‹ Sous les mers; campagnes d'explorations du "Travailleur" et du "Talisman,"Chapitre 68 sur 99 · TIR · texte numérisé non relu

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bord vers midi, mais il rentre tout à fait tordu et démoli. Jamais la tension de la fune n’avait été aussi forte, le treuil à torpilles qui sert au déroulement fut renversé, dans les débris du filet un énorme caillou était demeuré.

Ces groupes des Fariloes, des Estrellas et des Berlingues ne sont que des roches ou plutôt des fragments de roches qui semblent des parties brisées, violemment déchirées, séparées d’une masse que quelque cataclysme a lancée dans les airs et qui a éclaté, répandant des débris aux arêtes saillantes, aux pointes aiguës. Seule, la grande Berlingue se montre sous un aspect un peu plus respectable, et ne se présente pas avec une mine aussi révolutionnaire, au moins elle paraît actuellement à peu près sagement posée, et on a pu bâtir un phare sur le point le plus élevé. Cependant l'accès en est difficile et l’on ne peut pas toujours y atterrir. Avec l'état de la mer, il ne fallait plus songer à renouveler des tentatives de dragages sur ce fond, qui doit être aussi découpé et hérissé que les parties émergées que nous avions sous les yeux.

Nous mettons en route en gouvernant pour nous rapprocher de la côte du Portugal, près de laquelle nous trouvons la mer moins grosse. Notre chemin se fait assez tranquille pour que nous puissions jouir à notre aise du spectacle qui se déroule sous nos yeux. À terre nous distinguons facilement les falaises rocheuses et assez élevées du cap Car-

voeiro, puis celles qui se prolongent jusqu’au cap Roca, s’abaissant et se relevant successivement. De temps en temps elles s’interrompent pour laisser dans les brèches les terres descendre jusqu’au rivage et y former de petites criques, seuls accès par lesquels le pêcheur peut communiquer avec la mer. On les reconnaît aisément à leur teinte argentée qui tranche sur le fond roux des coteaux et les nuances violacées des roches. Vers 2 heures, dominant les ondulations de la croupe des terrains qui couronnent une haute falaise, apparaissent les clochers du palais de Mafra : on dirait, dans les vapeurs qui les enveloppent et dans leur demi-teinte qui se détache à peine du fond bleuâtre des montagnes lointaines, une haute voilure de navire; l’effet est remarquable et l’illusion parfaite, nous en jouissons pendant assez longtemps. Enfin les profils derrière lesquels se cachaient le palais et la ville leur permettent de se montrer, et le gigantesque édifice étale son immense façade, au centre de laquelle surgissent son dôme et ses hautes tours.

Non loin de Mafra, un peu plus au sud, dans un pli de terrain entouré d’une riche campagne, la petite ville d’Ericeira descend par une pente assez douce à peu près jusqu’à la mer, la distance qui en sépare les dernières maisons paraît en effet insignifiante. Son aspect est gai, elle fait un gracieux effet, vue ainsi du large; mais, on le sait, il faut se méfier des vues que l’on juge charmantes quand on

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en jouit ainsi. Est-ce un sentiment instinctif qui porte l’homme à admirer tout ce qu'il voit à terre quand il est à bord d’un navire, étant bien plus fait pour la vie sur le sol que pour les agitations de l’élément liquide? ce qu’il y a de certain, c’est qu'en y touchant on perd bien des illusions.

Vers 3 heures, la chaîne de Cintra nous reste par le travers; sur le piton le plus élevé, l’ancien couvent, aujourd’hui palais, domine entièrement l’horizon, bordant ses précipices, qui descendent parfois verticalement jusqu’à la petite ville du mème nom bâtie sur le flanc de la montagne.

Ville aux jardins délicieux qui en font pendant la belle saison la résidence préférée de tous les riches habitants de Lisbonne.

Vers 4 heures du soir, les montagnes de Cintra se sont défilées, le palais ne se montre plus qu’en profil et quelques contreforts s’abaissant assez lentement viennent reposer leurs dernières croupes sur la falaise élevée et assez brusquement découpée qui forme le cap Roca. À $ heures, nous doublons le cap Razo déjà en dedans du Tage, pointe basse qui ne présente rien de remarquable.

La brise du nord a repris de la fraicheur, elle devient de plus en plus forte, et lorsqu'après avoir passé devant Cascaès, nous nous trouvons par le travers d’une partie de la côte qui est trop basse pour nous abriter, nous recevons une si forte rafale que /e Travailleur, qui, entre autres défauts, a celui de donner facilement de la bande, s'incline

tellement que notre marche est presque arrêtée, les pales d’une des roues se trouvant éventées, tandis que celles de l’autre sont complètement noyées. |

À 8 h. so, mouillé devant les quais de Lisbonne.

Pendant ce nouveau séjour en cette belle ville, qui de plus est curieuse et intéressante à visiter, M. de la Boulaye, notre ministre en Portugal, fut pour nous de la plus gracieuse amabilité.

Il nous conduisit chez Sa Majesté le roi dom Luis, auquel il avait fait savoir que nous ne devions rester que quelques heures au mouillage et qui daigna nous accorder une audience immédiate, sans avoir à subir les délais habituels que étiquette rend toujours très rigoureux. Le roi, écoutant en marin savant tout ce qui fut dit sur les recherches sous-marines, témoigna avec une grâce infinie du haut intérêt qu’il prenait à nos explorations, et son fils aîné, qui était à son côté, daigna nous dire qu’il avait lu avec plaisir tout ce qui avait été publié sur elles.

Sa Majesté la reine voulut, elle aussi, nous entendre; elle avait donné l’ordre de nous introduire auprès d'elle aussitôt que nous aurions reçu congé du roi. Son plus jeune fils se trouvait là, : nous attendant aussi; tous deux exprimèrent leur satisfaction au récit de quelques découvertes dans les abimes et de quelques particularités les plus frappantes de nos recherches. L'accueil de la famille royale avait été tel que nous sortimes du palais

d’Ajuda charmés et reconnaissants de la réception qui nous y avait été faite.

M. de la Boulaye ne s’en tint pas là; il nous mena ensuite chez un Français, M. le vicomte Daupias, qui voulut bien nous faire lui-même les honneurs de son magnifique musée, non pas une galerie d’amateur, mais un musée comme bien des capitales n’en ont pas. De splendides salles renferment plus de trois cents toiles, dont beaucoup sont des œuvres capitales; nous nous réservons d’en parler ailleurs avec quelques détails.

Enfin le soir, l’aimable ministre de France nous réunissait à diner au palais de l’ambassade. Nous y trouvions le major Serpa Pinto, aujourd’hui colonel et aide de camp du roi, qui depuis quelques jours seulement était de retour d’un voyage

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