CHAPITRE V
LA TROISIÈME CAMPAGNE DU « TRAVAILLEUR », LES CÔTES NORD DE L'ESPAGNE, LES CÔTES DU POR- TUGAL, LES CÔTES DU MAROC, LES CANARIES, MADÈRE, LE GOLFE DE GASCOGNE.
Nous n'avions pas espéré en vain lorsqu’en quittant le Travailleur en août 1881 nous lui disions au revoir. Les résultats obtenus pendant les deux premières campagnes avaient été trop importants pour que la continuation de l’œuvre ne fût pas décidée.
Le 2 juillet 1882, rendez-vous était donné à
Rochefort, et ce fut ce jour-là que nous fimes connaissance avec le nouveau commandant du bâtiment, M. Parfait, avec MM. Festy, de Rocquancourt, Carmichaël Rangier et Paulze d'Ivoy, composant l'état-major qui avait remplacé celui que nous avions connu les années précédentes.
La commission était composée de M. A. Milne-
Edwards, président, M. M. de Folin, M. Paul Fischer, M. Sabatier et M. Viallanes. M. Sabatier ne vint que jusqu'au Ferrol.
Le lendemain 3, à 3 h. 30 de laprès-midi, le Travailleur, ayant largué toutes les amarres qui le retenaient le long des rives de la Charente, prend ses poudres, puis met en route, salué par les parents et les amis, venus pour assister au départ.
Descendant rapidement le fleuve, nous passons devant Martrou, puis devant Soubise; enfin nous laissons Fourras derrière nous. À 8 heures, nous trouvant sur la rade de l’île d’Aïx, nous envoyons nos lettres à bord du stationnaire, ayant pu y ajouter quelques mots encore avant de prendre la mer. C’est à 10 h. 40 que nous pouvons dire que nous nous y trouvons, car c’est à ce moment que le point de départ est pris au moyen des trois relevements suivants, qui, portés sur la carte, le donnent très exactement :
Feu de Chassiron, au S., 650 E.
Haut banc du Nord, au N., 100 O.
Feu de Chauveau, au N., 74 E.
La mer est belle, rien ne s’oppose à ce que nous passions une bonne nuit. C’est sur cette réflexion que nous descendons nous coucher.
À 1 h. 20, le feu de Chassiron disparaît, tout va bien, le navire file ses six nœuds.
Vers 7 heures, on apercevait une épave, et ce qui la rendait surtout intéressante, c’est qu’elle
paraissait surmontée d’une croix. Gouvernant sur elle, Ze Travailleur s’est bientôt rapproché d’une sorte de plate-forme supportée par d’assez fortes pièces de bois. Après avoir stoppé, un canot est mis à la mer, on visite avec soin l’épave sans rien trouver qui puisse expliquer la structure et l'usage auquel était destiné ce singulier assemblage de bois de dimensions diverses.
Dans l’après-midi, les vents passent au nord-ouest en fraichissant, la mer grossit, devient houleuse. Ceci fait naître des appréhensions sur les opérations que nous pourrions bientôt commencer. …
Nous avons eu plusieurs bâtiments en vue pendant cette journée, ce qui n’a rien de surprenant, car notre route croise à peu près celle des navires quittant les ports de France et qui veulent sortir du golfe et celle des navires qui y rentrent.
Le lendemain 5, le vent vient toujours de l’ouest ou ouest-nord-ouest, et dans la matinée nous rece-
vons quelques grains, la mer est houleuse. Dans :
l'après-midi, vers 3 h. 25, aperçu la terre dans le
sud. À 6 heures et quelques minutes, sondé pour.
la première fois, trouvé 112 mètres. À 9 h. 30, un troisième sondage par 176 mètres est exécuté.
Enfin à 9 h. 46 on opère un quatrième sondage, relevant le cap Peñas au S., 46° O., trouvé le - fond à 236 mètres. Les vents sont alors au O.-S.-O. Cependant le temps n’est pas encore mauvais; nous nous couchons avec l'espoir qu’il n'empirera pas;
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dans cette saison, les coups de vents sont rares et de peu de durée : c’est ce qui nous rassure.
Le 6 juillet au matin, la brise a un peu molli. A 6 h. 15, stoppé, sondé par 564 mètres. On envoie un chalut sur le fond, il ramène une assez riche récolte d'animaux. Nous retrouvons les charmes si prisés de nos pêches antérieures et nous nous absorbons dans leur examen et les soins de leur conservation. Pendant ce temps, un sondage s'exécute un peu avant 8 h.; il accuse 614 mètres. À :12 h. 20, nouvelle sonde de 608 mètres. Au
retour de l’appareil, on envoie le chalut sur le
fond en relevant le cap Peñas au S. 23° O. Les résultats sont de même très satisfaisants : nous obtenons surtout un assez grand nombre d’exemplaires de Calveria d’une très grande taille.
Bien que les officiers actuels du Travailleur n’aient pas encore le feu sacré et qu’ils aient paru quelque peu indifférents au succès du premier dragage, celui-ci paraît les impressionner davantage; ils s’éronnent de l’étrangeté de certains organismes tout nouveaux pour eux. On peut déjà sentir qu'ils prennent goût aux recherches, et l’un d'eux, s’extasiant sur la valeur attribuée aux Calverias larges comme de petites assiettes, prétend qu’il serait bien intéressant de pouvoir dire qu’on en a mangé et demande qu’on lui en abandonne pour les mettre à une sauce quelconque. La plaisanterie lui fut souvent rappelée depuis.
Cependant, tout entiers au triage de nos cap-
DE FOoLIN. — Sous les mers. 13
tures, nous ne nous apercevions pas que le temps se couvrait, que la mer devenait plus houleuse. Ceci ne fut bien évident pour nous que lorsque nous voulümes donner un autre coùp de chalut, ce qui eut lieu malgré tout, vers 4 h. 50, par 12 mètres, relevant le cap Peñas au S. 23° O. Cette fois, l'appareil avait rencontré des roches : il en ramena en effet un fragment pesant de 15 à 20 kilogrammes, mais il y perdit la plus grande partie de sa poche et revint à bord fort endommagé dans son armature; la houle aïdant, il avait assurèément travaillé très péniblement sur le fond.
La nuit n’est point belle. À 2 h. so, da le feu du cap Nesro.
Dans la matinée du 8, la brise d’ouest est très.
fraîche, la mer grosse, le baromètre baisse, toute opération est impossible. C’est ce qui fait décider une relâche à Gijon, dont nous sommes assez rapprochés. On fait route sur le cap Torres et nous
mouillons sur la rade de cette ville d’assez bonne.
heure. Ce mouillage n’est pas des meïlleurs, et dans le port même, pendant l’hiver, les navires qui y viennent sont obligés de prendre des précautions, bien qu'ils puissent s’amarrer sur des corps-morts d’une assez grande force.
Le Travailleur était resté dans la partie ouest de la rade, à une assez grande distance de la ville. Aussitôt après le déjeuner, une embarcation nous
mène à terre. Pour entrer dans le port, il faut évi-
ter des chaînes de récifs, sur lesquels la mer brise