‹ Sous les lauriersChapitre 10 sur 24 · M. GABRIEL HANOTAUX · texte numérisé non relu

M. GABRIEL HANOTAUX

PRONONCli DANS LA S K A N C K DU 2't MAHS 1898

GABRIEL HANOÏAUX

Monsieur,

Dans un discours fameux que vous rappeliez tout à 1 heure, voire prédécesseur disait à une Assemblée : « Je reconnais votre juridiction : mais vous n'ignore/, pas qu'cà coté d'elle, il y en a une aulrc : c'est la juridiction de tous ceux (]ui. jusque dans la passion politique, gardent quelque souci de Téquité, de la vérité... » — Celte justice que les Assemblées rel'usenl, vous l'avez exaclement rendue à M. Challemel-Lacour.

Nul niit'uv (|nc vous n'i'lail qualilié pour pciiidi'e le porlrail (lillicile (Tuii modèle qui se dérobait. Nous avez eu le très rare privilège de |)éu(''her dans rintimib' de celle àme relin-e, onibrageuse. qui semblait toujours

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craindre qu'un coup d'Etat ne vînt la violenter. Grâce à vous, il revit et s'anime sous nos yeux, le visage fernu' de ce dignitaire de la démocratie qui eût fait un Grand Chambellan si décoratif. Nous reconnaissons dans votre juste éloge l'orateur dont l'autorité s'imposait à ceux mêmes qu'elle ne persuadait pas. Vous touchez discrètement à la sensibilité profonde de l'homme ; elle ne se dissimulait pas si bien qu'on ne la devinât parfois, qu'on ne fût tenté de la plaindre dans l'éjireuve cachée, et de s'acheminer par compassion humaine vers une plus chaude sym|)alhie, s'il l'eût permis. En retraçant le rôle du politique, vous remettez au point les accusations passionnées qui nous prévinrent jadis contre lui.

L'équité commande de laisser dormir les règles habituelles du jugement, quand on apprécie les hommes et les choses de la Défense nationale. Dans la patrie transportée d'une fureur sacrée, ils essayaient d'organiser le désespoir; leurs mains se convulsaient sur des armes brisées : qui pourrait s'étonner que leurs gestes fussent violents, leurs actes excessifs comme les calamités qu'ils voulaient conjurer ? Il y avait trop de raisons, et trop dou-

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loureusement bonnes, })Oui' excuser régarement des têtes par Texaspération des cœurs. Les erreurs et les fautes de ces hommes trouvent leur absolution dans un résultat qu'on ne mettra jamais assez en lumière : cette résistance folle, malheureuse et souvent maladroite, fut une haute inspiration de sagesse. On le proclamait ici il y a quelques jours : nous sommes tous sur ce })oint du même sentiment. Le respect de l'Europe nous eût manqué si nous nous étions couchés après les premières blessures ; il est revenu à ces agonisants forcenés ; les satisfactions que nous avons recueillies depuis lors auraient peut-(Mre indéfiniment tardé , si nous n'avions montré au monde qu'à vouloir nous déshonorer, on fait de nous des insensés très dangereux.

Je retoucherai à peine l'image que vous avez achevée. Vous aviez longuement pratiqué votre ami; je n'ai fait que l'entrevoir. Nous vîmes passer ici notre confrère, retranché dans la dignit»' de ses charges. (|ii'il plaçait très haut, et de son intelligence, quil mettait à bon droit plus haut encore. Son fauteuil était un peu distant, à ce foyer ncadéniique où nous apportons un cordial ahandoii. M. Challe-

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mel-Lacour y avait pourtant sa place marquée d'avance. Nous l'appelâmes avec le sentiment très vif qu'il était bien des nôtres. Qui d'entre nous pouvait oublier les travaux consciencieux, élégants, d'une érudition solide et d'une bonne langue, où la jeune génération de la fin de l'Empire apprenait cette Allemagne encore si mal connue? Notre gratitude pour leur auteur eut autant de part, dans le choix de l'Académie, que l'hommage rendu à l'un des maîtres de l'art oratoire ; plus de part, à coup sûr, que le souci de resserrer le lien traditionnel entre la compagnie et les détenteurs des grands offices publics.

Vous venez d'invoquer, Monsieur, l'alliance ancienne des lettres avec l'Etat. Elle fut étroite et nécessaire, aux époques où un Etat très vigoureux, très absorbant, ramenait à lui et tenait en tutelle toutes les manifestations de la vie nationale. Elle s'est fatalement relâchée, à la suite des transformations historiques qui ont affaibli l'État, limité son rôle en théorie, sinon toujours dans la pratique, et renforcé les groupements particuliers avec leur vie propre, leur indépendance, leur esprit corporatif. Quelques modernes vont jusqu'à dire avec un judicieux

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universitaire, M. le maîlre de conférences Bergeret : « Nous n'avons point d'Ktal, nous avons des administrations. » Ils vont bien loin. Sur le sol nivelé que n'ombrage plus le vieil arbre royal, l'individualisme du siècle a fait reparaîti'c comme une poussée de l'esprit féodal. Dans cette féodalité de la force intellectuelle, un Taine, un Renan, un Alfred de Vigny, un Alexandre Dumas étaient à leur manière de grands barons; ils dressaient leur tour sur la montagne, ils la maintenaient franche de toute mouvance. On ne voit guère ces hommes blessés à mort, comme le doux Racine, par un regard du Roi; à plus forte raison par un regard de ce personnage abstrait, l'Etat. Leurs compagnies littéraires écoutent aujourd'hui la prudence de Sérizay plus que l'empressement de Chapelain. La nôtre, durant le dernier demisiècle, s'était quelque peu dé|)rise de l'antique solidarité avec l'Etat ; elle ne s'inspirait dans ses choix que de son goût pour le talent. Elle le reconnut, su|)érieur aux emj)lois dont le prestige éjdiémère éblouit la foule, chez M. Challemel-Lacour; elle le reconnaît à celle iiciirechez son successeur.

.1 aime à insister sui'le nK'riledt' notre

regrettéconfrèreentantqu'écrivain.Leslouanges qu'on lui donne de ce chef sont comme la réparation d'une inadvertance de nos aînés. Dans les états de service de ce lutteur, ses campagnes littéraires ne lui sont pas assez comptées. Oui dira le secret des engouements, des indifTérences du public? Avant M. Challemel-Lacour, des explorateurs de TAUemagne philosophique nous avaient rapporté les doctrines des grands métaphysiciens d'outre-Rhin ; Kant d'abord, puis Hegel. On s y intéressa, on les salua avec déférence ; nul ne s'avisa de plaisanter ces dieux étrangers. Du temps que M. Cousin administrait la philosophie française, il dit à ses élèves que Hegel était savoureux, et ses élèves le crurent. 11 y a cependant pour les fils de Voltaire des lectures plus récréatives que la Phénoménologie de l'Esprit. M. Challemel-Lacour, lui, nous apportait le seul philosophe allemand qui soit vraiment divertissant, le seul dont la verve mordante fut appropriée à notre humeur. A parier d'avance pour l'acclimatation rajjide d'un de ces génies difficiles, qui n'eût choisi Arthur Schopenhauer? Il a du trait, de l'imprévu, du cynisme ; il rhabille les vieilles sentences de l'Ecclésiaste avec une malice réjouissante ; il

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fustige les femmes assez fort pour se faire aimer d'elles. N'en est-il pas d'ailleurs de tout pessimisme outré comme du genre macabre, d'où une veine de comique jaillit infailliblement? L'Hindou peut s'épouvanter, quand on lui montre la vie trop noire, le monde trop mauvais ; le Gaulois commence à rire, cet heureux enfant n'y croit point. Molière le savait bien, lorsqu'il écrivait la comédie du Misanthrope. Voyez pourtant comme on eût mal parié ! Il a suffi de quelques plaisanteries de vaudeville pour cn'cr une légende d'ennui autour des livres qu'on n'avait pas lus. Le nomde Schopenliauer est devenu synonyme de cette lourdeur germanique si cruellement raillée par l'ironiste de Francfort. Lt la renommée de M. Challcmel- Lacour ne retira ([u'un maigre bénéfice d'une importation froidement accueillie.

Le pionnier ne se rebuta pas. 11 poursuiviiit tous les filons dans la mine étrangère, il devançait des curiosités qui ne s'éveillèrent que plus tard. Je sais de lui une étude sur un curieux épisode de l'histoire de Russie, les aventures de la princesse Tarakanoff; j'ai pu contrôler son récit aux sources, et j'en ai conçu un grand respect |)Oiii- l;i |)r()l)il(' de ce labo-

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rieux clicrcheur. Lo fonds (Hait riche : il nous eût certainement donné une de ces œuvres capitales qui préservent un nom de Toubli, si lEmpire eût duré dix ans de plus. 11 s'estima mieux servi par la destinée qui contentait ses convictions et ses ambitions, le jour où elle le fit préfet.

Nul navait gardé un souvenir plus amer de l'opération de police, un peu rude, qui rassura un malin de décembre la société effarée. Nous avons peine à comprendre, aujourd'hui, la stupeur et le long ressentiment des hommes de 1848. Leur Gouvernement, — c'est un de vos écrits que je cite, Monsieur, — fut le Gouvernement de la désillusion. Sans préparation, sans éducation préalable, ils avaient octroyé à notre peuple le suffrage universel, Tinstrument qui devait prêter une voix irrésistible aux instincts contrariés de ce peuple. Comment ne pas prévoir que cet instrument lui servirait d'abord à demander un chef? Quand une demande est aussi générale, aussi instante, celui qui doit la satisfaire se rencontre toujours. Selon la forte parole d'un penseur, l'attente crée son objet. Les candides novateurs de 1848 avaient brusquement ouvert les cannes d'un profond réser-

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Noir ignoré: et ils s\Honnaiont que Teaii |)iîl son cours naturel sur la pente! 11 devait y avoir dans leur irritation beaucoup de ce dépit que nous ressentons contre nous-mêmes, que nous tournons contre les autres, lorsque nous avons fait un faux calcul.

Cette génération en liée de si beaux rêves < iiil de bonne foi que la pensée française allait sombrer dans le néant. Fut-elle d'aussi bonne foi, j)lus tard, lorsqu'elle soutint que le naufrage avait eu lieu .' Où donc avaient-elles lli'clii. l'éloquence, la poésie, la piiilosophie? IMiilosophie et histoire renouvelaient leurs aspects, leurs méthodes, dans les intelligences magnifiques d'un Henan , d'un Taine, d'un Fustel de boulanges. La poésie chantait de toute part; elle planait avec le génie mûri de Victor Hugo dans la Légende des siècles; elle songeait avec la vieillesse pensive du Vigny des dernières Deslinées ; elle enseignait des harmonies nouvelles à Gautiei', à Baudelaire, à Louis Bouilhet, à Leconte de Liste, à tout le jeune Parnasse. La foi religieuse continuait dinspirer deux grands écrivains, Veuillot el Monlah'mbert. Les voi\ f'Ioquentes risahsiiieiil dans la chaire, au liarreaii, à la liihmie i-elevée, avec

Lacordaire, Berryer, Jules Favre, Chaix d'Est- Ange, Billault, Rouher, Thiers, Jules Simon. Notre théâtre imposait au monde les chefsd'œuvre d'Augier et de Dumas. Le roman se frayait des voies neuves avec Flaubert et les Goncourt, rajeunissait les anciennes avec Octave Feuillet. Sainte-Beuve portait la critique à un degré de maîtrise qu'elle n'avait jamais atteint. Les sciences, toutes les sciences, prononçaient leur grand mouvement de conquête sur les secrets de la nature, de la vie et du passé historique ; elles établissaient leur souveraineté, qui est proprement la caractéristique de cette période. Pour en marquer les progrès, je devrais énumérer trop de noms glorieux ; ils sont ici dans toutes les mémoires.

Quand on dresse l'inventaire de ces années fécondes, que trouve-t-on au chapitre des pertes problématiques? Quelques articles de journaux, peut-être, la prose rentrée des polémistes qui n'avaient pas la dextérité d'un Weiss, d'un Prevost-Paradol, d'un Beulé, d'un Challemel-Lacour. En vérité, on s'accommoderait volontiers des banqueroutes intellectuelles qui laissent de pareils bilans. Je sais bien, je sais trop, qu'il y a un autre compte;

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