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GABRIEL HANOTAUX

hislol'ien et patriote, M. Challemel-Lacoiir récliaiiiïait son indignation sur la page funeste, la dernière, pour refuser son pardon au\ pages brillantes. Mais sur celte page môme qui justifiait toutes les sévérités de son jugement, ne fut-il jamais inquiété par un murmure de sa droite conscience? Ne dit-elle jamais à ce bon historien que dans toute grande catastrophe les responsabilités sont multiples, réparties entre ceux (|ui liront le mal, ccun: qui le laissèrent faire, ceux dont la haine vigilante empêcha peut-être de faire mieux? A quoi bon l'étude de l'histoire et le sens du juste, si ce n'est pour être ('quitables envers les régimes que nous n'avons ni aimés ni servis? Il est temps de les briser, ces clichés du dénigrement qui flattent des passions vieillottes, qui faussent les perspectives déjà lointaines où la paix (Unrait lentement descendre dans l'ombre malheureuse des tombeaux.

Elle descendait dans l'àme de M. Challemel-Laconr, ([iiaiid il vint |)armi nous. Nous avons admJK'' les progrès de cette sagesse qu'on vit croître avec sa haute fortune. Nous le trouvâmes pi'csque trop sage, le jour où il se leva, à la place où vous êtes, pour juger avec quelque

rigueur le grand fantôme léger d'Ernest Renan. Il avait raison, il devait avoir raison... El pourtant nous lui en voulions un peu d'avoir raison si haut. On ne devrait frapper l'ombre de Renan qu'avec des fleurs funéraires. La querelle était ancienne entre ces deux intelligences si contrastées. Déjà, dans un discours sur les Universités prononcé au Sénat en 1892, cet esprit arrêté avait attaqué cet esprit fuyant ; ce lils dévoué de la Révolution française avait défié le plus formidable contempteur de la Révolution. Renan faisait pis que de la combattre : il la négligeait, il considérait « le petit fait gaulois » comme un accident nuisible, mais de mince importance dans la suite des annales de l'humanité. Le regard aigu du vieux Celte, du libre hérésiarque resté traditionnel en matière d'histoire de France, gênait les a])ôtres de la nouvelle foi. Il les gênait, il les troublait peutêtre. M. Challemel-Lacour lui en voulait-il d'avoir avivé les angoisses intimes de sa pensée politique?

Je fais allusion aux inquiétudes que notre confrère trahit à plusieurs reprises, durant . les dernières années de sa vie. Elles n'allaient pas jusqu'aux prophéties menaçantes

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de quelques-uns de ses amis, de cet enfant terrible de Scherer, |)ar e\eni|»le. Comme on pouvait l'attendre de sa manière retenue, M. Challemel-Lacour nuançait disei'ètement le noir qu'il broyait à pail lui. « Lne sorte d'appréliension... certaines alarmes... », ces mots et d'autres semblables revenaient à chaque paragraphe, dans le remerciement qu il lit lors de sa rc'élection à la présidence du Sénat. Tout le discours lui interprété comme l'aveu d'un doute pénible. Votre peinture fidèle serrerait de plus près encore la ressemblance, si l'on y marquait sur la physionomie de l'homme d'État cette ombre morose du doute que les yeux perspicaces sinnl i-randir. Klle faisait penser au pli douloureux qui attriste le front du savant, quand il se penche sur le creuset où l'expérience longtemps poursuivie n'îi pas réussi.

Le philoso})lie trouva son refuge suprême dans ce stoïcisme que vous accordez généreusement à toute son équii)e ; nul ne le contestera à M. (.hallemel-Lacour. Sagesse, tolérance, modération, ces qualités chaque jour plus sensibles lui conciliaient jusqu'à ses adversaires déclarés de jadis. Leur estime lui tenait lieu de la poj)ularité que sa raison sévère ne

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recherchait pas. Quand il nous quitta, les témoignages unanimes de cette estime augmentèrent nos regrets. On comprit mieux combien il honorait l'Académie, et pourquoi il en était naturellement, cet honnête homme si bien fait pour y maintenir les traditions de gravité, de haute culture, de bon langage.

Vous aussi, Monsieur, \ous en étiez naturellement. Point n'était besoin qu'un parrain irrésistible, ce grand Cardinal auquel nous n'avons rien à refuser, vous y amenât par la main. Je puis même vous dire le jour où vous y êtes rentré. Vous aviez quatorze ans, quinze ans peut-être ; vous prépariez votre leçon dans une salle du vieux collège de Saint-Quentin, Collegium Bononnn Pueront m. Quand le professeur vous demanda d'expliquer le texte grec, — c'était Homère, — votre voix s'embarrassa soudain, toute mouillée ; vous veniez de déchiffrer les adieux d'Andromaque à Hector : « Hector, tu es pour moi mon père, ma vénérable mère, mon frère et mon jeune époux. Prends pitié d'Andromaque, défends-toi du haut de nos tours, range l'armée près du hguier sauvage ; ne rends pas orphelin ton enfant et veuve ton épouse... » — Devant la majesté

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simple de cette ancienne douleur, le frisson du beau vous avait secoué, les pleurs avaient obscurci vos yeux. Ce jour-là, vous naissiez à la vie littéraire ; cette larme vous avait voué aux pures émotions que rien ne remplace. Ce jourlà, vous entriez dans notre famille, où la communion dans la beauté est le lien supi'rieur de nos opinions dispersées. Quelles que soient les dissidences inévitables que des vues divergentes sur le bien jHiblic puissent créer entic nos espi'its, nos cœurs se reconnaîtront toujours dans l'amour d'Andromaque. C'est pourquoi je suis lieureux de voussouliaiter ici la bicuNcnue. Vous êtes sorti des environs île Saint- Quentin ; ou plutôt non, vous n'en êtes jamais sorti : vous teucz par toutes les libres de votre être à cette marclie picarde, si longtemps pays frontière, j)ays libre et batailleur, abrité naguère encore sous les vastes forêts ({ui couvraient les vallées de la Somme et de TOise. (Test la brèche de notre Gaule : démantelée au nord, la France n'a de ce côté ni barrière de montagnes ni ceintures de mers ou de grands fleuves, tille a les Picards. Derrière le loni; l)oiilc\ai(l de ses places fortes, celte race de tei'i'icns endurcis aritUait le Ilot (lc> in\a-

sions, l'Anglais, l'Espagnol, rAUemand. Race patriote et démocratique, où les mœurs républicaines se ressentaient du voisinage des Filandres. Peu de grande noblesse ; des abbayes de Prémonirés, des communautés bourgeoises jalouses de leurs franchises; la classe moyenne, gens de négoce et de judicature, tenait le haut du pavé Saint-Quentinois. ElUe donnait à la France des hommes d'action, soldats ou politiques, de tempérament révolutionnaire pour la plupart : Calvin et Pierre Ramus, Condorcet et Camille Desmoulins, Babœuf, le général Foy. — « Tous gens d'entreprise, avez-vous écrit en parlant d'eux, à l'esprit clair, à la main promjite, à la décision énergique, à l'autorité parfois brutale. »

Vos biographes discerneront mal ce ce qu'il y a de fort et de permanent dans votre vocation, s'ils ne vont pas chercher vos racines au plus profond de cette terre « qui sue l'histoire », comme vous le dites dans le livre où vous racontez la vie de votre parent et compatriote Henri Martin. A la surface de cet ossuaire des anciennes guerres, les monnaies, les médailles, les armes affleurent sous la pioche du paysan. — « Moi-même, ajoutez-vous, suivant

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aux champs, derrière les laboureurs, le sillon de la charrue, j'ai [)lus d'une fois ramassé, (It'lerrt'' à la |)ointo du couteau, des os, des l'ragments d'armures. » Vos premiers jeux vous égarèrent dans les immenses souterrains qui relient le château de Beaurevoir aux jjlaces avoisiiiantes. Les petits bergers allumaient des bougies dans ces ténèbres : vous livriez avec eux vos combats d'enfants, au fond des galeries où leurs pères cherchaient un refuge contre les archers de Bedfort, les arquebusiers de Farnèse, les uhlans de Blïicher. La tour de Beaurevoir vous redisait la plainte de Jeanne d'Arc, captive dans ce donjon du Sire de Luxembourg. (Vest au [)ied de la |)rison de Jeanne que vous êtes né, le 19 novembre 1853, dans une élude de notaire. Votre famille appartenait à cette bourgeoisie rurale, de pur sang picard, àpremont attachée au sol des ancêtres, fidèle gardienne de la dignité de leurs vieilles mœurs. On vous destinait à continuer l'oHice paternel. Vous n'avez pas trompé tout à fait l'attente de vos |)arents : vous libelle/ des contrats, Monsieur: ils engagent de plus grands intérêts que ceux des laboureurs du Vcrniandois. An <(tnègr des Bons-Knfanls, où von- l'ilr- vus classes, on an-

gurait déjà mal de voire notariat. Vous aimiez trop Homère et l'histoire : Tliistoire, qui allait vous donner de vivantes, tragiques leçons.

Vous aviez seize ans quand la marche picarde lut envahie une fois de plus. L'ennemi se présente devant Saint-Quentin : la cité rappelle son àme vaillante de 1557, elle repousse cette première visite. Avide de voir et d'agir, vous vous échappez de la maison ; les hraves gens décrochent à T Hôtel de Ville les trophées historiques, pertuisanes et mousquets; vous vous emparez d'un pistolet d'arçon : il est trop vieux, vous êtes trop jeune pour combattre. Mais vous avez vu le feu, vous avez porté votre pierre aux barricades qui ont tenu bon. Cependant, on faisait encore des bacheliers. C'est la préoccupation suprême de notre pays, aux heures mômes où il se meurt. Un train de soldats vous emporta, sur réquisition militaire, à la conquête du diplôme intempestif, devant le jury d'examen, à Douai. Au retour une épreuve inoubliable vous attendait. Pardonnez-moi de vous rappeler un de ces souvenirs qui trempent les forts. Votre père venait d'expirer ; vous le conduisiez au lieu do son repos. Une troupe arrêta le convoi, coupa le cortège : c'était la première

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( ompa^^nie allemande (]iii eiiliail dans la ville cl la prenait celle fois au dt'-poui'vu. Les lamhoiiis plais et sourds, les aif;res (llVes où sifflait notre |)eine, vous ave/ apj)ris à les connaître ce jour-là, derrière le cercueil dont ils vous séparaient. Ôuclques semaines plus tard, Faidlierbe livrait une bataille sanglante sous vos murs. Vous ne pouviez aider qu'à ramasser les blessés et les morts, le soir, dans les champs détrempés par la neige de janvier. Nous avez raconté comment le regard iixe dun de ces morts vous retint longtemps : un officier à |)eine plus âgé que vous, saint-cyrien de la veille. Tandis que vous faisiez efibrt jiour le soulever de la glaise boueuse où ses pieds étaient |)ris, ses yeux grands ouM'ils satlachaient sur les vôtres avec une dernière imploration... Ah! Monsieur, vous n'oublierez jamais la pensée qu'il vous léguait, le regard de ce pauvre enfant vaincu !

Je vous retrouve à Paris, isolé, perdu, riche seulemml du courage et de l'espoir de vos di\-luiil ans. La grande Sirène vous avait (l(''baii<lié', vous aussi, de votre chère plaine natale. Kniin ! puisqu'il est entendu que les plus robustes lils de la pi-ovince vimnenl s'établir à Paris pour le bon motif, pour \ prèchei-

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de plus haut la décentralisation ! Vous n'aviez d'autre ai)])ui, d'autre viatique qu'une lettre pour Henri Martin : un parent, un lauréat du collège des Bons-Enfants ; son exemple vous stimulait, vous rêviez de refaire les mêmes étapes laborieuses, heureuses: l'histoire, la politique, le prix Gobert, l'Académie, les Assemblées. Vous les avez refaites exactement; vous avez rejoint, dépassé votre guide. Mais alors il vous paraissait si loin, si haut! Ce vénérable druide vous conseilla d'aller d'aboi'd... au Conservatoire, pour vous débarrasser de votre accent picard. Ainsi fites-vous : l'accent tomba de vos lèvres, dans votre cœur, où vous le gardez. Vous fréquentiez l'Ecole de Droit : cela, c'était pour votre famille, afin de ne pas décourager trop tôt ceux qui vous attendaient sous les panonceaux, dans l'étude de Beaurcvoir. Pour vous, pour votre vraie vocation, vous suiviez les cours de l'École des Chartes. Entre tant de grandes sœurs qui font plus de bruit dans le monde, qui prétendent et promettent davantage, votre instinct avait bien choisi lEcole nationale par excellence, le bon séminaire où l'on garde l'àme de « Douce France ». A quoi sert-il? demandent parfois les philistins; et ce seul

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mot est son meilleur titre de noblesse : il sert ù faire aimer notre passé.

Le comte Riant se proposait alors de publier une vieille chronique provinciale, Les Histoires (le ceux qui conquirent Constantinople, par Robert de Clari en Amic'nois. 11 vous confia ses manuscrits. Clari était un Picard, qui écrivait dansson patois, le vôtre: ce texte vous prit à l'endroit sensible, vos maîtres s'étonnèrent du beau feu qu'il allumait en vous. Le parler accoutumé de l'Amit'nois vous donna Tintelligence et la passion du Moyen fige, des Croisades. Votre premier Mémoire imprimé, si je ne me trompe, élucide cette question controversée : Les Vénitiens ont-ils trahi la Chrétienté? De méchants chroniqueurs accusaient la Sérénissime République d'avoir pactisé avec le Mahométan contre ces pauvres chrétiens: vous preniez fait et cause ])Our les Vénitiens, vous les vengiez de cette noire calomnie.

Dès ce moment, vous étiez en quête d'un grand su'p'l d IiIsIoIit nationale, vous le cherchiez dans les diverses péiioch's où l'activité de notre race a (h'bordé sur le monde. Le Moyen âge ne vous retint pas. Votre esjuil sent le besoin de saisir une n'alil»' <-on('rèle : h's

coites de mailles et les heaumes du décor romantique vous dérobaient trop, disiez- vous, les fio-ures réelles de nos aïeux. Le siècle de Louis XIV vous tenta un instant; mais là encore, vous ne démêliez pas à votre gré les passions humaines sous le pompeux apparat qui les masquait. Un attrait invincible vous ramena au début du xvn^ siècle, à la formation de la monarcliie unitaire et centralisée. Des affinités secrètes vous attachaient à ces légistes, à ces gens d'Église, à ces diplomates formés par une double maîtrise, par la finesse florentine, par l'inflexibilité des sombres bureaucrates de TEscurial. Le plus grand d'entre eux, le Cardinal ministre qui fut l'ouvrier de la prépondérance française et de l'absolutisme royal, obsédait déjà votre imagination. Vous choisissiez pour sujet de thèse V Originede Pinstlfitlio?i des Intendants, aux alentours de 1600 ; et ce mémoire savant n'était, comme la plupart de vos travaux ultérieurs, qu'une des assises |)rofondes de voire livre futur sur Richelieu, ('e livre, vous l'avez rêvé, conçu, ])orté pendant quinze ans ; il sera bien vraiment une grande pensée de la jeunesse réalisée par l'âge mûr.

De l'École des Chartes, vous passiez à

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l'École des Hautes Ktiules, non plus comme élève, mais comme maître de conférences. Ceux qui vous entendirent ont très présent le souvenir (le cet enseignement aisé, nourri d'érudition, riche de faits et avare de plirases. donné sans pédantisme j)ar un |)rofesseur qui se plaisait à ne paraître qu'un camarade plus iiisliuil. Vous preniez pied à la même époque dans le journalisme. Henri Martin vous avait introduit à la lié publique j rancahc , Challomel-Lacour vous y avait reçu. Vos articles, réunis dans un volume à' Etudes /lis toriques., roulaient sur la formation dn pouvoir royal, sur les publications relatives au xvi^ et au x\if siècle : encore et toujours des travaux d'approche ciulour de ce Richelieu qui vous fascinait.

Il a(l\inl pur iiasard que (jambella eut un jour le loisir de lire les Variétés- de son propre journal. L'article était de vous : Gambetta fut cliarmi' et senquit de l'auteur. Cet imaginatif avait lu |»iompte intuilion de tous les mé'rites, l'engour'ment subit avani Toubli rapide. Cet ambitieux avait toujours un hlet à la main j)0ur pécher les hommes rlie/. qui il pressentait une force. Il vous lit venir, .le n'assistais |)as à ! t'nliclicn. niai>- (»ii en (IrNinc sans

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peine le tour. Vous vous fîtes valoir en parlant pertinemment du siècle que vous connaissiez à fond. Gambetta s'échauffa, repensa vos idées, improvisa brillamment sur ce qu'il apprenait par vous. Vous Taviez fait concevoir avec chaleur et causer avec éloquence : il vous en sut gré, il vous attribua vaguement, le soir venu, ce qu'il était content davoir si bien dit, il prononça : (( Ce jeune homme est très bien ! » Et de ce large geste facile avec lequel il ramassait tous les passants qui lui avaient plu, il vous attira, vous oflrit une place aux Affaires étrangères.

Votre ambition de travailleur la choisit d'abord aux Archives, d'accès très difficile en ce temps-là. Vous voici rajeuni de beaucoup d'années. Monsieur : assis comme alors à côté de votre ancien voisin de table dans la salle des Archives, de ce maître historien qui vous aidait de ses conseils, prodigués depuis à tant de disciples. Vous vous partagiez tous deux les dossiers que la griffe jalouse de M. Faugère ne défendait plus contre les ravisseurs. Albert Sorel vous passait les lettres de Richelieu, vous lui repassiez celle de Talleyrand ; votre Royauté et sa Révolution faisaient très bon ménage.

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Gambelta réclama votre concours j)liis immédiat à son cabinet; après lui, Challemel- Lacour et Jules Ferry vous y retinrent, l'ne seconde vocation s'éveillait en vous, ou |>lutot la première se dédoublait : le diplomate est un historien qui agit et bâtit en avant, au lieu de reconstituer derrière lui la maison du ])assé. Nous aviez appris cet art chez les maîtres d'au- I refois. Vous n'étiez pas de ceux (jui ont besoin d'entendre ce que le sj)iritue] iiémusat disait à un journaliste qu'il venait de pourvoir d'une légation : Mon cher ministre, dans votre ancienne profession, vous affirmiez ce dont vous n'étiez pas sûr ; dans la nouvelle, il ne faudra même pas affirmer ce dont vous serez très certain. » — Vous, Monsieur, vous saviez le prix du silence, du doute méthodique, de la réflexion. Vous étiez aussi prémuni contre un autre écueil des diplomates improvisés : lenchantement naïf où les jette leur grandeur inattendue, l'exploitation de cette faiblesse par des adversaires moins éblouis dans les places qu'ils occupent naturellement. M. de Saint-Cyraii, un des intimes de Hichelieu, vous avait expliqué pounjuoi « les grands étaient peu capables de l'étonner » : et vous indiquez dans une j)hrase

(11111 joli raccourci le premier bénéfice que le jeune évêque de Luçon retira de son voyage à Rome : « Il vit de près ce que de loin on appelle les grandes choses. »

D'autre part, vous connaissiez assez votre temps pour savoir comment il a transformé les procédés de Tart classique. Nos communications universelles et instantanées commandent à la vigie diplomatique une effrayante rapidité de décision. Dans ce cabinet où l'on attendait jadis les lents couriers, un réseau de fils vibre sans cesse et transmet à toute minute les tressaillements de toute la planète. On n'imagine guère le Cardinal dictant au Père Joseph ses instructions sur l'Artois ou la Valteline entre le télégraphe et le téléphone. La diplomatie officielle rencontre aujourd'hui une terrible rivale, la presse ; et l'on peut se demander si ceci ne tuera pas cela. 11 y a jusque sur les marches des trônes, si j'ose dire, un prurit de publicité ; on y fait de préférence au correspondant du grand journal la confidence des secrets que l'ambassadeur apprendra par cette gazette. Une nouvelle souveraine, l'opinion, dispute partout aux initiés la conduite des affaires d'Etat : dans les démocraties comme la nôtre, ils tenteraient

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vainenieiiL do liillei- contre le couranl ])opiilaire, qui imprime à ces aiïaires une direcliuu iiisliiictive, sentimentale. Ce sentiment du jieuple est souvent mieux inspiré que la raison des habiles : mais il verse tout d'un bord, avec excès, sans défiance, il vire parfois brusquement. Le suivre en le retenant, c'est la tâche malaisée des gouvernements que son caprice fait et défait. Une seule chose n'a pas varié dans la ()ralique de votre art : si hi patience est tout le génie, comme Ta dit ce naturaliste, elle est surtout le génie diplomatique,

^'ous êtes allé prendre des leçons de patience à la meilleure école, à Constantinople, Que je vous vois mal, Monsieur, sur ces divans de ïhéra|)ia où vous m'avez succédé ! Mes années de ])rime jeunesse ont lui là-bas dans un long rêve, bercé par Tincessanl clajiotis du Bosphore, au bord des eaux divines qui tremblent dans la lumière, et persuadent doucement, à l'ombre des platanes, l'oubli d'agir et de j)enser. Que faisiez-vous, actif Européen que vous êtes, au i)ays où il ne faut rien faire? Pouviez-vous suivre le conseil du vieux caïdji à l'étranger (|ui descend dans son étroite embarcation ? — '( KlVcndi. poui" no point chavirer,

il ne faut pas bouger, il ne faut même pas penser. » Vous m'allez mépriser de vous montrer une âme vraiment turque. Européen vite instruit de tout, vous ne me croiriez pas, si je disais que pour pénétrer les âmes ainsi faites des Osmanlis, pour découvrir la finesse qui sommeille au fond, il n'est peut-être pas inutile d'avoir vécu longtemps de leur vie indolente et contemplative.

Vous ne vous y êtes pas attardé. Les électeurs de TAisne vous inlligeaient une autre forme d'inaction : ils vous envoyèrent en 1886 au Parlement. Là, comme en Turquie, je vous vois mal, vous qui ne savez pas perdre votre temps. Il ne me semble point que vous ayez gardé de votre passage dans ce bruit un souvenir idolâtre. On ne le devine pas, du moins, dans les sentiments que vous prêtez à votre Richelieu, aux États de 1614. — « Sa jeunesse, attentive et encore inexpérimentée, va suivre ce spectacle d'intrigues stériles et d'agitations vaines. Il sentira naître en lui ce mépris pour les grandes assemblées, si naturel aux hommes d'action. 11 achèvera son éducation politique en observant l'agonie de la vieille institution libérale. » — Et vous commentez sans compassion

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le récit où Florimond Rapide nous montre « ces braves gens, venus du fond de leur province pleins d'illusions... Ils allaient par la ville, inquiets, dans l'espérance d'on ne savait quel coup du liasard qui les aiderait et les arracherait à leur |)ropre im|juissance. » — Ce sont les députés de 1614 dont il est question.

Vous êtes revenu avec soulagement à votre j)lace utile, à la direction diin <le ces bureaux que le biographe d'Henri .Martin apj)elait irrévérencieusement •' un moulin à dépêches », avant d'y moudre lui-même. Nous y avez d('brouill<'' les noirs démêlés tle notre empire africain, de ce Nouveau Monde où les diplomates joueront désormais leurs plus difficiles parties. Enfin il arriva une chose extraordinaire : un jour qu'on refaisait un Cabinet, il ne se rencontra ni un avocat ni un mi'decin législatif pour convoiter le |)orlel"euille des Atîaires étrangères : on en fut réduit à prendre un homme du métier. Il a duré.

Ici, vous m'échappez. Monsieur. Je fus longtemps ('tudiant dans la Faculté' où vous voilà docteur. J'y ai a|)pris tout au moins qu'il ne convient pas de juger sur l'incident quotidien les desseins à longue portée du négo-

cialour diplomatique. Faisons crédit au temps qui seul découvrira et sanctionnera les vôtres. Cultivez notre jardin. Vous y avez vu croître un bel arbre dont les fleurs nous ont réjoui : nous vous souhaitons d'en cueillir les fruits. Les averses et les grêles ne vous furent point épargnées ; vous les laissez passer en relisant le Testament politique de Richelieu. — « Celui qui occupe cet emploi doit savoir que la condition de ceux qui sont appelés au maniement des affaires publiques est beaucoup à plaindre, en ce que s'ils font bien, la malice du monde en diminue souvent la gloire, représentant qu on [touvait faire mieux, quand même cela serait tout à fait impossible. Enfin, il doit savoir que ceux qui sont dans les ministères sont obligés dimiter les astres qui. nonobstant les abois des chiens, ne laissent pas de les éclairer et de suivre leur cours. » — Richelieu est bon conseiller : imitez les astres, nous nimiterons pas les abois des chiens.

Je vous laisse à l'hôtel du quai d'Orsay : je vous reprends où vous m'a|)partenez, dans ce logis modeste et studieux où vous avez vécu, où vos amis vous retrouvent aux heures de relâche, entre les portraits, les estampes du

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Cardinal, les belles éditions à ses armes. Sur tous les murs, l'image du maître idéal de la maison, la « tête osseuse et fine », peinte, gravée, moulée. Vous êtes allé la chercher jusque dans sa sépulture de la Sorbonne. Vous l'avez trouve'' intact, ce crâne volontaire, il a duré plus que bon nombre de ses créations. Le moulage du masque est sous votre main, vous y rallumez la pensée que vous exiiumiez d'autre part dans les papiers des Archives. Du monument que vous lui élevez, nous n'avons que le portique : une scène largement construite, où votre science a évoqué la figure vivante de la France à l'aube du xvii^ siècle. Tableaux j)ittoresques de Paris et de la province, situations respectives des diiïérents ordres dans la nation, travail sr-culaire de la royauté pour absorber tous leurs droits, troubles laissés dans les consciences par tant de luttes religieuses et politiques, votre magistrale introduction nous montre tous ces aspects de la terre que Richelieu va pdiir. Les portraits des j)rincipau\ acteurs sont l)iiiim''s (Tune pointe ferme et sobre, dans la manière des graveurs qui nous ont conservé les maigres pi'otlls de r('< cavaliers et de ces pi-élals. Xiiiie dissonance entre

les citations que vous faites et la narration où elles s'encadrent ; on reconnaît à cet accord la bonne qualité de votre langue, sa parfaite convenance avec l'époque et le sujet.

La scène est prête : votre second volume y introduit le héros qui va la remplir. — « Vêtu de la robe violette, coiffé du bonnet carré, portant le large col blanc qui convient à la pâleur de son teint, la main en avant, allongée et très fine, jeune, prompt, fébrile, l'évêque de Luçon s'avance, dans la foule des inconnus, du pas ferme d'un homme qui se sent parti pour les longs chemins. » — Le voilà secrétaire d'État, associé à la périlleuse fortune du maréchal d'Ancre. La brosse fougueuse de Michelet avait peint le meurtre de Concini dans la cour du Louvre ; votre dessein dramatique soutient la comparaison. C'est au lendemain de cette tragédie que vous abandonnez, provisoirement, le futur Cardinal. Je ne puis reprocher qu'une chose à ce commencement d'un beau livre : l'impatience où il laisse le lecteur qui en attend la suite.

Beau livre, parce qu'il a jailli d'une ardente sympathie de votre esprit. Pourquoi donc l'aimez-vous, ce dur et pâle compagnon

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