PRONONCÉ DANS LA SÉANCE DU 4 JUIN
Monsieur,
Kst-il possible que vous débutiez aujoind'liiii dans la prose ? C'est alors qu'en prose comme en vers, vos |)areils à deux fois ne se font point connaître. Vous nous avez ravis; et vous devez l'être vous-même, à la liu-oii de ce bon drapier, le jour où il découvrit que la |)rose c'est « comme Ton parle » Mais vous ne poiir- !ri('z |>as ajouter avec lui : « Par ma foi! il y a plus de quarante ans que je dis de la piose, sans (lue j'en susse rien ».
Noire heureuse jeunesse nous enchante, elle nous ramène à nos usages du \ieii\ temps : du temps où la victoire faisait des maréchaux de France très j«Mines. et où TAcadémie les accueillail silùl faits. Vous nous étiez (Tait-
leurs désigné par d'étroites affinités avec votre prédécesseur. Four remplacer et pour louer Henri Bornier, il eût fallu vous inventer, si l'applaudissement du monde ne s'était pas chargé de ce soin. Nous avions perdu notre Durandal : vous nous rapportez Joyeuse. Héroïques et jumelles comme les deux épées, deux lyres s'appellent et se répondent sur le théâtre contemporain . Deux fois, la France s'y est reconnue dans l'œuvre d'un de ses fils ; sur des tons différents, la Fille de Roland et Cyrano lui faisaient réentendre son air favori, ce même air de bravoure qui sonne dans l'olifant des paladins et rit dans le fifre des cadets de Gascogne. Deux fois, la France a communié dans le même transport, soulevée au-dessus d'elle-même, rappelée à ses meilleurs instincts par deux âmes furieusement cornéliennes. Ella plus effrénée dans le sublime n'était pas celle du poète tragique : je le dis à l'honneur du poète comique, je le forcerai d'en convenir tout à l'heure.
Vous avez peint au naturel notre regretté confrère ; un portrait à la manière de Meissonier : un grand courage dans un petit homme. Je n'y ferai qu'une retouche, pour défendre le vigneron offensé. Mais il eût rugi,
Monsieur, si vous aviez douté devant lui de sa compétence en matière d'Iiybrides ou d'aramons. Et si vraiment il s'arrêtait dans son vignoble aux plants en bordure, c'était peut-être que ces longues rangées de ceps égaux lui nippelaient trop l'ancienne fatigue des hexamètres implacablement alignés. Pour le reste, vous l'avez fait ressemblant : candide et bon, d'une modestie touchante chez un homme promu à la dignité de poète national ; tel que nous le voyions apparaître chaque jeudi, avec la mine et l'allure d'un vieux cai)itaine exact au rai)porl, amené par l'espoir de trouver à l'oinlrc du jour la citation d'un haut fait. Il ne collaborait au Dictionnaire que pour les mots nobles. Combien il nous manquera, si nous arrivons jamais au mot gloire l Ce vocable démodé conservait pour Bornier tout le prestige d'antan. Il ne pensait pas que ce fût une rime usée, ni une creuse abstraction, le salaire idéal de ces dévouements avec quoi l'on fonde et l'on maintient les patries. Il en eût proposé de plus amples définitions, il eut réclame'' de plus abondants exemples; il aurail pu nous ollVir le sien. Sa gloire lui é'Iait venue si tard qu'il en gardait un foudroiement d'apoploxic. o( conuno r('blouissomonl craiulif
d'un homme surpris au soir [tar une averse détoiles. Ne nous lassons pas de redire comment cet accident mérité lui arriva; redisonsle, ne fut-ce que pour réconforter dans leur labeur ingrat les probes travailleurs qui attendent leur récompense et sont tentés d'en désespérer.
11 atteignait, en un temps plein (rembûches, Fàge où l'on fait des tragédies; le poète Ponsard illustrait les dernières années du roi Louis-Philippe. Une petite école, lasse du théâtre romantique, cherchait une statue à jeter dans les jambes de Victor Hugo. Ce beau feu pour le sublime raisonnable n'était qu'un feu de paille, une transition rapide vers la comédie des mœurs bourgeoises, qui allait s'emparer de notre scène avec Augier et Dumas lils. DeBornier s'imagina, — nous sommes tous ainsi, — que les seuls vrais dieux seraient toujours les dieux à la mode au printemps de sa vingtième année. Comme tant d'autres, il rêva de faire dire par Rachel des alexandrins ordonnés et magnanimes. N'était-il pas à l'Arsenal, cette caverne de poètes ? Bibliothèque publique : on le fait accroire aux provinciaux ingénus ; et il n'est pas impossible que l'un d'eux y aille parfois
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demander les l)eaiix livres (|ui sommeillent dans les iipparlemenls de Sully. Etonnés, réveillés de leur songe par les pas du visiteur, les surnuméraires lui olTrent des épopées, les bibliothécaires des élégies; «l'un geste dédaigneux et magnifique, l'administrateur lui jette... un sonnet. Bornier, retranché de son Arsenal, y fourbissait des armes redoutables : glaives gréco-romains, haches gauloises, francisques barbares.
La Providence a composé notre merveilleuse histoire avec des prévisions maternelles pour rOdéon. Elle a réservé au drame ('pique le fourré mérovingien, et la lisière du carluvingien ; lii-és giboyeux, où les chasseurs de rimes lèvent depuis trois siècles les mômes farouches animaux, derniers rej)résentants de la faune tragique : un Mérovée, un Chilpéric, une Brunehaut. une Erédégonde. Les plus intrépides font débusquer Pharamond. Je veux croire, Monsieui', que vous avez appris l'histoire de France dans le seul bon aiiteui*, dans Anqiietil. Nous les auiez déniclK's sui' un rayon de bibliothèque provinciale, ces petits volumes vénérables, habillés de veau faiivo, maniés jadis par des grands-pères vêtus de soie puce. (Jn (»uvre
le premier, on y lit la première phrase, et Ton lombe dans le ravissement : « Fliaramoud, élu vers l'an 4^0, fut le premier roi qui domina sur la totalité des peuples qui composaient la ligue ou association des Francs. S'il a été véritablement roi, si même il a existé, cai' on en doute, il demeura tranquille dans les limites fixées à sa nation. On croit qu'il régna huit ans. » — C'est tout. C'est de l'histoii-e selon Anquetil, et cela pourrait être de l'histoire selon Renan. Que de sens, que de bon sens, dans ce résumé prudent ! Et qu'il faut peu de chose aux gens d'esprit pour montrer tout celui qu'ils ont! Avec ces documents sommaires, ils ont construit deux tragédies en cinq actes, le Pharamnnd de Cahuzac, celui de La Harpe: sans compter le copieux roman de La Calprenôde,
Savons-nous beaucoup plus de la belle Aude et de Roland? Quelques lignes d'Eginhard suffirent aux premiers trouvères pour créer le fantôme prolifique. .Nous ne sommes pas sûrs qu'il ait existé ; mais nous sommes très sûrs qu'il est immortel, i)lus aimable et plus nécessaire dans notre histoire que beaucoup de grands hommes avérés. Légende inépuisable, toujours séduisante pour des Français. On y
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trouve un amour insatisfait : il n'y a peut-être ({uc ceux-là qui ne meurent jamais. On y trouve lin héros national, et malheureux; la France aime ses lils triomphants, mais cette douce mère garde ses plus chaudes tendresses aux enfants qui lui firent un sacrifice inutile. On y trouve un traître national : personnage indis- |)ensable aux fictions de notre race inventive, affoh'e de mélodrame, et si peu habituée à la (h'faite qu'elle consent difficilement à expliquer ses revers par ses propres fautes.
Bornier eut une divination de poète, le jour où il s'avisa de donner une fille à Roland et de la faire aimer par le (ils de Ganelon. C'était enchérir sur les impossibilités qui séparent Chimène de Rodrigue ; et Ton pouvait attendre du tragique de Lunel (iu'il poussât l'héroïsme plus loin (|in' Corneille, Ayant enfin rencontré le sujet de tout repos, il en fit une des pièces les mieux composées qui soient. Tous les ressorts de la fable y sont ingénieusement agencés, riiilticl rebondit à chaque péri- ])('tie ; au lioisième acte, quand il fail parh'r Charlemagne, voici (pic l'Iionnète oiiNiin- se transfigure, se hausse à la taille des plus grands ; il traduit en vers superbes des j)ensées
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sim|>les et fortes. Ce n'est plus le monologue des empereurs du romantisme, pantins de guignol derrière lesquels un auteur nous régale de son érudition, de ses diatribes politiques; cesl le langage d'un maître du monde, pliant sous le poids du globe que Dieu lui mit dans la main ; c'est surtout, vous l'avez bien dit. la noblesse morale du modeste écrivain qui sort enfin dans la beauté d'un vrai chef-d'œuvre.
A l'heure où Bornier ])résentait timidement ce chef-d'œuvre, il y manquait la musique d'Offenbach. Devant un Charlemagne qui ne chantait pas de couplets, les bons connaisseurs du goût public reculèrent épouvantés. La Fille de Roland alla rejoindre dans leurs cartons des sonirs et des frères moins bien venus ; elle y dormit longtemps, — je \ous prends une de vos belles images, —
Du triste et long sommeil de la graine lancée.
Le canon la réveilla. Xe mo pressez pas de redire les inoubliables soirées de février 1875, et comment, après la première stupeur de l'écrasement, toutes les liertés renaissantes tressaillirent, toutes les mains applaudirent ces vers qui cuiraient au plus pro-
fond des cœurs meurtris, qui en ressortaient consacrés, tout chargés de douleur, de courage et d'espoir. Lorsque Bornier vint s'asseoir à la place où vous êtes, un des nôtres, fils d'une vieille race lorraine, dit au poète le remerciement de la France : son témoignage demeure, et suffit. Pourquoi ferais-je entendre les paroles importunes d'un revenant? Files troubleraient de nouveaux états de conscience. En ces jours reculés, le théâtre s'emplissait d'hommes rebelles à l'arrêt du destin ; on avait réduit les corps, non les âmes; elles ne se résignaient pas à désapprendre si vite des habitudes séculaires. Quan<l Bornier leur parlait d»^ rélribulions meilleures, quand il appelait le « héros nécessaire » qui allait venir, il donnait une voix à l'espérance commune et quotidienne. Chacun prêtait l'oreille, certain que la cloche d'argent ne tarderait pas à tinter. Depuis lors, la France s'est relevée. Elle est considérée, enviée, de la considération et de l'envie que l'on porte toujours aux riches ; aimée |)Our sa bonne grâce qui n'inquiète personne: juslcmrnt admirée dans le monde de l'espril, (ui elle règne par ses savants, ses artistes, par des poètes comme vous. Monsieur. Assagie dans
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un nouvel idéal, elle en exclut les aventures |)éiilieuses ; des voix en crédit la prémunissent contre les folies des paladins légendaires; on lïnstruit à préférer un autre mysticisme, celui que le viril président d'une jurande république osait appeler naguère : le mysticisme malsain (le la paix. Des peuples naïfs acclament encore, ailleurs, les gestes imités de Charlemagne ; nos jeunes sages gardent leur estime raisonnable pour le roi Pharamond, « qui demeurera tranquille dans les limites fixées à sa nation, si toutefois il a existé, car on en doute ».
Laissez -moi plutôt vous rappeler d'autres représentations mémorables. Il y a neuf ans, par un beau soir de mai, qui devait être un beau matin, nous étions convoqués à la Comédie-Française. Soirée de poètes, disait le programme. Nous venions d'entendre Le Voile du pauvre Hodenbacb, mélancolique sonneur de ces carillons de Bruges où il écoutait d'avance son propre glas. Le rideau se releva gaîment sur un décor fleuri : glycines, chèvrefeuilles, vigne vierge ; des costumes clairs, des rimes légères, gazouillées par M^^^ Reichenberg, plus.ingénue que jamais ; des pères de comédie selon la recelte de Molière, faisant des niches
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à deux jouvenceaux llorianesques, romanesques ; el dans tous ces riens charmants, Tessor dune fantaisie ailée, aisée : roulades de rossignols, arrivée d'hirondelles, montée de sève dans l'aubépine en fleur... On s'enchantait : Tiens! tiens! du nouveau, un vrai poète! Si d'aventure vous assistiez à cette éclosion des Romanes(/nes^ mon cher (ioppée, vous vous êtes certainement dit : « Mais je le reconnais, cet inconnu couleur d'aurore qui s'en vient un brin de lilas aux dents : c'est mon printemps qui repasse ; c'est le Passant ».
11 nous revenait trois ans après avec La Samaritaine. Vous alliez au puits de Jacob pour y lutter, comme le Patriarche, avec l'Ange. Votre belle audace tentait la gageure où tous ont échoué : paraphraser en vers, au théâtre, la divine simplicité des Évangiles. Un jour, en (juitlard Naplouse, je m'étais assis sur la margelle de la citerne tarie. « Le puits est pi'ot'ond )>, lisons-nous dans le texte sacré, (lurieux de s'en assurer, mes moukres y jetaient des pierres; lorsqu'elles atteignaient enfin les dalles souterraines, on eût dit d(! petits graviers, tant était grêle le son qui remontnit de ces profondeurs. Ainsi dos plus beaux vers, quand ils
osent se risquer dans l'ineffable. Tandis que nous écoutions les vôtres, si purs, si suaves, il s'en fallait de peu que le miracle nous parût possible. Vous approchiez du modèle. Ce n'était pas encore, ce ne sera jamais l'Évangile ; c'était déjà, c'était presque le Cantique des Cantiques. Les Romanesques et ha Samaritaine vous avaient classé, comme dit l'indestructible collégien qui persiste dans tout littérateur français. La Princesse lointaine n'était connue que des pêcheurs de perles. 11 faut croire que les pêcheurs de lune sont plus nombreux : ceux-ci vous découvrirent après le coup de filet triomphal où vous rameniez cet astre avec l'homme qui en descendait. Au lendemain de Noël 1897, il naissait, le joyeux enfant; et tous chantaient son avènement. Enthousiasme effarant : en quelques jours, vous passiez roi de la scène, empereur, Messie, poète national, et bientôt poète mondial. Pas une discordance, pas une réserve dans l'acclamation : tout Paris avait pour Cyrano les yeux que n'eut point l'aveugle Roxane. Comment ne s'est-il pas trouvé quelqu'un pour orchestrer la fanfare des Cadets de Gascogne? Elle eût incontinent remplacé La Marseillaise dans tous les cuivres mili-
laires et civils. Les foules se ruaient à ce théâtre où une comédie qui s'achevait en drame déchaînait un rire mouillé de pleurs. La joie contagieuse gagnait les plus moroses, et jusqu'à ces confrères qui ne rient jamais devant un succès. Les foules se livraient bonnement à vous ; elles ne gâtent point leurs plaisirs par l'analyse. Les confrères, à demi consolés d'une réussite quand leur esprit de finesse en a montré les raisons, chaussaient leurs lunettes et disséquaient : Pourquoi ce bonheur insolent? Pourquoi cette unanimité dans l'éloge?
Pourquoi ? l*arce que vous aviez fait, au matin de votre vie, les rencontres prédestinées que Bornier fit au soir de la sienne : un sujet où pouvaient briller toutes les facettes de votre fantaisie, tous les trésors de votre sensibilité ; une époque dans le passé, des circonstances dans le présent où tout servait et portait votre lal(!nt. Ce temps de Louis XIII, vous en êtes par toutes vos prédilections ; et vous y deviez préf(''rer ce héros baroque, modèle échappé de l'atelier de Callot, délices de Tabarin et de riiolel de Hambouillet, digne de vaincre à Kocroy, calamitcusement noyé dans le fleuve du Tendre. Je serais étonné, Monsieur, si vous
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n'aviez pas lu de bonne heure, puis adopté pour toujours le livre sans pareil, celui qui égaie les enfants, attriste les hommes, vensie l'idéal quil semble bafouer : notre bien aimé Don Quichotte. Votre capitan lunatique finit comme a vécu le bon chevalier, en pourfendant tous les vilains fantômes, — « L'avis du médecin fut qu'une mélancolie secrète le tuait... Véritablement, Alonso Ouixano est guéri de sa folie, et il se meurt. » — De même Cyrano. Ce que faisait pour le Cid votre grand contemporain de 1636, vous le faisiez pour Don Quichotte; vous donniez au sublime fou de Castille une Ame française, nos couleurs, nos humeurs, l'accent particulier de notre rire ; vous lui laissiez ce qu'il a d'universel et d'éternellement humain, son rêve de justice, de beauté, son défi douloureux aux réalités moins belles que ce rêve. Castillan ou Français, vous saviez qu'il se ferait reconnaître en séduisant tous les cœurs. Pour interpréter le rôle, Thalie vous donne son fils chéri, comme on eiit dit dans la chambre bleue d'Arthénice ; l'artiste au nom claironnant, au masque exhilarant, incarnation vivante du génie comique, avec tout ce qu'il peut exprimer d'étincelantes malices et de
hantes ironies. Pour l'applaudir, voici que le vent changeant des réactions littéraires vous amène un public désorienté, fatigué des étrangetés et des exotismes dont on labreuva ; il boit avec ivresse cette eau claire delà fontaine française que vous faites ruisseler à gros bouillons. Il s'applaudit lui-même dans votre œuvre ce public, il s'admire dans le miroir où il se voit ressemblant et embelli. Nous ne lui apportez pas une de ces nouveautés scandaleuses qui soulèvent les résistances des vieilles ('coles et provoquent aux batailles : vous lui rapportez tout ce qu'il a aimé chez les aïeux, (ho/, les «'(lucateurs de sa jeunesse. Fond et forme, votre Cf/rano est l'extrait subtil où se condense le résidu de nos trois grands siècles litléraires. Nous y retrouvons nos jolies qualités, nos défauts mignons : ceux-ci nous sont parfois plus chers que celles-là. Fond de bravoure un peu fanfaronne, de galanterie extravagante, de sensibilité avec un rien de mièvrerie ; fonds et tréfonds d'esprit endiablé, primesautier, avec son cliquetis d'antithèses, ses pointes, ses jùrouettes, son |)lumet frisé par les précieuses, panaché de gongorisme espagnol et de concettis italiens. La fornif ur ikmis plail pas ni()iM>-;
elle caresse notre mémoire, elle y réveille tous les styles dont nous sommes imprégnés, tous les rythmes qui nous ont bercés ; il semble qu'un écho nous les renvoie, adroitement fondus dans une seule résonance, classiques et romantiques pêle-mêle; depuis Corneille, — le Corneille de ïlilusion comique, — depuis Molière en sesjours de bonne humeur débridée jusqu'au Victor Hugo de Don César de Bazan. Bergeries de Bacan et bouffonneries de Scarron, odes funambulesques de Banville et fêtes galantes de Verlaine, tous vos devanciers sont vos tributaires. Si bien que des pessimistes, revenus de leur premier éblouissement, manifestèrent une étrange inquiétude. — « Fasse le Ciel, murmuraient-ils, que cet extraordinaire début ne soit pas une fin : la fin de la longue fête donnée au monde par la France. On dirait un adieu dans une apothéose rétrospective : le bouquet du feu d'artifice où reparaissent en une même et dernière gerbe toutes les fusées, lous les serpentins, tous les soleils, r, — Vous êtes le contraire d'un pessimiste, Monsieur; vous nous garantiriez au besoin qu'après nous, après vous, d'autres artificiers rallumeront d'autres soleils.
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La critique était déconcertée par l'ojjulence d'une imagination créatrice qui faisait songer aux vers du vieux Malherbe :
La mer a dans son sein moins de vagues courantes Qu'il n'a dans le cerveau do formes différentes.
Imagination servie par un pouvoir prodigieux (l'invention verbale. Savoir et retrouver beaucoup de mots : ce don ne fait pas tout le poète mais il lui est indispensable. Les dédaigneux (lisent parfois : (le ne sont que des mots! Opposons-leur ladmirable sentence qui se prête à tant d'acceptions, même profanes : Au commencement était le Verbe. Laissons aux philosophes le soin de décider si la pensée précéda la j)arole ou si la parole éveilla la pensée. Pour quiconque étudie de près un grand lyrique — Victor Hugo entre tous, — cette dernière hypothèse devient une vérité d'évidence. Le vocable qu'il cherchai! pour les besoins du mètre ou de la rime lui suggère des images imprévues, gracieuses, magnifiques. Posséder un riche vocabulaire, c'est participer plus largement au patrimoine où les anciens hommes accumulèrent leurs idées, leurs sentiments. Les mots ne sontils pas des êtres vivants, animés par les joies
et les douleurs de nos pères ! Leur murmure intérieur nous donne la sensation de l'innombrable vie séculaire : bourdonnement des myriades d'insectes qui font palpiter dans la forêt l'ardent silence d'un midi de juillet. La vie des mots ! Elle ressuscitait pour nous quand Gaston Paris gouvernait ce peuple dont il savait tous les secrets. Vous avez bien sujet de le regretter, celui qui se faisait une fêle d'être à vos côtés aujourd'hui : il vous aimait, Monsieur, et ce noble cœur n'aimait pas à demi.
Le triomphe de Cyrano vous condamnait aux dures servitudes de la célébrité. Les critiques étudiaient les procédés de l'artiste ; les femmes voulaient connaître l'homme. Contentons-les. Je ne sais si la vie de Bornier se pourrait mettre en un roman de la Bibliothèque Rose; mais je sais qu'en le disant, vous définissiez ma tâche, bien plus que la vôtre.
La mer elle-même devait être rose, telle que la colorent certains levers de soleil, le jour où iXotre-Dame de la Garde fit une grâce insigne à sa bonne ville de Marseille. Vous y naissiez. Naître à Marseille, premier bonheur ; complété pur un second, celui de grandir dans
Il lie famille de poêles et de musiciens. Une grand 'mère y avait apporté cette goutte de sang espagnol qu'on retrouve aux origines de notre littérature héroïque. Deuv générations de musiciens avaient fait la maison sonore et harmonieuse. Votre oncle, dilettante fervent, composait des oratorios; votre père... vous montrait les mauvais exemples : il traduisait Catulle, et ne savait compter alors que les pieds de ses vers. Oh ! je peux le dire sans perdre de réputation ces deux hommes éminents : ils se sont corrigés, ils marchent aujourd'hui parmi nos é'conomistes et nos linanciers. Leur demeure t'tait accueillante aux écrivains, aux artistes. Vous vous rappelé/, l'un de ces familiers, haute silhouette maigre, voix fluette et spirituelle ; vous aussi vous avez joué sur les genoux de mon clier maître, Armand de Pontmartin : donnons ensemble un souvenir respectueux au vieil ami (jui eut dû nous précéder dans celte compagnie. Votre père vous (h'Mliail les plus aimables poèmes de ses Sentiers unis-. Iljiislifiait d'avance mon dire :
Souviens-toi que la vie oui un rose matin.
el il iiiilitipail sur les glossaleurs futurs, lois-
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qu'il admirait clans le gazouillement de son bébé
Des mots qu'il façonne à sa guise.
Des diminutifs inédits, Une petite langue exquise, Un vrai jargon de Paradis.
11 ne vous initia que plus tard, j'imagine, aux élégies enflammées de son Catulle, aux furieux appels d'amour que cet intéressant poitrinaire adressait à sa Lesbie. 11 vous apprit d'abord à aimer le beau, le bien. Il n'écrit plus de vers ; et pourtant, père et fils, vous collaborez tous deux à la même œuvre. Notre confrère Eugène Rostand est devenu l'apôtre de la mutualité, il a voué sa vie au développement du Crédit agricole, à l'amélioration des logements ouvriers ; l'un des premiers en France, il a eu cette idée féconde : faire travailler les fonds des Caisses d'épargne, l'argent du peuple, au profit du peuple ; employer cet argent social à construire des maisons où les plus pauvres ti'ouveraient un foyer décent. Notre confrère Edmond Rostand bâtit des palais spirituels où ce même l)euple vient s'égayer honnêtement ; il puise dans le trésor national, dans l'épargne litté-
EDMOND UOSIAND 205
raire d'un long passé, de quoi reverser sur tous les nobles et saines joies de l'esprit. Le père loge les corps, le fils les âmes.
On parle de vos succès au lycée de Marseille, puis au collège Stanislas, où le succès n'était pas encore un crime d'Etat. Je ne vous vois pas bien déguisé en bon élève; j'en crois plus volontiers ceux qui nous dépeignent un enfant songeur, grand chasseur de papillons, sujet à oublier la classe sur un lit d'herbe en contemplant un grillon ou une abeille. Vous remportiez cependant à l'Académie de Marseille le prix d'éloquence fondé |)ar le mai'échal de Villars. Un éloge d'Honoré d'Lrfe : c't'dait votre affaire ! D'Urfé, rAstrée, déjà : Cyrano vous guettait sur les rives de Lignon. On prétend que vous avez fréquent»' Ij-^cole de Droit. Là. je ne vous vois pas du tout. On vous calomnie. Vous étiez à côté, sous les arbres versifères du Luxembourg, à la fontaine de Médicis. Tomme il est dit au Iloiiian de hi liosp.
Il musa tant ;i la l'on lai ne (Ju'il ama son uinbre demaine,
et qu'il y composa son premier volume (ie poésies, les Miisanliscs. .Musai'dises. mi::nai-di>es.
OÙ une pièce révèle déjà le poète de haut vol : cette poignante évocation du mort désolé dans sa tombe, quand la veuve qui lui apportait des fleurs vient moins fréquemment, ne revient plus.
Oh ! lourmenls ignorés des morts que l'on délaisse !
Combien, si l'on venait regarder sous la pierre. Combien dans le linceul ne seraient plus drapés Et qu'on retrouverait avec les poings crispés !
Est-il besoin d'ajouter qu'une bonne moitié de ce premier volume s'intitule : le Livre de l'Aimée ? Les vieilles fées avaient jonché votre berceau de petits bonheurs : voici venir la jeune fée, qui les métamorphose en grand bonheur. Toujours comme Bornier, des comédies de paravent vous rapprochent d'elle : première récompense de votre passion précoce pour le théâtre. La fée doit faire des vers : c'est la dot qu'on exige, dans cette invraisemblable maison de financiers où l'on ne prise que les poètes. Elle en fait, de charmants ; et je devine pourquoi vous avez posé de bon matin votre candidature à l'Académie ; on nous fera peut-être le plaisir de nous- rapporter des Pipeaux : vous voulez avoir celui de les recouronner avec nous.
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Kiisiiite... ensuite plus rien, et tout. \ otiL' biographie intime s'arrête ici, courte et bonne. Vous venez d'avoir vingt-cinq ans, làge où il est permis dètre législateur, même au Parnasse. Ensuite, c'est la notoriété, avec les Romanesques; c'est la gloire, avec Cijrano, avec l'Aiglon. Car le sire de Bergerac récidivait bientôt, ayant troqué sou feutre empanaché contre le bonnet à poil d'un grognard de l'Empire. Cyrano se nommait dans cet avatar Séraphin Klambeau ; il gardait même cœur, même esprit, même séduction d'héroïsme jovial. Une seconde fois, votre verve millionnaire nous étourdissait par ses prodigalités de saillies, dimages. d'inventions ingénieuses. Sous cette envolée dailes bruissantes et chatoyantes, nous pensions au mot de Fholime, dans la Samarïtaine :
Et son geste est celui d'ouvrir une volière.
L'Aiglon en sortait; comme dans /.« Samaritaine, nous admirions la fière vaillance qui vous pousse à tenter l'impossible. Le Roi de Rome, c'est le Prince lointain ; un reflet dans un mirage. Le cadre d'une épopée écrase cette pâle ligure d'élégie. Les historiens, les poètes, sont invincihh'meiil atlii'és pai- un sujet qui
])romet tant; ils l'attaquent, s'y désespèrent : (le près, le sujet se dérobe. On ne crée pas un être vivant avec l'ombre d'un géant. Ah ! si TAiglon était le fils de C.harlemagne, nous croirions sur votre parole à toutes les aventures qu'il vous plaira de lui prêter. Mais il est trop proche de nous : la légende ne se cristallise pas si vite. Elle veut le recul, la patiente collaboration des siècles. Vous avez mis sur cette tête découronnée un diadème merveilleusement ciselé : il y manquait la patine du temps, créatrice de notre illusion. Deux mille ans : c'est le moins qu'il faille à une tiare pour que nous en soyons vraiment coiffés. Tout le monde n'est pas comme
ce jeune homme nommé
Mardoche, qui vivait nuit et jour enfermé.
Il n'avait vu ni Kean, ni Bonaparte, ni Monsieur de Melternich.
Des spectateurs de V Aiglon^ vieillards fabuleux, avaient vu Monsieur de Metternich, en chair et en os ; lui, ou d'autres contemporains simulés sur la scène. Moi qui vous parle, le hasard m'a fait vivre très près du comte Prokesch-Osten. 11 fut à Constanlinople le dernier
ambassadeur d'Autriche qui porta ce beau titre d'internonce. Il ne tarissait pas sur sa longue carrière en Orient, il nous contait ses souvenirs : la bataille de Navarin, l'indépendance grecque, TÉgypte de Mehemet-Ali. Nous faisions des prodiges d'astuce pour l'amener à parler du duc (le Reiclistadt : rien, il ne semblait pas que cet incident eût marqué dans sa vie. Prokesch |)rit sa retraite. L'année suivante je traversais Paris. J'entre dans un restaurant, j'aperçois la belle tête de l'internonce, auréolée de cheveux blancs et d'une barbe vénérablede vieux pacha. Il dînait avec une dame de compagnie. Je vais lui demander ses commissions pour Constantinople. 11 se lève, met ses deux mains sur mes épaules, et d'une voix forte : « Mon enfant, vous allez revoir notre cher Bosphore : emportez-y ma bénédiction ». Vous voyez mon personnage un peu embarrassé sous cette bénédiction solennelle, dans la salle d'un restaurant parisien. En vérité, Monsieur, puis-je l'accepter comme un lu'ros mythique, un pairde laTable- Honde, l'excellent homme qui me bénissait hier, à une petite table, chez Voisin?
Hier... c'est-à-dire il y a trente ans. Vous reprenez ici vos avantages^ vous vous
écriez : Mais ce sont des temps préhistoriques ! L'imagination du poète a toute licence de les peupler à sa guise ! — Et vous avez raison, la jeunesse ayant toujours raison. Aimable fossoyeuse qui marche sur les tombes en portant des berceaux, la jeunesse a mission de détruire derrière elle la vie qu'elle crée en avant. Pour nos arrière-neveux, lorsque Napoléon prendra dans la nuit les contours indistincts d'un Charlemagne, vous serez peut-être le Théroulde dun autre Roland. Vous aurez semé la graine d'où sortira la fleur de la Légende.
En croyant à des (leurs souvient on les fait naître.
C'est la princesse lointaine qui l'a dit : elle ne dit rien par quoi je ne sois persuadé. Vous pensiez que je l'oubliais, l'enchanteresse. Non, Monsieur. J'oubliais l'ordre naturel de vos ouvrages pour mettre à part le plus surnaturel. J'ai suivi la foule sur les places publiques où elle vous faisait cortège; ouvrez-nous un instant le sanctuaire où vos fidèles vont adorer Mélissinde.
Un je ne sais quoi de secret
Rend sa grâce unique, et bien sienne;
Grâce de Sainte qui serait
En même temps Magicienne.
Ses airs sont doux et persifleurs, Et son charme a mille ressources ; Ses attitudes sont de fleurs, Ses intonations de sources.
Telle en son bizarre joli
De Française un peu Moabite,
Mélissinde de Tripoli
Dans un grand palais clair habite.
Oui, c'est bien cela : toute la magie crOrienl,
Le parfum voyageur des myrtes d'outre-mer,
qui nous vient sur les flots avec cette fille de Bérénice ; toute la douceur de France, dans ces vers où il semble qu'Antiochus soupire encore |)Our la reine de Palestine :
une odeur langoureuse et moresque.
Témoignage léger par vos voiles laissé, Pareille à cette odeur qui lorsqu'avait passé Cléopàtre, devait longtemps embaumer Tarse...
Toute la foi du moyen âge, et, comme on disait alors, les <( enfances » d'une poésie naïve et subtile ; gracieux badinages qui sont une vérité de plus dans la peinture de vos pèlerins d'amour. Où l'avez-vous entrevue, votre
212 SOUS LES LAURIEKS
princesse, belle comme les lys qui fleurissent sous ses pieds, femme par toutes ses faiblesses, par son dévouement, par sa grandeur dans l'expiation et « Toubli de soi-môme »? Ah ! commes nous les comprenons, ces matelots qui peinent sur les rames, bravent les tempêtes, souffrent faim et soif pour arriver jusqu'à la vision créée par leur rêve ! Sils périssent en route. Dieu leur fera miséricorde aussi large qu'à des croisés du saint Tombeau : ils en ont l'assurance du frère Trophime, ce bon capelan de nos vieux fabliaux.
Poème capital dans votre œuvre ; il la contient en germe et la résume d'avance. Joffroy Rudel, Bertrand d'AUamanon, s'appelleront plus tard Cyrano, Séraphin Flambeau ; ils seront toujours le même homme, héroïque, épris d'un idéal surhumain ; ils magnifieront la même idée, conclusion obstinée de toutes vos créations symboliques : la suprême beauté se marie au suprême mérite dans la vertu du sacrifice. Plus tard, la même exaltation chevaleresque se dissimulera sous les grelots du rire ; des auditeurs plus nombreux vous remercieront de les avoir divertis. iMais lors même que le poète ne nous eût donné ni Cyrano ni Flambeau, les