‹ Sous les lauriersChapitre 16 sur 24 · HENRI BORNIER · texte numérisé non relu

HENRI BORNIER

Messieurs,

Il semble que les premiers jours du nouveau siècle aient étt' donnés à la Mort. Elle a clioisi partout de hautes victimes : elle s'est attardée chez nous avec une avidité cruelle : couj) sur coup, l'historien, le poète ! Rien ne nous a fait prévoir ce dernier deuil. Nous avons appris l'tàge avancé d'Henri Bornier en apprenant sa mort. .Nous ne le savions pas vieux, ce confrcro assidu, laborieux, si robuste d'esprit et si jeune de cœur. Nous hii (loiiiiious l'àiic de sa gloire, (|ui hii (Hait venur lard : clic avait cMC(»rc son parfum de prinlriiips.

Asanl la S()ii-c(> ijui lit son nom popii-

laire, Boriiier avait longtemps et beaucoup travaillé. Ouvrier probe etconsciencieux,ils'était cherché lui-môme dans toutes les directions : il ne s'était pas trouvé tout entier. Eut-il le pressentiment du malheur national où il allait se faire reconnaître de tous comme un grand consolateur, ce qui revient à dire comme un vrai poète? Tandis que ce malheur s'apprêtait dans Tombre, avant môme qu'il n'eût fondu sur nous, Bornier fut illuminé par une idée juste et soulevé par une haute ambition.

Il y avait, à l'origine de notre histoire littéraire, une simple et touchante épopée que nos écrivains classiques n'ont jamais égalée : cette Chanson de Roland où la France s'aimait elle-môme sous la figure qui la séduit le mieux, figure de sa gloire blessée, de son héroïsme malheureux. Incorrigibles idéalistes que nous sommes, nous préférons à tous les favoris de la fortune nos héros sacrifiés, Roland à Roncevaux, Jeanne d'Arc sur le bûcher. Bornier osa rêver de ressusciter en lui l'âme du vieux Théroulde ; il voulut ranimer sur le théâtre contemporain une variante de la légende consacrée par les siècles, et où notre race avait mis, comme dans un ancien reliquaire, ses trésors de vaillance.

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(lo tciidi-usse, (le |)ili<'. l'our réussir, il lui fiiUiiit un collaborateur : un sentiment public tout pareil à celui des vaincus de Koncevaux. Il lui trop bien servi par noire inforlune.

l'n quart de siècle n'a pas amorti les impressions de cette soirée. Une salle frc'missante acclamait enfin notre résurrection morale, après la longue stupeur de la défaite. Tous les yeux se mouillaient de larmes, toutes les mains applaudissaient avec frénésie ces vers qui entraient profondément dans nos cœurs meurtris, qui en ressortaient tout cliargésde douleur, de courage et d'espérance, (lomme le liéros de son drame, notre poète avait fait sonner la cloche longtemps muette, la cloche d'argent dont le tintement raj)portait l'espoir dans le palais de Charlemagne. Le lendemain, il était célèbre.

N'y avail-il dans son succès qu une de ces surjirises fréquentes, où l'à-propos des allusions et d'adroites flatteries à nos passions font tout le mt'rile d'une iriixrr de circonstance? Non. iJes généi'ations jtlus calmes sont venues entendre la Fille (le linhinil ; la pièce garde sa forte pri>e sur des cieurs cicatrisés. Autant qu'on peut |)réjuger de ces choses, les

enfants continueront d'apprendre dans nos écoles la chanson des épées, et les hommes d'applaudir sur nos théâtres le drame national du nouveau Théroulde.

Il avait donné avant cette révélation il a donné depuis, nombre d'autres pièces, animées du même souffle généreux : leur succès honorable suffirait à la ré])utation d'un écrivain. Mais je ne crois pas desservir notre confrère en ne retenant à cette heure que le triomphe durable qui portera son nom à la postérité. L'abbé Prévost avait écrit quatre volumes, très goûtés en leur temps : nous n'en connaissons qu'un seul, et c'est assez de celui-là pour que l'auteur de Manon Lescmit demeure à jamais dans notre Panthéon littéraire. Envions l'auteur de la Fille de lioland^ car il restera, lui aussi, le créateur inoubliable d'un chef-d'ûpuvre : vous ne disputerez pas ce nom, Messieurs, à l'œuvre où l'àme de toute une nation a collaboré. N'estce pas l'une des formes du génie, cet accord mystérieux qui fait d'une pauvre voix d'homme aux heures mémorables de l'histoire, la voix collective d'un peuple, le résonnateur de ses douleurs ou de ses joies?

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voir ma^niliqiie. Il le Iroiiva dans la noblesse, la chaleur, la parfaite bonté de son àme. Notre confrère était si bon qu'il a pu réussir et grandir sans rencontrer un envieux, un ennemi. Tout était cordial en lui, tout prévenait en sa faveui*. Il faisait songer à un très brave homme invité chez Corneille, et qui aurait pris l'air de la maison à force de droiture naturelle et d'élévation de sentiments. Il chercha dans son ORuvre l'héroïsme surlium.iin, il lil humainement le bien dans sa vie.

Je veux ra|)peler sur cette tombe le dernier souvenir qui me reste de lui. C'était il y a |)eu de jours, dans la salle de nos séances où nous ne devions plus le revoir. Un malheureux était allé le trouver de ma |»art; Bornier s'empressa à ma rrnconti'e, s informa de cette misère cachée : il me dit avec une bonhomie cliarman te comment il voulait ouvrira l'inconnu sa bourse et son co'ur. Tout Ihomme excellent (pii nous quitte se rassemble |)Our moi dans ces deux souvenirs : les pleurs d'émotion que sa voie iiispii'ée nous ai'racli;iil. il \ a \ iiiiil-(iii(| ans; les dernières paroles on il mciilrclciiail simplement d'une action charilalde, il y a quinze jours. C'en est assez pour jiislilici' les regrets

sincères qu'il nous laisse, et aussi ma ferme confiance que notre ami sera reçu dans la bonté de Dieu comme ses semblables étaient reçus dans la sienne.

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