‹ Sous Le Soleil De SatanChapitre 14 sur 27 · PERTE EE · texte numérisé non relu

PERTE EE

— Je vous arrête, dit froidement Jabbé Menou- Segrais. Je vous ordonne de m’entendre. Vous ne parlez tant que pour vous tromper vous-même et me tromper avec vous. Laissons cela. Mais je sais que vous n'êtes pas homme à vous payer de mots. Cette violence suppose quelque résolution, quelque projet, quelque acte peut-être, que je veux connaître.

Ce coup porta si juste que l'abbé Donissan leva vers son doyen un regard éperdu. Mais le vieillard subtil et fort poursuivait déjà :

— De quelle manière avez-vous réalisé dans votre vie des sentiments dont le moins qu’on puisse dire est qu'ils sont troubles et dangereux?

Le jeune prêtre se tut.

— Je vous mettrai donc sur la voie, reprit M. Menou- Seprais. Vous commençâtes par des mortifications excessives. Puis vous vous êtes jeté dans le ministère avec une égale frénésie. Les résultats que vous obteniez réjouissaient votre cœur. Ils eussent dû vous rendre la paix. Cependant vous ne la connaissiez pas encore | Dieu ne la refuse jamais au bon serviteur, à la limite de ses forces. L’auriez-vous donc, délibérément, refusée?

— Je ne l’ai pas refusée, répliqua l’abbé Donissan, avec effort. Je suis plutôt disposé par la nature à la tristesse qu’à la joie...

Il parut réfléchir un instant, chercher à sa pensée une expression modérée, conciliante, puis, se décidant tout à coup, d’une voix que la passion assourdissait plutôt, comparable à une flamme sombre :

— Ah! plutôt le désespoir, s’écria-t-1l, et tous ses tourments qu’une lâche complaisance pour les œuvres

de Satan!

À sa grande surprise, car il avait laissé échapper ce souhait comme un cri, et l’avait entendu avec une espèce d’effroi, le doyen de Campagne lui prit les deux mains dans les siennes et dit doucement :

— C’en est assez : je lis clairement en vous : je ne m'étais pas trompé. Non seulement vous n’avez pas sollicité de consolation, mais vous avez entretenu votre esprit de tout ce qui était capable de vous pousser au désespoir. Vous avez entretenu le désespoir en vous.

— Non pas le désespoir, s’écriä-t-il, mais la crainte.

— Le désespoir, répéta l’abbé Menou-Segrais sur le même ton, et qui vous eût conduit de la haine aveugle du péché au mépris et à la haïne du pécheur.

À ces mots, l’abbé Donissan, s’arrachant à l’étreinte du doyen de Campagne, et les yeux soudain pleins de larmes :

— La haine du pécheur! s’écria-t-il d’une voix rauque (la pitié de son regard avait quelque chose de farouche). La haine du pécheur | :

La violence et le désordre de ses sentiments arrêtèrent la parole sur ses lèvres, et ce ne fut qu'après un long silence qu’il ajouta, les yeux clos sur une vision mystérieuse :

— J'ai disposé d’un bien autrement précieux que la VIE...

Alors la voix du doyen de Campagne retentit dans le nouveau silence, ferme, claire, impossible à éluder :

— Je n’ai jamais douté qu’il y eût dans votre vie intérieure un secret, mieux gardé par votre ignorance et votre bonne foi que par n'importe quelle duplicité. Il y a quelque imprudence consommée. Je ne serais pas surpris que vous ayez formé quelque vœu dangereux...

— Je n'aurais pu former aucun vœu sans la permise sion de mon confesseur, balbutia le pauvre prêtre.

— Si ce n’est un vœu, c’est quelque chose qui lui ressemble, répliqua l’abbé Menou-Segrais.

Puis, se dressant péniblement hors de ses oreillers, les deux mains posées sur ses genoux, sans élever le ton :

— Je vous l’ordonne, mon enfant.

Au grand étonnement du doyen, son vicaire hésita longtemps, le regard dur. Puis avec un frisson doulou-: reUX :

— Îl est vrai, je vous assure. Je n’ai fait aucun vœu, aucune promesse, à peine un souhait. peut-être. sans doute mal justifié, au moins selon la prudence.

humaine.

. — Ilempoisonne votre cœur, répliqua l’abbé Menou-\ Segrais.

Alors, secouant la tête et prenant parti :

— Voilà peut-être ce qui mérite vos reproches... ! La possession de tant d’âmes par le péché... m'a sou-: vent transporté de haine contre l’ennemi... Pour leur salut, j'ai offert tout ce que j'avais ou posséderais jamais. ma vie d’abord — cela est si peu de chose L...: — les consolations de l’Esprit-Saint.…

Il hésita encore :

— Mon salut, si Dieu le veut ! fit-il à voix basse.

L'aveu fut reçu dans un profond silence. Les paroles extraordinaires parurent créer ce silence, s’y perdre: d'elles-mêmes.

Alcrs l’abbé Menou-Segrais parla de nouveau :

— Avant de continuer, fit-il avec sa simplicité ordinaire, renoncez cette pensée à jamais, et priez,

Dieu de vous pardonner. De plus, fe vous interdis de parler de ces choses à un autre que moi.

Puis, comme l'abbé ouvrait la bouche pour répondre, le magistral clinicien des âmes, toujours ferme dans sa prudence et son bon sens souverain : x

— Gardez-vous d’insister, fit-il. Taisez-vous. Il ne s'agit plus que d'oublier. Je sais tout. L'entreprise a été irréprochablement conçue et réalisée de point en point. Le démon ne trompe pas autrement ceux qui vous ressemblent. S'il ne savait abuser des dons de Dieu, il ne serait rien de plus qu’un cri de haine dans J’abîme, auquel aucun écho ne répondrait.….

Bien que sa voix ne décelât aucune excessive émotion, cette dernière se marqua pourtant à ce signe que l'abbé Menou-Segrais prit sa canne au pied du fauteuil, se leva, et fit quelques pas dans sa chambre. Son vicaire demeurait debout, à la même place.

— Mon petit enfant, dit le vieux prêtre, que de pée rils vous attendent! Le Seigneur vous appelle à la perfection, non pas au repos. Vous serez de tous le moins assuré dans votre voie, clairvoyant seulement pour autrui, passant de Ia lumière aux ténèbres, instable. L'offre téméraire a été, en quelque manière, entendue. L'espérance est presque morte en vous, à jamais. Il n'en reste que cette dernière lueur sans quoi toute œuvre deviendrait impossible et tout mérite vain. Ce dénuement de l'espérance, voilà ce qui importe. Le reste n'est rien. Sur la route que vous avez choisie — non | où vous vous êtes jeté | — vous serez seul, décidément seul, vous marcherez seul. Quiconque vous y suivrait, se perdrait sans vous secourir.

— Je n'ai pas demandé cela, s'écria le futur saint

de Lumbres, avec une violence soudaine. (Par un contraste Vérithblemest pathétique, sa voix restait sombre et volontaire.) Je n’ai pas sollicité ces grâces singulières. Je n’en veux pas | Je ne désire pas de miracles ! Je n’en ai jamais demandé! Qu'on me laisse donc vivre et mourir dans la peau d’un pauvre homme qui ne sait ni À ni B. Non! Non ce qui a été commencé cette nuit ne sera pas achevé | J’ai rêvé. J'étais fou. |

L'abbé Menou-Segrais regagna son fauteuil, s’y étendit, et répliqua sans élever la voix :

— Qui le sait? Lequel d’entre ceux que nous honorons comme nos pères dans la foi n’a été traité de visionnaire? Quel visionnaire n’a eu ses disciples? Au point où vous êtes, vos œuvres seules parleront pour ou contre vous.

- Après un moment, il ajouta, sur un ton plus doux:

— Ne suis-je pas à plaindre aussi, mon enfant? Mon expérience des âmes, une réflexion de plusieurs mois me portent à croire que Dieu vous a choisi. Les nigauds incrédules n’admetteht pas les saints. Les nigauds dévots s’imaginent qu'ils poussent tout seuls comme l’herbe des champs. Peu savent que l’arbre est d'autant plus fragile qu’il est d’essence plus rare. Votre destinée, à laquelle tant d’autres destinées sont liées sans doute, cela est à la merci d’un faux pas, d’un abus même involontaire de la grâce, d’une décision hâtive, d’une incertitude, d’une équivoque. Et vous m'êtes confié ! Vous êtes à moi ! De quelles mains trerablantes je vous offre à Dieu | Aucune faute ne m'est permise. Qu’il m’est cruel de ne pouvoir me jeter à genoux à vos côtés, rendre grâces avec vous | J’atten-

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dais de jour en jour une confirmation surnaturelle des desseins de Dieu sur votre âme. J’attendais cette confirmation de votre zèle, de votre influence grandissante, de la conversion de mon petit troupeau. Et dans votre vie-si troublée, si pleine d’orages, le signe a éclaté comme la foudre. Il me laisse plus perplexe qu'avant. Car il est sûr désormais que ce signe est équivoque, que le miracle même n’est pas pur!

Il réfléchit un moment, puis, levant les épaules, dans un geste d’impuissance :

— Dieu sait que je ne céderaïis pas à la crainte! ‘Dieu sait que je suis trop tenté d’affronter le jugement d’autrui! On m’accuse volontiers d'indépendance et même d’insubordination. Il y a pourtant telle règle qu’on ne peut enfreimdre. Que vous vous déchiriez à coups de discipline, j'y mettrais ordre. Que vous rêviez le diable, ou le rencontriez à tous les carrefours, : cela me regarde. Mais cette histoire, non moins invraisemblable de la petite Malorthy, m’éclaire. Je ne puis vous laisser libre de parler et d’agir dans cette paroisse selon vos lumières. Je ne puis m’en remettre à vous. ‘Je dois. il faut... il est nécessaire que je m’ouvre de tout ceci à nos supérieurs. Mon appui vous sera de 4 ! D'autre part, vous devrez ne dissimuler rien. Dès ors. ah ! dès lors !.… qui sait quand vous l’emporterez enfin sur la défiance des uns, la pitié des autres, la contradiction de tous ! L’emporterez-vous même jamais? Me serais-je trompé sur vous? Ai-je encore trop attendu! Un vieillard ne peut plus manquer sa vie. Mais j'aurai manqué ma mort.

L'abbé Donissan sortit enfin de son silence. Loin de le confondre, ce dernier doute exprimé lui ren-

dait visiblement courage. Il objecta timidement :

— Je ne désire rien tant que l’oubli, l'effacement, la vie commune, mes devoirs d'état. Si vous le vouliez, qui m’empêcherait de redevenir ce que j'étais avant? Qui se soucierait de moi? Je n’attire l'attention de personne. J’ai la réputation que je mérite d’un prêtre bien simple, bien borné... Ah! si vous le permettiez, il me semble que j’arriverais à passer inaperçu, même du bon Dieu et de ses anges |

— Inaperçu! s’écria doucement l’abbé Menou-:

Segrais (il souriait, mais avec des yeux pleins de larmes...) Toutefois il s’interrompit aussitôt. L’escalier retentissait du pas singulièrement précipité de la gouvernante. La porte s’ouvrit presque aussitôt, et, très pâle, avec cette hâte des vieilles femmes à annoncer,

les mauvaises nouvelles :

— Mlle Malorthy vient de se périr, dit-elle.

Et, déjà satisfaite de l’effet produit, elle ajouta

— Elle s’a ouvert la gorge avec un rasoir.

On lra ci-dessous la lettre de Monseigneur au chanoine Gerbier 1!

« Mon caer CHanoine,

« J'ai des remerciements à vous faire pour Île sangfroid, l'intelligence et le zèle discret dont vous avez fait preuve au cours de certains événements bien douloureux à mon cœur paternel. Le malheureux abbé

Donissan a quitté cette semaine da maison de santé &e Vaubecourt, où 1 a été traité avec le plus grand dévouement par le docteur Jolibois. Ce praticien, élève du docteur Bernheim de Nancy, m'a entretenu hier du présent état de santé de notre cher enfant. I a témoigné de cette largeur de vues et de cette tendre sollicitude que j'ai eu l’occasion d'admirer déjà bien souvent chez des hommes de science que leurs études ont malheureusement -détournés de la foi. Ii attribue ces troubles passagers à une grave intoxicalion des cellules nerveuses, probablement d’origine intestinale.

« Sans manquer à la charité, qui doit être notre règle constante, je déplore avee vous la négligence, pour ne pas dire plus, de M. le doyen de Campagne. En agissant nettement et vigoureusement, il nous eût sans doute évité de paraître momentanément en conflit avec les autorités civiles. Toutefois, grâce à votre judicieuse intervention et après un premier malentendu, vite dissipé, M. le docteur Gallet a usé vis-à-vis de nous de la plus haute courtoisie en nous aidant à limiter le scandale. Par ailleurs, son diagnostic a été confirmé par son éminent confrère de Vaubecourt. Ces deux traits font autant d'honneur à son caractère qu'à ses connaissances professionnelles.

« Le témoignage de Mlle Malorthv, les confidences faites en pleine démence, ou dans la période de préagonie, n’eussent pas suffi sans doute à compromettre, dans la personne de M. Donissan, la dignité de notre ministère, Mais sa présence au chevet de la mourante, en dépit de la protestation formelle de M. Malorthy, ne devait être en aucun cas tolérée par M. le doyen

de Campagne. J’accorde que ce qui a suivi ne pouvait être prévu d’un homme sensé, Le désir de cette jeune personne, manifesté publiquement, d’être conduite au pied de l’église pour y expirer, ne devait pas être pris en considération. Outre que le père et le médecin traitant s'opposaient à une telle imprudence, ce qu’on sait du passé et de l’indifférence religieuse de Mlle Malorthy autorisait à croire que, déjà soignée jadis pour troubles mentaux, l’approche de la mort bouleversait sa faible raison. Que dire de l’altercation qui a suivi Des étranges paroles prononcées par le malheureux vicaire | Que dire surtout du véritable rapt commis par lui, lorsque, arrachant la malade aux mains paternelles, il l’a portée tout ensanglantée et moribonde à l’église, heureusement voisine! De tels excès sont d’un autre âge, et ne se qualifient point,

« Grâce au ciel, le scandale a heureusement pris fin. De bonnes âmes, plus zélées que sages, attiraient déjà l’attention sur cette conversion in articulo mortis, dont l’invraisemblance nous eût couverts de ridicule. J’y ai mis bon ordre. Notre solution a contenté tout le monde. À l’exception sans doute de M. le doyen de Campagne qui, en se renfermant dans un silence dédaigneux,, et en nous refusant son témoignage, s'est montré, pour le moins, singulier.

« Sur mes instructions, M. l’abbé Donissan est entré à la Trappe de Tortefontaine. Il y restera jusqu'à confirmation de sa guérison. J’accorde que sa parfaite docilité plaide en sa faveur, et qu’il ÿ a lieu d'espérer que nous pourrons un jour, ces faits regrettables tombés dans l’oubli, lui trouver dans le diocèse un petit emploi, en rapport avec ses capa-ilés, »

Cinq ans plus tard, en effet, l’ancien vicaire de Campagne était nommé curé desservant d’une petite paroisse, au hameau de Lumbres. Ses œuvres y sont connues de tous. La gloire, auprès de laquelle toute gloire humaine pâlit, alla chercher dans ce lieu désert le nouveau curé d’Ars. La deuxième partie de ce livre, d'après des documents authentiques et des témoignages que personne n'oserait récuser, rapporie le » dernier épisode de son extraordinaire vie,

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Il ouvrit la fenêtre : il attendait encore on ne sait quoi. À travers le gouffre d'ombre ruisselant de pluie, l’église luisait faiblement, seule vivante... « Me voici », “dit-il, comme en rêve.

La vieille Marthe, en bas, tirait les verroux. Au loin, l’enclume du maréchal tinta. Mais déjà il n’écoutait plus : c’était l’heure de la nuit où cet homme intrépide, soutien de tant d’âmes, chancelait sous le poids de son magnifique fardeau. « Pauvre curé de Lumbres1 disait-il en souriant, il ne fait rien de bon... il ne sait même plus dormir ! » Il ra aussi : « Goya bien? J’ai peur du noir !.….

La lampe du sanctuaire SAUT peu à peu, dans la nuit, l’ogive des grandes fenêtres à trois meneaux.- La vieille tour, construite entre le chœur et la grande nef, élevait juste au-dessus sa flèche en charpente, et son pesant beffroi. Il ne les voyait plus. Il était debout, face aux ténèbres, seul, et comme à la proue d’un navire. La grande vague ténébreuse roulait au-,

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tour avec un bruit surhumain. Des quatre coins de l'horizon accouraient vers lui les champs et les bois invisibles. et derrière les champs et les bois, d’autres villages et d’autres bourgs, tous pareils, crevant d’abondance, ennemis des pauvres, pleins d’avares accroupis, froids comme des suaires. Et plus loin encore les villes, qui ne dorment jamais.

— Mon Dieu! Mon Dieu! répétait-il, ne pouvant pleurer ni prier. Comme au chevet d’un moribond, chaque minute tombait dans ces ténèbres, irréparable. Si courtes que soient les nuits, le jour vient trop tard : Célimène a déjà mis son rouge, l’ivrogne a cuvé son vin. La sorcière, retour du sabbat, toute chaude encore, s’est glissée dans ses draps blancs. Le jour vient trop tard... Mais la seule justice, d’un pôle à l’autre, surprendra le monde,

Il finit par glisser à genoux, comme on coule à pic. Cette justice, qu’un peuple généreux attend de M. le ministre des Finances, il ne la cherchait pas si loin — plutôt là-bas, au-dessous de l'horizon, toute prête, pétrie à l’aube prochaine, irrésistible, dans la nuit qui vole en éclats. La main ouverte ne se fermera pas. la parole séchera sur les lèvres. le monstre Évolution, fixé à jamais, cessera soudain de s’étendre et de bouillonner..… L’effrayante aurore, qui se lève au dedans de l’homme, donnera à la pensée la plus secrète sa forme et son volume éternel, et le cœur double et furtif ne pourra même plus se renier. Consummatum est, c'est-à-dire tout est défini pour toujours.

M. Loyolet, inspecteur d’Académie (au titre d’agrégé ès lettres), a voulu voir le saint de Lumbres, dont tout

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le monde parle. Il lui a fait une visite, en secret, avec sa fille et sa dame. Il était un peu ému. « Je m'étais figuré un homme imposant, dit-il, ayant de la tenue et des manières. Mais ce petit curé n’a pas de dignité : il mange en pleine rue, comme un mendiant ».., « Quel dommage, disait-il aussi, qu’un tel homme puisse croire au diable ! »

Le curé de Lumbres y croit, et cette nuit même il le craint, « J'étais, a-t-il avoué plus tard, éprouvé depuis des semaines, par une angoisse nouvelle pour moi : j'avais passé ma vie au confessionnal, et j'étais tout à coup accablé du sentiment de mon impuissance ; je sentais moins de pitié que de dégoût. Il faut n'être qu’un pauvre prêtre pour savoir ce que c’est que l’effrayante monotonie du péché !... Je ne trouvais rien à dire... Je ne pouvais plus qu’absoudre et pleurer. »

Au-dessus de lui, la nuée se déchire en lambeaux. Une, dix, cent étoiles renaissent, une par une, à la cime de la nuit. Une pluie fine, une poussière d’eau retombe d’un nuage crevé par le vent. Il respire l’air rafraîchi, détendu par l’orage. Ce soir, il ne se défendra plus : il n’a plus rien à défendre ; il a tout donné; il est vide... Ce cœur humain, il le connaît bien, lui... (Il y est entré avec sa pauvre soutane et ses gros soubers.) Ce cœur!

Ce vieux cœur, qu’habite l’incompréhensible ennemi des âmes, l’ennemi puissant et vil, magnifique et vil. L'étoile reniée du matin : Lucifer, ou la fausse Aurore...

Il sait tant de choses, pauvre curé de Lumbres ! que la Sorbonne ne sait pas. Tant de choses qui ne s’écrivent pas, qui se disent à peine, dont on s’arrache l’aveu, comme d’une plaie refermée — tant de choses! Et

il sait aussi ce qu’est l’homme : un grand enfant plein de vices et d’ennui.

. Qu’apprendrait-il de nouveau, ce vieux prêtre? Il a vécu mille vies, toutes pareilles. Il ne s’étonnera plus ; il peut mourir. Il y a des morales toutes neuves, mais on ne renouvellera pas le péché.

Pour la première fois, il doute, non pas de Dieu, mais de l’homme. Mille souvenirs le pressent : il entend les plaintes confuses, les bégaiements pleins de honte, le cri de douleur de la passion qui se dérobe et qu’un mot a clouée sur place, que la parole lucide retourne et dépouille toute vive... Il revoit les pauvres visages bouleversés, les regards qui veulent et ne veulent pas, les lèvres vaincues qui se relâchent, et la bouche amère qui dit non... Tant de faux révoltés, si éloquents dans le monde, qu’il a vus à ses pieds, risibles! Tant de cœurs fiers, où pourrit un secret! Tant de vieux hommes, pareils à d’affreux enfants ! Et par-dessus tous, fixant le monde d’un regard froid, les jeunes avares, qui ne pardonnent jamais.

Aujourd’hui comme hier, comme au premier jour de sa vie sacerdotale, les mêmes... Il est au terme de son effort, et l'obstacle manque tout à coup. Ceux qu’il a voulu délivrer, c’étaient ceux-là mêmes qui refusent la liberté comme un fardeau, et l'ennemi qu'il a poursuivi jusqu’au ciel rit au-dessous, insaisissable, invulnérable. Tous l'ont berné. « Nous cherchons la paix, » disaient-ils. Non pas la paix, mais un court repos, une halte dans les ténèbres. Aux pieds du solitaire, ils venaient jeter leur écume; et puis ils retournaient à leurs tristes plaisirs, à leur vie sans joie. (Et il se com-

parait aussi à ces vieilles murailles insultées, où le

passant grave une ligne obscène, et qui se détruisent lentement, pleines de secrets dérisoires.)

Ceux Foi a tant de fois consolés ne le connaîtraient plus. À cette minute, une des plus tragiques de sa vie, il se sent pressé de toutes parts, tout est remis en question. Certaines pensées plus perfides, longtemps repoussées, réapparaissent soudain, et il ne les reconnaît plus. Il trouve à toutes choses un sens, et comme une saveur nouvelle. Pour la première fois, il contemple sans amour, mais avec pitié, le lamentable troupeau humain, né pour paître et mourir. Il goûte l’amer sentiment de sa défaite et de sa grandeur. A la limite de l’angoisse, la volonté intrépide refuse de s’avouer vaincue; elle veut retrouver son équibbre, coûte que coûte.

Il est debout, maintenant ; il pose devant lui un regard inflexible…. Que de nuits, pareilles à cette nuit, jusqu’à la dernière nuit | Mais toujours, dans la foule, la grâce divine frappera son coup ; toujours elle marquera quelqu'un de ces hommes, vers qui monte la justice, à travers le temps, comme un astre. L’astre docile accourt à leur voix.

Il ne regarde plus la petite église, il regarde audessus. Il est tout vibrant d’une exaltation sans joie. Il ne souffre presque plus, il est fixé pour toujours. Il ne désire rien ; il est vaincu. Par la brèche ouverte, l'orgueil rentre à dr dans son cœur...

— Je me damnais, sans y penser, disait-il plus tard 3 je me sentais durcir comme une pierre.

Le projet qu ’il a tant de fois formé d’aller se cacher pour mourir dans une retraite au bord du monde, Chartreuse ou Trappe, revient se présenter à son esprit

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