‹ Sous les lilasChapitre 3 sur 26 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Où l'on trouve la maître du chien.

L'étonnement des deux petites filles était trop grand pour se manifester par des paroles; après une minute d'immobilité et comme par une même impulsion, elles s'élancèrent ensemble vers le gâteau et le touchèrent timidement du bout du doigt, s'attendant à le voir disparaître par quelque procédé étrange et mystérieux.

Cependant il resta bien tranquille dans son panier, et les fillet tes poussèrent un long soupir de soulagement ; elles ne croyaient ni aux génies ni aux fées, mais pourtant les événements dont elles avaient été témoins ressemblaient terriblement à des tours de magie.

« Le chien ne l'a pas mangé !

— Sali y ne l'avait pas pris!

— Gomment le sais-tu?

— Parce que, bien sûr, elle ne l'aurait pas rapporté.

— Mais qui esi-cedonc, alors?

— Je ne sais pas, mais je pardonne au coupable.

— Qu'est-ce que nous allons faire maintenant? demanda Betty à qui il paraissait bien diHicilc de

prendre tranquillement le thé après de si grandes émotions.

— Il faut, il faut le manger le plus vite possible, » et Bal) divisa d'un seul coup de couteau le précieux trésor, bien déterminée à ne plus se laisser déposséder, mais à consommer elle-même sa part.

Gela ne demanda pas beaucoup de temps, car elles se mirent à la besogne avec toute l'activité possible et s'aidèrent de plusieurs tasses de thé et de lait pour faire couler plus facilement les gros morceaux, et tout le temps elles regardaient à droite et à gauche pour s'assurer que le chien étranger ne reparaissait

« Là! je voudrais bio nvoir à présent qui est-ce qui me prendra mon gâteau? dit Bah d'un air triomphant en croquant sa part du B.

— Et moi aussi, repartit Betty tout en toussant, car un maudit raisin de Gorinthe s'obstinait à ne pas descendre.

— Nous ferons aussi bien de débarrasser tout ça, et déjouer au tremblement de terre, opina Bab, jugeant avec quelque raison qu'une semblable convulsion de la nature était nécessaire pour expliquer d'une manière satisfaisante la triste condition de sa famille.

— Oh oui ! ce sera superbe. Ma pauvre Linda a été jetée sur le nez. Chère petite, viens à maman qui va te guérir, dit d'un ton caressant la jeune mère, et elle tira l'objet de ses affections d'un fouillis de mauvaises herbes, ensuite elle essuya la terre qui dissimulait ses traits. La courageuse Linda, au milieu de tant d'épreuves, conservait sur ses lèvres un sourire héroïque.

— Elle aura certainement le croup cette nuit, avec le lait et le sucre qui nous restent préparons vite une potion, dit Bah, qui aimait beaucoup à droguer les poupées.

— C'est bien possible ; mais tu n'as pas besoin de commencer déjà à éternuer. Je vous remercie, madame, je puis bien éternuer moi-môme pour mes oilknts sans que vous vous en mêliez. »

Ceci était dit avec une vivacité qui avait lieu de surprendre de la part de la douce Betty; mais elle riait encore toute troublée des grands événements qui venaient de s'accomplir.

« Je n'ai pas éternué, madame; j'ai bien assez à faire de parler, de tousser, et de pleurer pour mes (Ih'-ris, siins m'ennuyer encore de vos enfants, madame; entendez-vous? reprit Iîab encore plus excitée que sa sœur.

— Mais qui est-ce donc alors ? j'ai entendu aussi clairement que possible un éternuement bien vrai, bien réel , » et lîetty regarda vers le toit de verdure comme si le bruit était venu de ce côté.

Un oiseau se balançait en gazouillant sur la plus haute branche d'un lilas, mais on n'apercevait aucun être vivant.

« Les oiseaux n'élernuent pas, ce me semble, demanda Betty en jetant un regard soupçonneux sur le petit chanteur.

— Bien sûr que non ! tu n'es qu'une oie !

— Enfin je voudrais bien savoir qui est-ce qui rit et élernue de ce côté-là. Peut-être est-ce le chien, continua Betty qui parut tranquillisée par cette supposition.

— Je n'ai jamais entendu rire un chien, excepté

celui de la mère Hubhard. C'est un chien si extraordinaire, peut-être est-ce lui. Mais où est-il allé? et clic se mit à sonder du regard les petites allées, espérant qu'elle y verrait apparaître l'intéressant caniche.

— Je sais bien ce que je vais faire, moi, dit Betty d'un air inspiré en entassant toutes ses poupées dans son tablier avec plus de précipitation que de soin. Je m'en vais tout droit à la maison raconter à maman tout ce qui est arrivé. Je n'aime pas des choses comme ça et j'ai peur.

— Moi je n'ai pas peur ; mais je crois qu'il va pleuvoir, » répondit Bab ; elle aurait dédaigné d'avouer qu'elle pût s'effrayer de quelque chose, et, desservant d'une façon sommaire, elle réunit les quatre coins du châle qui avait joué le rôle de tapis, fourra ce paquet dans son tablier et dit qu'elle était prête à partir. Au moment où Betty allait la suivre elle vit à ses pieds sur la marche deux jolies roses.

« Oh ! Bab, regarde donc ! Est-ce que le vent n'est pas bien gentil de m'avoir jeté ces deux roses dont j'avais si grande envie et que je ne pouvais atteindre? » et elle rejoignit sa sœur, qui avait pris les devants tout en regardant de tous côtés si elle ne découvrirait pas Sally Holsom, son ennemie jurée.

La possession de ces Heurs procura un peu de calme aux enfants; elles avaient eu un grand désir de les cueillir, mais elles avaient courageusement résisté à la tentation de grimper dans le treillage. La maman avait interdit ce genre de gymnastique depuis que Bab avait fait une lourde chute en cueillant des fleurs au chèvrefeuille qui couvrait le porche.

Elles rentrèrent donc et firent leur récit, au grand

amusement de madame Moss, qui crut y voir une malice de quelque camarade et ne parut pas très émue du rire et de l'éternuement mystérieux.

« Nous ferons un grand rangement lundi et nous verrons ce qu'il y a, » dit-elle tranquillement.

Mais le lundi, Mme Moss ne put exécuter ses intentions : car il plut, et quand les fillettes partirent pour l'école, on les aurait prises pour une paire de jeunes canards, tant elles mettaient d'entrain à piétiner dans toutes les mares qu'elles rencontraient ; leurs caoutchoucs leur permettaient, en effet, de se livrer sans danger au barhotage , ce plaisir des enfants de tous les pays.

La classe finie les écolières se mirent à dîner, et les sœurs racontèrent les hauts faits du chien mystérieux. Justement d'autres enfants l'avaient vu, tandis qu'il explorait leurs basses-cours.

On l'avait bien vu mendier, mais il n'avait exhibé ses talents que devant Bab et Betty : naturellement elles. s'enorgueillirent de cette distinction, et ne l'appelèrent plus que « notre chien » avec un air d'importance. L'affaire du gâteau resta une énigme : car Sally Holsom affirma solennellement qu'à cette heure même elle était à jouer avec Mamie Snow dans sa grange. Personne n'avait été du côté de la vieille maison et il ne se fit aucune lumière sur cette sinini- Hère affaire.

L'histoire produisit cependant beaucoup d'effet ; la maîtresse elle-même y prit intérêt et raconta des choses si étonnantes d'un jongleur qu'elle avait vu une fois, que bien des enfants captivées restèrent bouche béante oubliant de finir leur repas, qui d'ordinaire était ex-

pédié avec une rapidité miraculeuse. A la récréation de l'après-midi Bab faillit se désarticuler les membres en cherchant à reproduire les contorsions du caniche. Elle s'y était exercée avec un plein succès sur son lit, mais le plancher de l'école était un peu plus dur : ses genoux et ses coudes s'en aperçurent.

« Gela paraissait si facile et je ne sais plus comment faire, dit-elle en tombant lourdement après avoir vainement tenté de marcher sur les mains.

— Le voilà ! le voilà ! » s'écria tout à coup Betty perchée sur un tas de bois, sous un hangar voisin. A ce cri il se produisit un grand tumulte, et, malgré la pluie, seize petites filles se précipitèrent au dehors comme s'il se fût agi de contempler le carrosse magique de Cendrillon, et non un pauvre chien abandonné, trottant d fin s la boue.

« Appelez-le ! appelez-le ! faites-le danser, crièrent toutes les écolières à la lois et avec tant de persistance qu'on eût pu croire à l'arrivée d'une troupe de moineaux bavards.

— C'est moi qui vais l'appeler, il me connaît, » et Bab s'avança d'un air important, oubliant que deux jours auparavant elle avait donné la chasse et prodigué des épithètes peu flatteuses au caniche. Mais lui il avait la mémoire plus longue. S'il neprit pas la fuite, du moins il cessa d'avancer et resta immobile à regarder d'un air plein de méfiance cet essaim d'enfants. Sa toison ruisselait, le petit bout de sa queue s'agitait lentement et sonnez rose aspirait activement es vagues parfums culinaires qu'exhalaient quelquesuns des paniers; certaines petites filles, plus curieuses qu'afiamées, n'avaient pas achevé leur repas.

« Il a faim; il faut lui donner à manger, et alors il verra bien qu'on ne veut pas lui faire de mal, » opina Sally qui donna l'exemple en offrant sa dernière tartine.

Bab prit la jolie timbale de fer-blanc peint, dont Mme Moss avait fait cadeau à ses filles peu de jours auparavant, et fit le tour de l'assistance pour recueillir les contributions; puis elle la montra au cbien en l'invitant à s'approcher, mais il n'osa pas dépasser le seuil de la porte. Il se mit debout, il prit un air suppliant et implora leur pitié d'une façon si touchante que Bab, ayant déposé la timbale à la porte, recula jusqu'au fond de la salle d'école en disant avec compassion :

« Il meurt de faim ! il faut le laisser manger tout ce qu'il voudra et ne pas nous en approcher. »

Les enfants se reculèrent en témoignant un intérêt mêlé de pitié; mais il m'en coûte de dire que leur charité ne fut pas récompensée comme elles s'y attendaient ; aussitôt que le barbet vit la place libre, il s'avança résolument, saisit entre ses dents l'anse de la timbale et s'élança au triple galop sur la route.

Des cris de surprise retentirent; les plus perçants furent ceux de Bab et de Betty, traîtreusement dépossédées de l'ustensile dont elles étaient si fîères; mais personne ne put courir après le voleur : car la cloche sonnait, et les enfants reprirent leurs places non sans quelque désordre.

À la fin de la classe, les deux sœurs se hâtèrent de rentrer pour raconter à leur mère leur mécompte et chercher près d'elle des consolations dont elle se montra prodigue.

« Console/,-vous, mes chères petites, je vous en donnerai une autre, s'il ne vous la rapporte pas comme il a rapporté le panier. Puisqu'il fait trop mauvais pour jouer dehors, vous allez venir dans la remise ainsi que je vous l'ai promis; gardez vos caoutchoucs et suivez-moi. »

Cette délicieuse perspective produisit un grand allégement à leur douleur. Leur mère prit le gros trousseau de clefs de la maison dont elle avait la garde ; les deux sœurs la suivirent en gambadant tout le long de l'allée sablée qui conduisait du pavillon ;'i l;i maison.

La petite porte de la remise était fermée en dedans; mais la grande avait un cadenas extérieur, et aussitôt qu'il fut enlevé, un des battants s'ouvrit et les deux enfants entrèrent en toute hâte, empressées de prendre possession de la voiture qu'elles convoitaient depuis si longtemps. Elle était poudreuse et sentait le moisi ; mais elle avait un siège élevé, un marchepied, et d'autres avantages qui en faisaient un joujou fort enviable.

Bab alla tout droit se poster sur Je siège et Betty étendit la main vers la portière: mais l'une et l'antre reculèrent plus vite encore qu'elles ne s'étaient avancées : car, de l'intérieur obscur, elles avaient entendu sortir un petit aboiement et on avait dit à demi-voix:

« Tais-loi, Sancho ! à bas !

— Qui est là?» s'écria Mme Moss d'un ton sévère en reculant vers la porte avec ses deux filles <|ui se cachaient dans ses jupons.

La tête blanche, frisée et bien connue du caniche se présenta par la glace cassée ; en même temps une voix douce et plaintive ht entendre ces paroles :

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« N'avez pas peur, mesdames, nous ne vous ferons pas de mal.

— Sortez à l'instant de là-dedans ou j'irai tous chercher, s'écria Mme Moss devenue tout à coup très brave en apercevant sous la voiture une paire de petits souliers crottés.

— Oui, madame, répondit une voix douce, et l'on vit surgir de l'obscurité quelque chose qu'on aurait pu appeler un paquet de haillons, suivi du barbet, qui s'assit immédiatement devant les pieds nus de son maître et prit l'air d'un gardien vigilant prêta assaillir quiconque s'approcherait trop.

— Mais, qui es-lu donc et comment es-tu entré ici?» demanda Mme Moss qui cherchait encore à avoir le ton sévère, mais dont les yeux maternels se remplirent de larmes quand ils se fixèrent sur la pauvre petite créature qu'elle avait devant elle.

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