LES GRANDS FONDS DE LA MÉDITERRANÉE
Nous croyons également que tous les grands fonds méditerranéens peuvent bien ne pas être frappés de stérilité, comme paraissent l'être ceux
que nous avons explorés, ce que prouverait les résultats que l’on dit obtenus par l'exploration italienne. Les dragages qu’elle a exécutés peuvent bien avoir porté sur des parties dont le sol ne serait pas soumis aux émanations volcaniques.
Un fait également important et qui pourrait être invoqué comme argument en faveur de l'hypothèse que nous avons exprimée, car il semble qu’il puisse être dü à la même cause, c’est l’élévation de la température dans ces abimes. Elle se trouve, d’après les observations faites à bord du Travailleur, bien au-dessus de celle qui à été constatée aux mêmes profondeurs dans les autres mers. Nous l'avons toujours trouvée de 13 degrés au-dessous de mille mètres dans nos sondages de la Méditerranée, tandis que dans l'Océan les mêmes thermomètres de Miller-Casella descendaient entre un et deux degrés au-dessus de zéro, et ces chiffres sont des termes fixes dans les deux cas.
que les grandes profondeurs explorées étaient inhabitées: Cependant, depuis que nous avons écrit ce compte rendu
de la campagne de 1881, nous avons reçu de notre ami le - Dr P. Fischer un fapport sur la faune malacologique abys-
sale de la Méditerranée qui -a été présenté à l’Académie des sciences le 24 avril 1886 et dans lequel il montre que, sur ces mêmes fonds, vivent un certain nombre d’espèces de Mollusques, des acclimatés peut-être, comme nous le disions.
Les forts vents d’est qui n'avaient cessé de nous secouer sur la rade de Tanger régnaient encore lorsque nous appareillâmes pour rentrer en plein Océan. Quitter le mouillage lorsque le temps, n'étant pas très beau, montre en outre quelque apparence de devenir tout à fait mauvais, dénote une hardiesse qui réjouit le cœur du marin. C’est dans des conditions semblables que nous reprenons la mer, que nous allons coucher avec les goélands, comme disent les matelots.
Aussi fallut-il prendre les précautions d'usage en pareil cas pour assurer la stabilité des objets lourds, petit cheval, treuils, canons, etc., afin de les garantir contre les effets des mouvements trop violents qui peuvent être imprimés au navire, brusques secousses de roulis et de tangage.
Le ciel prend des teintes de plus en plus grises; les nuages s’épaississent; les vagues de la mer se creusent; ce sont autant d'indices qui rendent ces soins nécessaires, puisqu'ils annoncent l'approche ou plutôt le commencement d’une lutte qui a son charme. On accepte gaiement cette chance de.combat sans songer qu'il peut devenir terrible. Il était clair pour un œil un peu au fait que nous aurions une nuit agitée.
Pour ceux qui n'avaient pas l'habitude des choses de la mer, tout était pour le mieux; pour les
autres, c'était l’affaire du commandant, dans lequel
ils avaient toute confiance : ils s’en remettaient à lui; chacun demeurait donc, malgré les apparences, aussi calme que par le plus beau temps.
C’est dans ces conditions que le 30 juillet, vers cinq heures du soir, nous doublions le cap Spartel, extrémité occidentale de la côte septentrionale du Maroc, pointe de terre sur laquelle se trouve le phare international entretenu aux frais de quelques États européens, le gouvernement du pays ne sentant nullement la nécessité d'éclairer un point cependant bien important, puisqu'il ouvre le détroit de Gibraltar au sud.
Nous cherchons vainement dans le nord le cap Trafalgar; il est trop embrumé pour que nous puissions l’apercevoir, mais alors, tout à coup, des vapeurs épaisses qui le voilent, sort comme une apparition un grand trois-mâts à la haute voilure, que le mirage élève plus encore et qui malgré le
temps porte ses perroquets hauts. Il est vrai qu’il
court vent arrière vers les longitudes d’où il fera route pour les Antilles, quelque port d'Amérique ou l'Atlantique Sud; sous cette allure il peut porter de la toile. Nous passons sur son avant à une assez grande distance.
Bientôt après, la nuit se fait. Elle tombe rapidement, sombre, noire, intense; l'humidité se résout en une pluie fine qui nous force à quitter le pont, dont le séjour dans ces conditions est devenu fatigant et désagréable.
Cependant il nous plaisait d'entendre ces bruits de mer que le navire écarte et qui reviennent à la rescousse, le frappant comme une riposte, ces grondements stridents des échappements de vapeur inutile, ces ronflements des feux dans les fourneaux, ces retentissements réguliers et saccadés des organes de la machine, des cames de détente
plus distincts dans Pobscurité que dans le jour;. enfin le sifflement du vent dans le gréement, les
grincements des drosses du gouvernail, et le cri de veille des hommes en vigie : Ouvre l'œil au bossoir, les feux sont clairs, qui revient de temps en temps pour témoigner de leur vigilance et qui rappelle en même temps les dangers d’un abordage.
C'est bercé par tous ces bruits différents que nous nous endormons, car, lorsqu'il vente frais, ils sont plus intenses; on dirait qu'ils s’accentuent les uns par les autres, et ils demeurent perceptibles jusque dans les parties basses du navire.
Ce fut pendant cette nuit que nous passimes au
large du cap Saint-Vincent. Reconnu à son feu, qui
fut relevé; au jour il ne s’apercevait plus qu'avec peine. De nombreux bateaux à vapeur n'ont cessé de nous croiser pendant toute la nuit, faisant route pour le détroit.
Le 317 juillet, hors de vue de terre, la brise étant toujours très fraîche, mais la mer tombée se trouvant beaucoup moins grosse que pendant la nuit, nous draguons par 1202 et 1383 mètres, et les résultats de l’opération nous réjouissent, car nous
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retrouvons la vie sur ces fonds dont la profondeur commence à devenir aussi grande que celle de ceux
. sur lesquels nos opérations ont été si infructueuses
dans la Méditerranée. L’agitation de la mer encore
assez vive nous a bien quelque peu nui; elle a
causé la perte d’une bonne partie de la vase que contenaient les dragues, mais les fauberts ramènent de nombreux et beaux sujets d’Échinodermes dont quelques-uns nous apparaissent pour la première fois, des Crustacés, des Rhizopodes, etc.
Le 1% août, le jour, en se faisant, nous montre les côtes du Portugal qui sont dominées par la Sierra de Monchique, couronnée elle-même par le mont Foïa, d’une hauteur de 902 mètres.
Vers 7 heures du matin, par 1130 mètres, on envoie la drague au fond.
Pendant l'opération, comme nous portons en tête de. mât un signal qui signifie : Le bâtiment n'est pas maître de sa manœuvre, un bateau à vapeur s’approche de nous et stoppe pour nous demander si nous avons besoin de secours; il reçoit les remerciements qui lui sont adressés, puis il s'éloigne. Il
était venu assez près de nous pour que nous puis-
sions parfaitement nous rendre compte de la stupéfaction du capitaine et des hommes qui l’entouraient ; ils avaient l'air de ne pas comprendre du
. tout ce que nous faisions là et pourquoi nous
n'avions besoin de rien. Le nom de ce navire anglais était Lebanon.
Les résultats de nos deux opérations sont assez
satisfaisants, et nous éprouvons un véritable plaisir en retrouvant des fonds qui nous rappellent ceux où l’an dernier nous avons fait de si belles récoltes.
Le 2 août, vers 7 heures du matin, nous nous
trouvons devant cette vaste échancrure, demi-baie au fond de laquelle se trouve l’embouchure du Tage ; nous reconnaissons au nord le cap Roca, au sud le cap Espichel, qui la limitent. C’est d’abord dans le vague du lointain que ces terres s’élèvent au-dessus de l'horizon; puis peu à peu elles deviennent plus distinctes, et, à mesure que nous nous rapprochons, les détails se montrent de plus en plus accentuës; chaque point se précise et peut être nommé. Bientôt sont visibles les repaires sur lesquels on doit gouverner, pour suivre la passe par laquelle on pénètre dans le fleuve.
Parmi les nombreux bateaux de pêche courant en tous sens autour du Travailleur, nous distinguons celui du pilote, qui bientôt monte à bord; mais c’est en vain que nous cherchons, parmi tous ces bateaux, un seul d’entre eux qui soit encore gréé ainsi que nous les avions vus il y a une trentaine d’années. Ici aussi le progrès s’est fait, et nous ne pouvons plus considérer ces étranges voilures au moyen desquelles les pêcheurs d’alors faisaient dériver leurs embarcations pour traîner leurs filets. Elles se composaient bien d’au moins vingt-deux petits morceaux de toile taillés, les uns en carrés, les autres en trapèzes, en losanges ou
ke :
en triangles, grands tout au plus comme une serviette, et qui étaient pittoresquement disposés sur des draïlles impossibles et sur des espars placés sur toute la longueur du bateau et le dépassant de l'avant et de l’arrière. C’était on ne peut plus original et très caractéristique, et nous ne pouvons nous empêcher de les regretter, tout en reconnaissant que l'intelligence des pêcheurs a eu raison de faire justice d’un pareil système pour le remplacer par un mode plus efficace et d’une manœuvre plus commode et plus prompte.
Sur les indications du pilote, — il en faut un, bien que la chose ne soit pas difficile, — nous suivons le chenal qui mène sur la rade de Lisbonne.
Passant rapidement devant Cascaës, petite ville à
l'aspect gracieux et dont la situation explique la vogue dont elle jouit, aux yeux des habitants de la capitale qui viennent y prendre des bains de mer, en plein Océan, ainsi qu'ils disent, nous voici bientôt par le travers de la Peña de Cintra. Sur son sommet on distingue sans peine l’ancien couvent, aujourd’hui palais de Cintra. Nous laissons
successivement à bâbord les forts Saint-Julien,
San-Pedro, puis celui de Bugio à tribord, et nous voilà arrivés devant Belem, devant cette merveille d'architecture, bijou sculpté qui baigne ses pieds dans les flots.
Le 2 août, à midi, nous débarquions sur les beaux quais de cette magnifique ville.
Notre premier soin fut de nous rendre à l’École
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polytechnique : M. Barboza du Boccage nous en fit les honneurs avec la plus charmante amabilité. Il est vrai que nous n’étions pas étrangers pour lui. Nous pûmes fort à l’aise admirer les magnifiques salles dont il a dirigé et l’édification et l’arrangement. Les collections sont riches en sujets rares parfaitement montés et conservés; il est fâcheux. que le personnel soit insuffisant, car il reste bien des matériaux à cataloguer et à placer. Nous vimes là les splendides exemplaires de cette curieuse et gigantesque éponge, que Kent a fait connaître sous le nom de Askonema Setubalense, et que les pêcheurs de Sétubal ramènent assez souvent en retirant leurs lignes. Naturellement M. du Boccage nous donna toute espèce de renseignements sur le genre de pêche que les marins de ce petit port exercent; il fit plus: il nous remit des lettres pour le capitaine de port, pour quelques-uns de ses amis et enfin pour son fils, capitaine du génie, qui précisément se trouvait en ce moment en cette ville, chargé d’y faire des études relatives à la défense des côtes. | Après une très longue visite, nous sortions de cet établissement, qui est un des plus beaux de l'Europe; nous y avions remarqué bien des choses qui prouvent que le Portugal tient un rang distingué parmi les nations les plus savantes et les plus civilisées, et que ce pays marche avec distinction dans la voie du progrès scientifique.
Nous en eûmes peu après une autre preuve bien
significative, lorsqu’en cherchant un ami, officier
de la marine portugaise, M. de Britto Capello, on
nous apprit qu’il était parti la veille comme mem-
bre d’une commission scientifique chargée d’ex-
plorer à fond la Sierra de Estrella, sœur de la nôtre en quelque sorte, puisqu'elle était instituée dans un but à peu près semblable. J'aurais été heureux de revoir cet ami, de lui entendre parler du beau voyage qu’il vient d’exécuter, car il y a quelques mois à peine qu'il est de retour à Lisbonne, après avoir traverse le continent africain.
Pendant notre séjour à Lisbonne, il fut décidé que le professeur Léon Vaillant se rendrait à Sétubal pour obtenir les renseignements qui pourraient nous permettre d'opérer quelques dragages sur les lieux mêmes où se trouvent les squales, dont la pêche constitue une des industries de cette localité: Il s’y rendit par le chemin de fer et se trouvait de retour à bord le 4 août au soir.
Il avait arrêté un bateau de pêche dont le patron avait la réputation d’être le plus expérimenté de tous les pêcheurs du lieu, et nous avions aïnsi toutes les chances possibles pour réussir, car le temps paraissait devoir se maintenir au beau.
Le lendemain, $, nous sortions du Tage et, après avoir doublé le cap Espichel, nous mettions le cap sur la petite ville de Cezimbra, où nous devions
prendre Joan Correa, notre homme engagé et son
bateau monté par huit matelots.
Vers 4 heures de l’après-midi, nous passions
devant le fort d’Arabida. Cezimbra, petite ville habitée par des pêcheurs, est cependant fortifiée; elle se trouve au fond de la baie à peine dessinée qui est située à l’est du fort; adossée à des collines d’aspect assez gai, elle se présente gracieuse et pittoresque; c’est le sujet d’un joli petit tableau, vue d’où nous sommes.
Tout autour du Travailleur, sur une mer assez calme, une foule de bateaux se livrent à la pêche; nous cherchons parmi eux celui qui doit nous rejoindre; nous le distinguons bientôt des autres à
la manœuvre qu’il exécute pour se rapprocher de
nous. Aussitôt qu’il eut accosté, Correa s’élance à bord ; nous donnons la remorque à son embarcation, et nous voilà faisant route sur ses indications pour les lieux où doit s’effectuer la pêche. Cependant il était déjà tard quand nous nous
éloignons de Cezimbra, et la nuit vint avant que
le but fût atteint; notre guide ne pouvant plus distinguer les remarques à terre au moyen desquelles
il reconnaît d'habitude ses lieux de pêche, force
nous est d'attendre au lendemain.
Le 6 au matin, des points de repaire sur la côte ayant permis à Correa de se placer en bonne position, par plus de mille mètres de fond, pour rencontrer les poissons des espèces que nous venions chercher, aussi bien que les Askonema qui se trouvent sur les mêmes fonds, les lignes amorcées d'avance avec des sardines furent mouillées.
Surmontant l’exécrable odeur de poisson pu-
à up dpi tailaiubes fsétiailt sé éiii néées
tréfié qu’exhalait le bateau portugais, MM. L. Vail-
lant et Viallanes s’y installèrent, afin de noter avec soin toutes les particularités et les incidents d’une pêche si particulière. Au bout d’une heure environ, — c'était peu, pensions-nous, — les lignes furent relevées à la main, opération longue et pénible : le résultat fut assez heureux; 21 squales étaient accrochés aux hamecons, ils appartenaient aux genres Centrophorus et Centrocymnus et étaient de trois espèces. Les pêcheurs nous dirent qu’ils les nommaient Licha, Zapata, Reganada; ils en prennent encore trois autres qui ne figuraient pas parmi les capturés, ils les appellent Carocho, Albafare et Prepgo.
Indépendamment de ces grands poissons, la ligne ramenait aussi quelques individus d’un Gadide, la Mora Mediterranea, espèce très rare que Correa nous désigna sous le nom de Brofa.
Pendant cette pêche, nous n’étions pas demeurés oisifs à bord; on avait mouillé une drague par cette même profondeur de 1224 mètres, et quand elle fut relevée, nos Portugais, enchantés de lavoir vu rentrer, bien payés et paraissant très satisfaits, furent congédiés.
Nous fimes route pour remonter vers le nord; assez avant dans la soirée, nous perdions de vue le feu du cap Espichel.
Le lendemain matin nous étions hofs de vue de toute terre ; la brise, venant du nord, était assez fraîche; néanmoins, vers 11 heures et demie, nous trou-
vant à 15 milles dans le O.-N.-O. des Berlingues, par 2590 mètres, une drague est envoyée au fond avec quatre bouteilles à eau espacées de 600 en 600 mètres. On en relève trois; puis par suite des brusques mouvements du navire causés par une mer assez grosse, la fune se rompt et nous perdons notre drague, fait d'autant plus regrettable qu'il était désirable d’obtenir quelques représen tants de la faune de cette région, située le long de la côte de Portugal.
Ce fut ce motif qui détermina, le surlendemain 9, l'immersion d’une autre drague par 1430 mètres; la veille, l’état de la mer ne nous avait permis d’oser la moindre tentative. Celle-ci fut également vaine, car il faisait encore trop mauvais temps pour que l'instrument pût arriver au fond.
Ces expériences n’en étaient pas moins instructives, car elles nous apprenaient que, dans de semblables circonstances, si l’on veut absolument ten-
ter quelque chose, il est nécessaire d’employer de
petits engins surchargés de poids relativement lourds et placés de distance en distance sur une grande longueur de la fune, dont on doit filer au moins deux fois la profondeur indiquée par la sonde. Il est en outre indispensable de laisser pour la descente un temps beaucoup plus prolongé que d'habitude et, ce qui est plus diffcile, de chercher à maintenir le navire le plus près possible du point d'immersion. Pour obtenir cet effet, il nous semble que l'instrument que nous avons proposé