‹ Sous les mers; campagnes d'explorations du "Travailleur" et du "Talisman,"Chapitre 41 sur 99 · CAMPAGNE DE 1873 A · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE 1873 A

Et comme preuve de l’importance que présente cette étude particulière, rapportons ce qui advint lorsque les Fonds de la mer eurent fait connaître la plupart des faits dont nous venons de parler.

Ainsi que pour tout et en tout ce qui est français, la jalousie des Anglais jeta sur nous un regard de travers, puis elle nia la possibilité de nos découvertes. Mais comme ces négations ne produisaient sur nous aucune impression désagréable, sûr que nous étions de les réduire, les spécimens en main, la drague prête à retourner en chercher de nouveaux sur les mêmes points et sous les yeux de nos contradicteurs, il fallut bien faire contre fortune bon cœur et céder avec l’air d’être satisfait. Nous enregistrions en effet de nouveaux faits, de nouvelles constatations; le silence ne pouvait être gardé. Ce fut alors qu’un des naturalistes les plus éminents de l’Angleterre, un de ceux qui avaient dirigé les explorations du Porcupine et du Ligthning, M. Gwyn-Jeffreys, fut chargé de venir à Bayonne se mettre en relation avec moi afin d'examiner tous les animaux provenant de la Fosse de Cap-Breton. Espèces du Nord, espèces méditerranéennes, espèces connues seulement comme fossiles, il eut tout entre les mains, il put tout examiner à loisir et prendre toutes les notes qu’il voulut pendant les quelques jours qu’il consacra à leur examen. Puis il exprima avec franchise son impression,et son expansion fut peut-être un peu exagtrée, en nous disant que ce qu’il

éprouvait était de l'admiration, ajoutant qu'elle

était en partie causée par cette remarque qu'il était

surprenant qu'autant de choses aussi remarquables aient pu se rencontrer dans un espace aussi restreint que celui de la Fosse. Ce qui résulta en plus de sa visite, c’est que nous nous plûmes et nous nous quittämes excellents amis.

Quelque temps après, cette visite fut suivie de.

celle de l'éminent professeur de géologie de l’université d'Oxford, M. Prestwich, qui était accompagné de celui de Cambridge, M. Hughes, du

D' Evans, d’un colonel du génie et de deux

autres géologues.

Fig. 10, — Rhizopela irregularis.

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Fig. 11. — Mytilus luteus, supporté par son byssus implanté dans la vase, par 1019 mètres.

1 CHAPITRE Ill

Nos opérations dans la Fosse de Cap-Breton se bornaient à quelques journées de dragages pendant chaque année. Il nous restait donc bien du temps pour en exécuter de moins dispendieux sur quelques points situés entre l’embouchure de la DE FOLIN. — Sous les mers. 2

Gironde et celle de la Bidassoa. Et c’est ainsi que nous pûmes réunir les matériaux qui nous servi-

rent à esquisser l'étude de la faune des côtes du

sud-ouest.

Sur le littoral si pittoresque des Basses-Pyrénées s'élèvent assez souvent de blanches maisons.

Distancées les unes des autres, elles se détachent en points clairs sur les fonds bleus et violacés qui sont les chaudes nuances dont les derniers reliefs de la chaîne pyrénéenne se colorent.

Réunies en groupes un peu serrés, on les trouve plus rapprochées des rivages, et alors elles sont habitées par des pêcheurs,’ descendants de cette race hardie de Basques riverains, qui, des premiers, affrontèrent les périls de la pêche de la baleine. Ils furent maîtres en l’art de les vaincre, après avoir acquis par une pratique dure et pénible une expérience qui a servi à établir les règles dont on use encore aujourd'hui pour donner la chasse, harponner, dépecer, réduire en huile les gigantes-

ques cétacés qu’ils ne craignaient pas de combattre,

quelque dangereuse que devenait souvent la lutte.

Ces réunions d'habitations reluisantes de blancheur se sont élevées là où s’est rencontrée une petite plage ou quelque chose d’approchant, pente de la rive sur laquelle pouvait être halée l’embarcation de pêche, au retour de la mer; et, dès les âges les plus reculés, leur situation les avait fait choisir, car autour d’elle on rencontre souvent des silex taillés, preuve qu'à l’époque où ces armes et

ustensiles étaient en usage, ces points étaient déjà choisis pour être habités. De génération en génération, ces hommes de la mer se sont légué leurs engins, leurs méthodes, leurs traditions, et leurs villages n’ont pas changé de place.

Un des plus pittoresques de ces ports, qui n’en sont pas, tant ils sont en l'air, on peut dire, sans abri et d'aventure, c’est Guethary, dont les maisons ont envahi peu à peu jusqu’au sommet de la falaise et qui se trouve situé entre Biarritz et Saint-Jean-de-Luz.

Guethary fut un de nos quartiers de dragages préférés. Il nous plaisait d’y arriver vers la fin du flot. Nous y trouvions un vieux pêcheur tout prèt à pousser son canot à l’eau, nous y embarquions notre bagage d’engins et d’ustensiles, et nous sautions dedans. Si la brise était favorable, la voile était établie; sinon, à l’aide des avirons, nous nous rendions sur les fonds que nous faisait connaître notre pêcheur, en nous donnant sur leur nature des aperçus toujours fort justes. Nous passions toute la marée de jusant et souvent une partie de l’autre occupés à draguer, et le flot nous ramenait au point où le canot reprenait son poste, - à sec sur la pente sablonneuse et assez haut pour que la mer ne puisse l’atteindre.

Un jour, tout en halant sur la fune de la drague pour relever celle-ci, je parlai de la Fosse au vieux Basque. Ce que j’en dis excita en lui, paraît-il, un certain dépit, et il le manifesta par des propos assez

vaguement formulés. Il aimait mieux ses fonds, ses ruisseaux, comme il appelait les parties plus profondes que les autres et qu’il considérait comme des ruisseaux, parce qu’elles lui paraissaient sous forme de dépressions sinueuses s’allongeant souvent fort loin, et il voulait nous convaincre que nous devions y trouver mieux. |

« Mais ce n’est pas aussi profond, » disions-nous.

Alors s’animant :

« Pas si profond! reprenait-il. Ah! vous en voulez des profonds, eh bien, jen connais qui le sont bien autrement que la Fosse, mais il faut

une autre embarcation que la mienne pour y aller.

Oui, j'en sais des ruisseaux où j'ai filé autrefois plus de 1200 mètres de ligne sans trouver le fond, et ce n’est pas bien loin d’ici. »

Cette boutade pouvait dénoter quelque chose

de sérieux, elle ne fut pas perdue. Seulement,

comme il m'aurait fallu 2000 mètres de cordage pour pouvoir draguer par les profondeurs que signalait mon homme et que je ne les avais pas, je dus me borner pour le moment à prendre note de ce qu’il avait laissé échapper comme à contrecœur, et presque jaloux de conserver pour lui la connaissance de ce point, enfin à réfléchir au moyen de me procurer 2000 mètres de fune. L’assertion du pêcheur de Guethary me revenant souvent à l'esprit, j interrogeai à ce sujet les patrons des caboteurs espagnols, tous pratiques des côtes du nord de la péninsule qui venaient

fréquemment à Bayonne; elle me fut confirmée par eux et aussi par les capitaines des bateaux à vapeur faisant un service d’escales dans les principaux ports du Guipuscoa, de la Biscaye, des Asturies et de la Galice.

Ce fut ainsi que j’obtins la certitude qu’au fond du golfe de Gascogne, fort près de terre, on devait rencontrer des dépressions profondes analogues à celle de Cap-Breton.

J'écrivis au Dépôt des cartes de la marine, afin de savoir si elles étaient connues, mais on me répondit qu’on n’en avait aucune idée.

Je m'adressai ensuite au département hydrographique du ministère de la marine espagnole, et comme je parlai avec assurance des faits en question, en faisant remarquer l’importance qu'il y aurait à en constater l’exactitude, une enquête fut ordonnée par le ministre. Elle fut faite dans tous les ports par les autorités maritimes, et on ne peut plus gracieusement le procès-verbal m’en fut envoyé du ministère. Il résultait de l’interrogatoire qu’on avait fait subir aux pêcheurs et pratiques de la côte l'affirmation qu’il existait entre les méridiens du cap Figuier et celui de la Estacca de Varres, non loin de terre, de très grandes profondeurs, que, dans bien des localités, on les considérait comme formant un canal, désigné sous le nom de canal ou vallée de la Pregoña, ayant comme

maximum environ 1600 mètres de profondeur.

Ce document avait une importance capitale, il

assurait l’existence d’abimes jusqu'alors non offi-

ciellement soupçonnés et dans lesquels des recherches pourraient aisément être faites. C’était une occasion des plus favorables qui se présentait. Nous nous adressions donc à M. le ministre de linstruction publique, lui exposant les faits

parvenus à notre connaissance et le priant de-

remarquer l’immense intérêt que présenterait une exploration de ces grandes profondeurs. Nous insistions également sur ce point qu'elle ferait prendre enfin à la France une participation dès lors officielle à ces travaux de recherches au fond des mers, auxquels concouraient depuis plusieurs années les nations marchant comme elle en tête de la civilisation. Participation d’autant mieux indiquée que des explorations de ce genre ne pouvaient être convenablement exécutées que par des bâtiments de l’État, et nous demandions que l’on voulût bien en accorder un. Nous le demandions pour la seconde quinzaine de juillet, fixant cette époque, parce que nous pouvions, d’après ce que nous avions observé depuis plusieurs années, prévoir du beau temps à peu près fixe pendant cette période.

En même temps que nous adressions notre demande au ministre de l'instruction publique, nous faisions connaître les faits qui la motivaient à M. H. Milne-Edwards. Grâce à sa bienveillante intervention, grâce aussi à l’académie de Bordeaux, ce que les Fonds de la mer réclamaient avec tant

2e PREMIÈRE EXPÉDITION OFFICIELLE 103

d’ardeur depuis plus de quinze années était enfin . accordé : il était décidé qu’une expédition officielle aurait lieu.

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