‹ Sous les mers; campagnes d'explorations du "Travailleur" et du "Talisman,"Chapitre 13 sur 99 · LES GRANDES EXPLORATIONS WT · texte numérisé non relu

LES GRANDES EXPLORATIONS WT

est mouillé, on file lentement la fune sur une longueur de 200 ou 300 mètres.

La descente est alors interrompue pendant un instant pour fixer sur le cordage une gueuse de so kilogrammes. Suivant la profondeur, on place de la même façon deux, trois ou quatre autres gueuses distancées les unes des autres de 100 mètres environ. C’est afin d’obtenir sur la fune une longueur de quelques centaines de mètres qui, à l'aide de ces poids, se maintiendront sur les terrains dans une position à peu près horizontale. On préviendra ainsi les redressements de la drague sous les efforts de la tension, et elle demeurera en situation de mordre le fond.

À partir du point où la dernière gueuse se trouve amarrée, on échelonne des fauberts en les plaçant à quelque distance les uns des autres sur uñe longueur variant de $o à 100 mètres. Ils captureront les animaux nageurs qui évoluent dans la zone la plus rapprochée des surfaces sur lesquelles on opère. [ls ramasseront aussi quelquefois sur les fonds eux-mêmes, et cela quand, la profondeur diminuant pendant la course de la drague, ils trainent quelques instants sur les pentes.

De temps à autre, on prend le soin de placer, de 500 mètres en $soo mètres, des thermomètres, ce qui permet de noter la température des eaux à diverses profondeurs. Les meilleurs instruments

pour les observations de cette sorte sont ceux de Miller Casela, de Londres.

IS

Il est essentiel que la quantité de fune mise dehors dépasse sensiblement la profondeur accusée par la sonde. D’après l’état de la mer, on doit en filer comme minimum un tiers en plus, et porter la touée à une fois et demie la profondeur, parfois davantage, suivant ce qui est jugé nécessaire. Aussitôt que la longueur du cordage mis à l’eau paraît suffisante, il est solidement amarré et l’instrument est abandonné au travail pendant un certain temps.

Pour obtenir de l’eau des couches en contact avec les fonds, on mouille en même temps que la drague, mais par la hanche et avec uné ligne de sonde de lancien système, une bouteille 4 eau, instrument spécialement destiné à puiser le liquide sur un point voulu et à le rapporter à bord. Cet instrument est pourvu de robinets qui demeurent ouverts pendant toute la durée de la descente l'eau qu'ils laissent pénétrer se renouvelle constamment par l'effet du courant qui se produit au dedans, la pression augmentant à chaque: instant. C’est ainsi qu’arrivée sur le fond, ce n’est plus que celle de la couche la plus basse que la bouteille contient, car c’est elle qui s’est introduite en dernier lieu. Cependant, pour plus de certitude, on maintient l’instrument au fond pendant quelques instants, puis on laisse glisser tout le long de la ligne de sonde un poids de 15 à 20 kilogrammes, ayant la forme d'une bague et qui agit dans le sens de ceux du sondeur. En traversant la bouteille, elle

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ferme les robinets, et en même temps d’épaisses soupapes de caoutchouc qui résistent assez efficacement à l'expansion des gaz contenus dans l’eau. Il en résulte qu’au retour, lorsque l’on ouvre les premiers, 1l arrive souvent que l’eau est projetée au dehors avec une force telle qu’il se produit un jet assez puissant. C’est à bord du Travailleur que ce nouveau système de bouteilles à eau ou à puiser a été imaginé. Il est dû au commandant Richard et à M. Villesente, lieutenant de vaisseau.

Revenons à la principale opération.

Aussitôt que la durée du travail de l’engin paraît suffisante, le double de la fune est porté sur le treuil du petit cheval, que l’on met en marche, et le cordage rentre rapidement à bord. Cependant ce ne peut être qu'avec de bien grandes précautions que cette partie de l’opération s'exécute. Si, en descendant l’appareil, il a fallu une attention soutenue de la part du commandant ou de l'officier de quart qui le supplée pour qu’elles soient scrupuleusement prises, la surveillance de tous les incidents qui se présentent doit être bien plus minutieuse pour le relèvement. N'ayant qu’une vitesse à peine sensible, le navire ne gouverne que très difficilement; cependant il doit être maintenu dans une position favorable au travail. Et, pour cela, il arrive un moment où un petit mouvement en arrière est devenu nécessaire, car la traction augmente par trop. Mais ce ne sont pas seulement les efforts d’une trop grande tension contre les-

quels il faut se prémunir, il y a également à se garantir des excès contraires qui proviennent d’une mollesse trop déterminée, alors que, par une cause ou par une autre, l'instrument est devenu immobile et que le navire est revenu vers lui. Dans ce cas, la fune paraît venir de dessous le bâtiment, on doit parcourir quelques mètres en avant le plus lentement possible. C'est donc une vigilance de tout instant qui est indispensable si l’on veut éviter les risques de voir le cordage se rompre, de le perdre avec lappareil qu’il soutient et tout ce que celui-ci contient.

Et cependant, quelque attentif que l’on soit pour prévenir de tels èchecs, il est des cas où les accidents se produisent malgré tout.

L’instrumeut rencontre un obstacle, une pointe de rocher dans les aspérités de laquelle il s'engage, elle est trop solidement implantée ou trop volumineuse pour qu'elle puisse être arrachée, c’est la fune qui est la plus faible, elle cède et tout de-

meure au fond. Si la force exercée parvient à

l’emporter sur l'obstacle, ce n’est pas sans de grands efforts, il en résulte des avaries. Des blocs de roches pénètrent dans la drague ou dans le chalut; ils déchirent sacs et filets, les châssis en fer reviennent tordus, brisés, hors de service, mais, à l’aide de la forge, ils sont bientôt remis en état, et, grâce à l’habileté des matelots, regréés à neuf.

Lorsque la mer est grosse, au moment où l’on pourrait croire que tout est sauvé, car l'instrument

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apparaît à la surface de l’eau, se montrant pesamment chargé, un brusque et violent coup de tangage le soulève en même temps que l'arrière du navire; il éprouve un soubresaut qui imprime à la fune un choc tellement sec, rude et subit qu’elle se rompt parfois.

Telles sont quelques-unes des péripéties qui accidentent les dragages; il en est d’autres encore, mais celles que nous venons de dire suffisent pour montrer que ces opérations sont plus délicates à exécuter qu'on ne pourrait le supposer.

L’état de la mer exerce également une certaine influence sur le temps nécessaire pour relever une drague. Cependant on peut en moyenne virer de à 1000 1200 mètres de fune par heure. Il est possible de juger par là de la durée de chaque opération; ces heures d’attente sont toujours trop longues. Aussi chacun cherche le moyen de les abréger : pour les uns, c’est la lecture; pour d’autres, c’est l'étude ou la préparation de quelque animal ; il en est qui trouvent qu'une partie de whist est la chose qui raccourcit le mieux la durée du temps d’expectative.

Comme on le sait, toute médaille a son revers. Eh bien, les jouissances que ces captures font éprouver ont le leur. C’est l'étude des animaux à bord du bâtiment lorsqu'il est nécessaire d'employer le microscope. On ne saurait imaginer le malaise que produit l’usage de cet instrument sous l'influence des mouvements de roulis et de tangage,

et, si l'observation se prolonge pendant un certain temps, cela devient une véritable souffrance. Mais alors c’est qu’on peut faire d’importantes constatations, que l’occasion ne s’en présentera peut-être plus : cette crainte suffit pour qu’on résiste.

Aussitôt qu’un timonier vient prévenir que la première gueuse est sur le point de rentrer à bord, tout est bien vite abandonné ; c’est à qui arrivera le premier. Alors il y a foule sur l'arrière, la masse

de fer est saisie, on en débarrasse la fune, elle est

examinée en tous sens pour y trouver quelques traces de vase, car elles peuvent donner une idée de la façon dont le travail s’est accompli. C'est l’affaire d’un instant, car le premier faubert se présente presque aussitôt; rapidement détaché de la fune, il est suspendu à un hauban, et vingt mains s’acharnent à fouiller ses longues franges, ses brins d’étoupe détordue.

Comme par enchantement, les cuvettes en vette

se remplissent. Crustacés, Annélides, Echinoder-

mes, Polypiers, Zoophytes, y sont entassés pèlemêle à mesure qu’on les dégage d’une vingtaine

de fauberts revenus peu à peu. On pourrait dire

que chacun d'eux représente un terrain de chasse dont chaque parcelle est attentivement scrutée.

C’est avec une fiévreuse avidité que tout en es retiré, et cependant sans négliger les précautions

indispensables pour ne pas détériorer des sujets tantôt inconnus ou bien si rares qu'ils valent presque autant. C’est, du reste, fort simple : on coupe avec de longs ciseaux les brins de filasse qui ont emprisonné comme dans un filet les bras, les pattes, les piquants, parfois les corps tout entiers.

Ces captures provoquent une satisfaction que manifestent des cris de joie ou d’étonnement ; elle s'accroît peu à peu et se change, en vérité, en une ivresse réelle. Elle fait naître un état d’excitation bien autrement vif, bien autrement poussé que tout ce que le chasseur ou le pêcheur le plus heureux peut ressentir, car c’est sans trève que les sensations se renouvellent incessamment.

Pendant le temps ainsi employé, l'engin ne cesse pas de remonter.

Rentré à bord, si c’est un chalut, la chasse se renouvelle dans ses mailles, qui retiennent non seulement des animaux semblables à ceux rapportés par les fauberts, mais aussi des Poissons, des Holothuries, des Mollusques, des grands Polypiers, etc.

Lorsqu'une drague est revenue, on en vide peu à peu le contenu dans un appareil composé de quatre tamis superposés. Le premier est à larges mailles; sur le dernier, elles sont, au contraire, excessivement fines : la pompe à incendie y délaye la vase, et lorsque le lavage est achevé, on fait sécher ce qui reste sur chacun des tamis, puis se renouvellent les émouvantes trouvailles, les décou-

DE FOLIN. — Sous les mers. 2

vertes qui surprennent : ainsi que cela a déjà eu lieu, c’est le troisième acte de la cérémonie.

Cependant le temps manque pour tout voir, pour bien voir surtout; ces résidus sont soigneusement réunis et renfermés en sacs.

C’est au retour dans le laboratoire, bien à l'aise, qu’ils sont encore examinés, et cela bien des fois avant qu’on en ait retiré tout ce qu'ils renferment

de précieux. Et ils procurent encore là des joies : aussi grandes, des émotions aussi vives qu’à leur

arrivée à bord. Il est des journées pendant lesquelles ce que nous venons de chercher à expliquer se renouvelle deux, trois et même quatre fois et se prolonge alors fort avant dans la nuit. C'est à lun de ces tardifs dragages que nous devons la découverte d’un fait très important. | Un soir que le chalut avait été mouillé assez tard par une assez grande profondeur, comme il ne pouvait rentrer à bord que le lendemain matin de bonne heure, chacun était allé attendre dans son lit le retour de linstrument. Il eut lieu vers trois heures, par un temps fort obscur : remontés sur le pont assez à temps pour le voir paraître à la surface de l’eau, il nous fut facile de reconnaître

qu'il montrait de nombreuses lueurs phophores-

centes ; cette particularité n'inspira d’abord que peu d'intérêt, la mer présentant souvent les mêmes effets lorsque quelque frottement ou quelque choc l'agite. |

… Mais combien la surprise fut grande quand on put

retirer du filet un grand nombre d’Isis Gorgonides

ayant le port d’un arbuste, et que celles-ci jetèrent des éclats de lumière qui firent pâlir les vingt fanaux de combat qui devaient éclairer les recherches et qui avaient pour ainsi dire cessé de luire aussitôt que les Polypiers se trouvèrent en leur présence. Cet effet inattendu produisit d’abord une sorte de stupéfaction qui fut générale, puis quelques spécimens furent portés dans le laboratoire, où les lumières furent éteintes. Dans l'obscurité profonde de cette pièce, ce fut pour un instant de la magie: nous eûmes sous les yeux le plus merveilleux spectacle qu’il soit donné à l’homme d'admirer. De tous les points des tiges principales et des branches de l’Isis s’élançaient par jets des faisceaux de feux dont les éclats s’atténuaient, puis se ravivaient pour passer du violet au pourpre, du rouge à l'orange,

du bleuâtre à divers tons de vert, parfois au blanc :

du fer surchauffé. Cependant la couleur bien dominante était sensiblement la verte; les autres n'apparaissaient que par éclairs et se fondaient rapidement avec elle. Si, pour aïder à se rendre quelque peu compte de ce qui nous charmait, je dis que tout ceci était bien autrement beau que la plus belle pièce d'artifice, on n’aura encore qu’une bien faible idée de l’effet produit, et pourtant je ne puis rien trouver d’autre pour comparer le phéno- mène. |

Pour nous, il n’eut pas une plus longue durée! La vie s’éteignait peu à peu chez ces animaux, la

vivacité des éclats diminuait à chaque minute, les feux s’en allaient mourants avec l’organisme. Au bout d’un quart d'heure, leur pâleur dernière dis-

paraissait eile-mème pour ne laisser au Polypier que l’aspect miorne et sombre d’une branche desséchée. Si l’on examine un petit fragment de ce Gorgonide, de cet Isis ou Mopsea, on voit en effet que son axe calcaire est bien peu de chose et que le sarcosome qui le revêt et qui projette la lumière ne peut avoir une grande épaisseur. Et cependant il était assez puissamment organisé pour jouer à la lumière électrique, au feu d'artifice, je serais presque tenté de dire au soleil, et cela en toutes les parties comprises entre les zooïces. Pour faire juger de cette intensité, nous dirons que d’une extrémité à l’autre du laboratoire, à une distance de plus de 6 mètres, nous pouvions lire comme en plein jour les caractères les plus fins d’un journal.

Bien des fois déjà nous avions remarqué quelques faits analogues.

Les yeux de certains crustacés s'étaient montrés avec un développement énorme, ayant un éclat lumineux paraissant provenir d’un foyer profondément situé au dedans. En les examinant, on comprenait qu’ils devaient servir à l'animal comme le font pour un cocher les deux lanternes de sa. voiture, ils devaient l’éclairer dans sa marche, dans ses poursuites, dans ses combats.

Mais cette fois nous constations une source de. lumière bien autrement puissante sur des êtres

fixés sur les fonds, stationnaires, mourant à la place même où ils naissent. Assurément, ce ne peut être pour leurs propres besoins que les [sis allument ces merveilleuses illuminations. On peut croire que, comme des phares perpétuels, elles sont destinées à éclairer les espaces immergés. Des Astéries se sont également montrées très phosphorescentes; qu'on me pardonne ce mot, qui induirait peut-être en erreur, car il n’est pas prouvé que cette propriété lumineuse soit due au phosphore; on peut en douter quand on a vu les Isis en feu. L'électricité pourrait y trouver des enseignements utiles, la médecine en tirer quelque profit, peutêtre aussi d’autres sciences, mais c’est déjà assez. Il faudra voir également par quelles relations l’appareil lumineux intéresse celui de la vision.

Plus tard de grands poissons, des Squales de plus de 1 mètre de longueur que nous primes sur la côte de Portugal, aux environs de Setubal, par 1500 mètres de profondeur, nous montrèrent, eux aussi, de grands yeux lumineux.

Sans doute, bien d’autres constatations du même

genre viendront successivement se joindre à celles

déja nombreuses qui sont enregistrées, et l’on reconnaîtra peu à peu que tous les animaux habitant de grandes profondeurs jouissent de cette

propriété de répandre de la lumière.

Mais déjà on peut bien croire que si les rayons de soleil ne peuvent pénétrer à travers les prodigieuses masses d’eau que l’on sait, pour parvenir

jusqu'aux abimes, Dieu y a suppléé par des moyens que nous commençons à découvrir ; que ces espaces, que l’on supposait aussi profondément obscurs qu’ils sont profondément situés, ne: le cèdent en rien comme splendeur lumineuse à nos plus brillants paysages terrestres. Car si quelques faits, tant qu’ils demeurèrent isolés, ne purent faire songer à l'existence de la lumière au fond des mers, en se multipliant, ils se groupent pour montrer … qu'ils dérivent d’une loi générale, et dës lors la question n’est plus douteuse. ;

Cette découverte sera assurément un des faits les plus importants dus aux explorations du Travailleur.

À une époque fort rapprochée de nous, ilya quelques années à peine, on était également fermement convaincu qu'au-dessous de 500 mètres la vie n'existait plus, qu'elle était impossible, c’est-àdire que les amas d’eau et les surfaces plus pro-: fondément situées étaient tout à fait dépourvus d'habitants. Non seulement l'erreur est dissipée, mais nous commençons à connaître cette faune des abimes, car il en est une qui leur est propre, et un grand nombre des animaux qui lui appartiennent, vivant dans les grandes profondeurs sans les : quitter, sont déjà connus.

Nous avons pu observer sur beaucoup d’entre eux quelques-unes de leurs allures habituelles, comprendre d’après celles-ci le jeu et l’usage de quelques-uns de leurs organes, et cela en saisissant à leurs derniers moments leurs modes de

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locomotion, leurs poses d’attaque, de défense, les moyens de s'emparer de leur proie, etc.

Grâce à la drague, cette main de homme quil

étend jusque sur les fonds des abîmes pour les fouiller, pour les rapprocher en détail de son œil,

nous avons pu pendant nos campagnes d’explorations nous familiariser avec ces faits. Et c'est à l’aide de ce que nous avons ainsi appris que nous allons essayer d’ébaucher quelques traits du spec-

. tacle qu'ils présentent.

Quelque surprenantes que puissent paraître certaines particularités, on peut croire que ce que nous esquisserons m'est pas de la fiction, car tout ce que nous dirons, répétons-le, repose sur des faits constatés de visu, consiste en souvenirs de ce que nous avons remarqué de plus frappant. Ce sera donc un simple exposé d’observations faites séparément dont il sera question; seulement, si nous les rapprochons les unes des autres, nous replacerons ainsi les individus dans leur situation d'ensemble, et en les supposant replongés dans

‘leur élément, nous reformerons assez fidèlement

le tableau qu'ils offriraient au regard si l'œil pouvait arriver à le faire pénétrer jusque-là.

Voyons d’abord le milieu dans lequel la scène se passe.

Nous le connaissons bien, c’est l’eau de l'Océan.

Mais remarquons que c’est avec de prestigieux

* éclats que l'œil perçoit tout ce qui lui apparaît à

travers ce cristal si pur.

Ce milieu repose sur une surface moelleuse comme si elle était de velours, nous pouvons bien le dire, ayant vu combien étaient chatoyantes les vases qui s’étalent pour la former.

Des Polypiers, des Alcyonaires, des Gorgonides groupés sur mille points différents l’éclairent de ces feux éclatants qui nous ont ébloui. On dirait des arbustes parfois isolés ou composant des groupes, des bosquets. Ils portent des masses de fleurs souvent fort serrées les unes contre les autres. Les uns semblent couverts d’immortelles ou de pâquerettes; sur d’autres, on supposerait que ce sont des roses.

Nous ne pouvons dire sous leurs ombrages, puisque tout au contraire d'ombre ils projettent autour d’eux des rayonnements de feux. Mais à leurs pieds, sur les fonds dont ils émergent, sur . ceux qui les environnent, une multitude d’êtres qui, eux aussi, ressemblent étonnamment à des fleurs, émaillent les surfaces. |

Ce sont des Gephyriens, des Actinies, des Holothuries, des Edwardsia, des Adamsia et tant d’autres. Bien que fort probablement lumineux par eux-mêmes, ils paraissent cependant se réjouir chaque fois qu’un éclair frappe plus vivement sur eux. Leur satisfaction semble témoignée par des mouvements qui produisent des changements de tons en leurs brillantes couleurs, soit qu’ils s’épanouissent en s’allongeant ou qu’ils se referment en se rétractant.

Ca et là des Spongiaires montrent leurs formes variées, très souvent bizarres, parfois élégantes et gracieuses. Ce sont des Holtenia, des Euplectella, des Hyalonema, des Rosella et tant d’autres qui figurent des buissons touflus, des ifs taillés ainsi qu'ils l’étaient dans les anciens jardins, des fruits de Cucurbitacés, des nids, des réseaux, des chapeaux même : il y en a pour tous les goûts. Quelques-uns sont supportés par des tiges composées de longs fils siliceux assemblés en colonnes torses ou en faisceaux clairs et brillants comme du véritable cristal, mais trop grêles, nous paraissant surtout ainsilorsque nous les avons arrachés du sein des eaux; c'est ce qui fait que le moindre mouvement qui se produit autour d’eux les agite : un poisson qui passe rapidement ou qui les frôle, un mollusque qui vient se reposer sur eux, un crusticé qui les touche. Sous l’impression la plus faible, les voilà qui s’inclinent, et pendant quelques instants ils oscillent avec grâce comme un pendule. Leurs trames de spicules, également pures et diaphanes, se massent en certains points, et sur toutes les faces de ceux-ci la lumière s’épanche, se concentre, se reflète en scintillements qui les rendent comparables à ces arbres des contes arabes qui portaient comme fruits des diamants.

Tous ces êtres, car tous sont animaux, sont soumis à des mouvements accidentels; mais, indépendamment de ceux-ci, il en est qui leur sont propres. Seulement ils remuent sur eux-mêmes,

étant fixés au fond et ne pouvant changer de place. La chose est bien différente s’il s’agit de la foule

de ceux auxquels la circulation n’a pas été interdite, foule mouvementée qui profite de cette faculté pour se livrer aux ébats les plus agités, animant ainsi les bosquets, les parterres dans lesquels elle circule, au-dessus desquels elle plane.

On sy coudoie, on s’y heurte, on s’y cherche. Ce

sont des poursuites et des fuites, des attaques et des combats, l’occasion pour chacun de déployer ses allures, d’user de sa force, d’étaler son adresse, de montrer ses instincts, de faire parade de ses grâces. Comme partout ailleurs, ce sont des besoins qui suscitent cette animation : c’est la faim, c’est l’amour, c’est la haine, la vengeance qui soulèvent des passions.

Si nous nous trouvions en ce moment autour d'une drague ayant opéré sur un fond profondément

situé, je pourrais montrer chacun des animaux qui .

composent cette foule.

D'abord, nous remarquerions ensemble ce Crustacé charmant de forme, gracieux d'ensemble et tellement diaphane que ses contours ne se révèlent que parce que les faces de sa carapace produisent sous le feu des jets lumineux les mêmes effets de réfraction que si c'étaient celles d’un diamant.

À ses côtés, d’autres espèces, par les’ mêmes jeux de lumière, apparaîtraient comme des rubis, la nuance de cette pierre étant celle qui les revêt dans toutes leurs parties sans exception, tandis

qu’il en est qui se montreraient unissant au rubis une parure de saphir. On comprendra sans peine comment ces effets de réfraction se produisent si je dis que ces animaux sont aussi purs, aussi transparents que les gemmes auxquelles je les compare, et qu'en même temps ils possèdent la même coloration. Tous les Crustacés ne sont pas dans ce cas, beaucoup sont opaques : ceux-ci sont revêtus d’épaisses cuirasses, mais on reconnaît bien vite que, sur elles, le luxe de l’ornementation se substitue à l’éclat. Ce sont des pointes, des ronds de bosse, des cordons, des astragales, des gaufrages, des festons, des sillons qui sont bizarrement sculptés sur de bizarres carapaces aux nuances chaudes et riches que rehaussent parfois quelques tons d’or.

Cette même profusion d’opulentes couleurs se retouve en jetant les yeux sur les Annélides aux corsages d’émeraude, de grenat ou d’améthyste, à côté desquelles des Mollusques étalent la nacre de leurs coquilles et le satin de leurs manteaux.

Mais ces derniers sont pâles à côté des Astérides, des Ophiurides, des Echinides aux vigou- reuses teintes orangées, rouges ou violettes. Pâles surtout auprès de la merveilleuse Brisinga.

Parmi les humbles, des multitudes de Rhizopodes et de Foraminifères allongeant leurs pseudopodes pour en composer des réseaux dont ils multiplient les mailles suivant leurs besoins, qu’ils réduisent de mème à leur volonté, les rétractant en partie par des effets de coalescence ou faisant ren-

trer complètement tout l'appareil dans leur coquille, s’ils pressentent quelque danger. Alors celle-ci, qui n’est plus qu’une demeure restant sans soutien, tombe sur le fond, et souvent l'animal parvient ainsi à se soustraire au péril et à se sauver. Enfin, les puissants de ce monde étrange et si diversement composé, les poissons aux formes assez souvent fantastiques, aux yeux enflammés, aux robes de velours noir ou de taffetas azuré. Ce ne sont pas les moins turbulents. Beaucoup sont également fort remarquables au point de vue zoologique, l’un d’eux surtout, que je dois indiquer.

C’est l’Eurypharynx pelecanoïdes, capturé pendant

la dernière campagne du Zravailleur, le 2 août 1882, sur la côte O. du Maroc, par 2300 mètres de profondeur. Ce qui le rend surtout précieux, c’est que ses caractères paraissent permettre de le regarder comme type d’une nouvelle famille dont il serait le premier représentant

Il faudrait encore mettre sur les rangs les Crinoïdes, ces curieuses formes qui n'étaient connues naguère que par des fossiles; mais ces animaux sont fort rares; nous en avons pris un si petit nombre que nous ne les connaissons pas assez pour pouvoir dire quel rôle ils jouent.

En cette foule, on trouve une image du mouvement perpétuel; car on ne s'y arrête pas: sice n'est lun, c’est l’autre qui se remue. Celui-ci sautille sur place, celui-là danse, il en est qui décrivent des hélices, des spirales en tournant, ou bien ce sont

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de rapides coureurs qui passent comme des flèches ; s'ils s'arrêtent, ils reculent.bientôt pour repartir plus vivement encore. Quelques-uns marchent ou rampent, passent d'une fleur à l’autre, grimpent le long des tiges, se logent dans un calice; cependant il s'en trouve qui demeurent immobiles, des guetteurs ou des indolents.

C’est bien imparfaitement que j'ai mis sous les yeux du lecteur quelques parties du tableau, mais elles suffiront pour qu’il puisse se le figurer beaucoup mieux que je ne l'ai représenté. Puis, quand il aura ce spectacle en l'esprit, il ne s’étonnera plus si, bien longtemps avant nous, l’homme avait pressenti les magnificences des abimes. Il comprendra alors comment il y eut des poètes qui en firent des descriptions se rapprochant presque de la vérité, car il sentira bien que ce que l'imagination produit n’est que le fruit de l’intuition. En voulez-vous une preuve : prenez ce qui vous paraîtra constituer les plus fantastiques créations de l'esprit, quelques dessins de Callot par exemple ou bien ceux des Chinois, des Japonais; ils semblent parfois de l’excentricité la plus outrée, et cependant ces formes réputées impossibles se retrouvent dans la nature sans que jamais ceux qui les ont représentées aient soupçonne leur existence.

Revenons aux recherches sous-marines.

Il est certain que beaucoup a été fair, que les résultats obtenus sont nombreux et satisfaisants, mais tout cela est bien peu de chose si on le com-

pare à ce qui reste à faire. Il suffit pour cela de

réfléchir à l'immense infériorité que présentent comme étendue les superficies explorées vis-à-vis de celles qui ne l’ont pas été, ce n’est donc point

une témérité de prédire de nouvelles conquêtes sur

l'inconnu. Elles sont assurées par ce fait qu’à chaque opération en eaux profondes on ramène quelques espèces qui apparaissent pour la première fois. Il n’est donc pas douteux que dans quelques années d'ici, la drague ayant poursuivi son travail, on pourra raconter beaucoup d’autres merveilles

et décrire bon nombre d'animaux qui n’ont pas

encore été ramenés.

Fig. 2. — Engins de pêche.

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