourgeois, en tous lieux, se montre satisfait, exposant un médiocre et froid programme, depuis vingt
ans ressassé. Il parle comme s'il existait un parti radical. Il parait qu'il subsiste des républicains de cette catégorie. Où ça? A V Eclair f absolument indépendant, avec Alphonse Humbert ?
On a violé la loi.
Les généraux ont mis le sabre sous la gorge de la République.
Quel est le radical qui se soit élevé contre?
Les radicaux I Mais ils ont fui, au bout du monde, dans de grosses royautés exotiques, il y a longtemps, en la personne de leurs benjamins, les Pichon et les Doumer.
Ailleurs, le Chef des petits profiteurs, Poincaré, justifie, par ses discours incertains dans leur apparence de précision, ce portrait brossé par M. Lavisse : « Depuis sont apparus d'inquiéta*hts jeunes hommes d'Etat. Ceux-là me font Teffet, comment dirai-je ?... d'aimer le gouvernement pour lui-même... Tout un je ne sais quoi me donne à croire qu'ils seraient aussi de bons ministres sous un autre régime.. » »
Evidemment, les petits profiteurs ne sauraient être de grands caractères. La conviction ne raidit pas leur échine, et Tespritde sacrifice n'habite pas dans leurs étroites poitrines.
Quant aux réactionnaires, ils n'ont pas à s'époumonner ni à bouger : pour eux pérorent et agissent, le plus utilement, nos sages a républicains de gouvernement».
Agonie d'une Chambre qui ne va pas mourir pour une idée, non ! mais sans une idée ! Quel exemple laissent-ils, ces députés d'hier — qui seront, hélas ! les députés de demain ? L'exemple des plus louches compromissions du parti républicain —avec tous les ennemis de la République...
Cependant, après un long coma, la Chambre a eu un soubresaut!
Toute la Chambre, plus de cinq cents comme un seul homme, se sont levés, derrière Rouanet et Viviani, pour a blâmer Quesnay de Beaurepaire » qui s'en moque pas maL.. Demain^ ses pairs le laveront de
la
cet outrage, par une sentence élogieuse...
Et puis, il en a essuyé bien d autres, ce brave pourvoyeur de prisons et de guillotine!
I L'affichage du discours de Viviani est, u paraît-il, une victoire pour le parti socialiste. C*est possible. Mais le butin est médiocre. On enterre le Panama, en blâmant le magistrat qui laissa s'évader les coupables, par prescription : c est bien platonique.
J'aurais préféré autre chose.
Les socialistes, malgré Jaurès et Gérault- Richard, n'ont pas voulu, en somme,, prendre parti dans l'affaire Dreyfus. Plus que tous autres, ils ont tout à redouter du sabre, du goupillon — et des lois scélérates...
Ils ont assisté, assez impassibles, atout ce scandale du huis-clos, à ces dénis de justice qu'ils blâmaient hier, je suppose,, autant que les fautes de Quesnay de Beau*^ repaire.
Us se sont tus, devant rignominîe de
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rantisémitisme — par peur électorale...
Vivian! a beau avoir obtenu de la Chambré agonisante un vote vertueux — comme leprèlre obtient in extremis la confession du- pire mécréant, cela ne peut faire oublier son abstention calculée dans Taffaire Dreyfus.
— Il est des occasions où un parti a le droit d'être lâche — a proféré Viviani, songeant aux élections, ne voulant pas remonter le courantde l'opinion contraire — Viviani, algérien, Fami de la Libre Parole, qui ne l'attaque jamais! Viviani prèlerâ-til son concours là-bas àDrumont? pendant que la Libre Parole le soutient ici ?
— Un parti a le droit d'être lâche ?
— Jamais.
Il a le devoir d'être brave, — toujours.
Et, peut-être qu'à la fin d'une autre législature^ un autre orateur pourra demander aux socialistes ce qu'ils faisaient pendant que la République était étranglée MUS leurs yeux.
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Le long de ces grilles du Palais-Bourbon, où le vent poussait une musique étrange entre les barreaux de fer résonnant coHame un orgue rude, je me rappelai une mélancolique chronique d'Henri Céard, jadis, où il écoutait là, sur le trottoir, la voix revenante, dans le soir, des grands orateurs disparus.,.
A cette époque Céard, l'ami de Daudet, de Concourt, de Zola n'avait pas renié ses illustres amitiés, bassement attaqué, traîtreusement, en raté, ces glorieuses et chères figures... 11 se posait comme lïntellectuel de Médan... Depuis, Thomme, resté en route, des Soirées de Médan, n'est devenu qu'un vague 5oir<?wa*,; aspirant aux honneurs de la critique dramatique, qu'il partage avec des Kerst 4e bas étage...
Je me suis promené quelques minutes devant la bâtisse nationale, par ce soir désert.
Rien de glorieux ni d'héroïque ne ron*
sons LE SABRE 257
fiait au souffle du vent à travers les barreaux de la grille...
A travers ces tuyaux d'orgue improvisés, il ne passait que du vent sifflant et glacé — comme le râle d'agonie de cette Chambre..*
L'Ei\i\ExMI DU PEUPLE
A Léopold Lactmr.
Pour fêter, comme toute TÉurope, le soixante- dixième anniversaire d'Henrik Ibsen, la troupe de TOEuvre a donné, à la Renaissance, une représentation à' Un ennemi du peuple y sous le patronage de la Revue Blanche et du Mercure de France.,.
Pièce d'actualité, s'il en fut ! bien en situation, à cette heure, malgré que le génie dlbsen ne soit pas encore populaire chez nous. C'est que le génie étranger ne nous pénètre pas facilement ! Au dix-septième siècle, on posait la question de savoir s'il faut traduire Homère ? Et Stendhal a écrit :
Je préfère à Homère les rapports du maréchal Gouvion Saint'Cyr... Il en a été de même pour Shakespeare. Le nationalisme littéraire n'est pas des moins féroces. Tous ceux qui approchèrent Goncourt ou Daudet, ces dernières années, ont pu s'en apercevoir : la « Brume du Nord » et la € Pitié russe » étaient les chevaux de bataille de nos deux maîtres contre Ibsen, Mœterlinck, Dostoiewski et Tolstoï. Daudet dressa V Obstacle contre les Revenants, et Goncourt pensa ressusciter Baumarchais, dans A bas le progi'ès !
Victor Hugo a noté cela, à propos de Shakespeare, l'opposition traditionnelle aux littératures étrangères :
ai Une traduction est presque toujours regardée tout d'abord par le peuple à qui on la donne comme une violence qu'on lui fait. Le goût bourgeois résiste h l'esprit universel. Traduire un poète étranger, c'est accroître la poésie nationale ; cet accroissement déplaît à ceux auxquels il pro-^
fîte. C'est du moins le commencement; le premier mouvement est la révolte. Une langue dans laquelle on transvasé de la sorte un autre, idiome fait ce qu'elle peut pour refuser. Elle en sera fortifiée plus tard — en; attendant elle s'indigne. Cette saveur nouvelle lui répugne. Ces locutions insolites, ces tours inattendus, cette irruption sauvage de figures inconnues, tout cela- c'est de l'invasion. Que va devenir sa littérature à elle? Quelle idée a-t-on de venir lui mêler dans le sang cette substance des autres peuples ? C'est de la poésie en excès. Il y a là abus d'images> profusion de métaphores, violation des frontières, introduction forcée du goût cosmopolite dans le goat local. Et si intelligente que soit la nation qu'on veut enrichir, elle s'indigne, elle hait cette nourriture.
Elle boit de force avec colère. Jupiter enfant recrachait le lait de la chèvre divine. » Pour tant d'autres drames d'Ibsen, le Canard sauvage ^ Bomersholm, Solness le
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Constructeur, etc., etc.. il est possible d'admettre la résistance de ce qu'Ibsen appelle la majorité compacte. Gela diffère, en effet, profondément de nos maîtres classiques.
Mais V Ennemi du Peuple est une pièce d'aujourd'hui et d'ici. Il s'y trouve le type de l'homme pour qui nous nous enthousiasmons, ou contre qui la populace se rue. Il s'y trouve un cas de conscience actuel, il s'y trouve les plus misérables figures de notre temps; et si les acteurs avaient osé se faire les têtes des personnages français — qui, très exactement, $ont là les personnages d'Ibsen — on eût pu croire à une pièce à clef...
Un médecin de ville d'eau a découvert que les sources étaient empoisonnées. Il dénonce le danger : c'est la ruine delà cité thermale. Pourtant, pour le bénéfice du commerce local, il ne s'associera pas à Tempoisonnement des malades qui viennent se soigner. D'abord, le t^yaro de l'endroit marche d'accord avec loi : la vé-
rite est supérieure à tous les intérêts. Quelle campagne admirable pour le journal : et Toft s'emballe, tels les Rodays et les Xau, dans Taffaire Dreyfus. Mais Topinion publique est contre. Désabonnements ! La population norwégienne n'entend pas être ruinée pour si peu ! L'eau est mauvaise : tant pis, les buveurs Tabsorberont telle quelle. Qu'est-ce que ce D' Stockmann, avec ses analyses ! En voilà une idée ! Comme les Scheurer-Kestner, comme les Picquart, comme les Zola, il ne veut pas se taire, il parle de conscience, il proclame sa pensée ! Attends un peu !
Et l'on vous débarque le gêneur ! Le Figaro, le Journal deviennent de simples Echos de Paris j des Eclair,.. La veille, ils se rangeaient derrière la droiture, la loyauté, la science du docteur Stockmann; aujourd'hui, ce n'est plus qu'un criminel, un ennemi du peuple... On ne lui laissera pas publier son rapport, ses i.vpériences. Il veut faire son devoir. S'il ne peut se faire
imprimer, il parlera ; il organise une réunion publique : les Thiébault, les Donnamour, les Guérin, tous les assommeurs et les vociférateurs de là-bas étouffent son discours. Désormais, la canaille assiège sa maison, casse ses vitres à coups de pierre...
Il en est de même dans Tordre moral.
Point n'est nécessaire que Thomme de science ou de conscience lèse les in té têts matériels de ses concitoyens pour être désigné à leur haine : il suffit qu'il leur dénonce rinjustice.
Car, la majorité sent bien qu'elle n'est pas menacée que sur un point, quand les diseurs de vérité se montrent. Elle sent bien « qu'une chose en amène une autre ; c'est comme lorsqu'on commence à démolip une vieille maison.;. Une fois commencé, il faut continuer jusqu'à ce que toutes les vieilles saletés disparaissent...
G'est toute la Société qu'il faut nettoyer, désinfecter... »
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Naturellement, les petits profiteurs de la société présente, en France comme en Norwège, n'entendent pas, sans terreur, parler du renversement de la marmite où ils mangent. Naturellement, la République militariste et cléricale de Méline suffit à des Poincaré, à des Deschanel, à des Leygues, à des Barthou, à des Lebon, à des Descubes, à des Alphonse Humbert, à des Lockroy, à des Le Senne, à des Emmanuel Arène, à des Cavaignac, à des Gerville-Réache, à tant d'autres, du centre, de la droite, de la gauche, de tous les extrêmes ! — corrects exploiteurs de ce régime bourgeois, qui ne permettent pas qu*on accuse les sources empoisonnées.
Aussi, le docteur Stockmann est vraiment naïf — et Ton a ri de tout cœur, ce soir, quand il a formulé :
— : Je me permets de supposer que ce sont les rédacteurs qui dirigent la presse\
A quoi un autre personnage répond :
'^ Mais, ce sont les abonnés... C'est
Topinion publique, le public instruit, les propriétaires et tous les autres: ce sont ceux-là qui dirigent les journaux 1
VEnnemi du Peuple ne peut être que l'œuvre d'un intellectuel, malheureusement. Et les organisateurs de cette soirée furent privés des applaudissements de Jaluzot ou d'Edmond Blanc, dont le jeune Pollonnais, auteur du Coucher de la Mariée, partisan de la vérité toute nue, n'admet pas les voiles du symbole ibsénien...
Tout de même, ceux qui applaudirent VEnnemi du Peuple d'Ibsen, n'outragèrent pas la patrie française — qui ne se résume pas dans des députés avilis, des journalistes marchands d'opinions et de poison, une bourgeoisie jouisseuse et dégénérée...
Comme Victor Hugo, encore, l'a écrit de Shakespeare, la représentation d'Ibsen, « c'est presque un acte — et c'est plus qu'un fait littéraire... »