III. — Les côtes du Maroc
Le 30 juillet nous sommes par le travers de la cote occidentale du Maroc, vents de S.-O.; le temps est brumeux, mais dans la matinée il devient
beau vers 11 heures. À midi, les vents passent au nord, stoppé pour sonder et draguer par 630 mètres, sable vasard. À 2 h. 50, sondé, ÿ30 mètres; envoyé le chalut, qui est de retour à 4 h. 40. Bons résultats, Poissons, Crustacés, Calverias et autres Échi-
nodermes, etc.
Le 31, brise de N.-O., puis d’O., mer belle; à
. midi 10, nous trouvant à la hauteur de Mazaghan, sondé et trouvé fond de vase par 900 mètres; immergé le chalut et une petite drague qui rentrent à bord à 4 h. $$. À $ h. 30 le chalut et la petite drague retournent sur le fond par 1340 mètres; excellents dragages, très remarquables par les Polypiers et les Crustacés qu’ils ramènent.
Le mardi 1° août, beau tethps, belle mer, vents variant de l'O. au N.-E. À midi, stoppé, sondé, trouvé le fond à 2030 mètres; à midi 45, mouillé le chalut, filé 2700 mètres de fune, il est à bord à 2 h. ro. Nous retrouvons sur les tamis, après
. le lavage, quelques spécimens de ces Rhizopodes
- nus, déjà rencontrés dans les vases en 1880 et 1881, auxquels nous avons donné le nom de
Bathypiopsis : l’un d'eux est caractérisé de telle:
sorte que nous l'avons appelé B. astrorhizoïdes (fig. 22).
Fig. 22. — Bathy-piopsis astrorhizoïdes, de Folin.
Le 2 août, vents de N.-E., temps légèrement brumeux, mer houleuse; à 8 h. 7, sondé, fond par 2300 mètres; à 8 h. 30, immergé le chalut: à midi 50, il rentre à bord, rapportant un poisson
d'une forme très particulière et qui s'écarte certainement, largement de tout type connu : il est d’un beau noir soyeux, on le dirait recouvert de velours, sa gorge forme une poche énorme en dessous de la tête, son corps est relativement petit et efflé. (Notre collègue, le professeur Vaillant, Pa nommé Eurypharinx pelecanoides.)
A 1 h. s, sondé, 2200 mètres; 1 h. 34, immerot le chalut, il est de retour à bord à $ h. 28. La pèche a été bonne, elle a produit de beaux Crustacés, une Holothurie d’un très beau violet qui mesure plus de 40 centimètres en longueur et beaucoup d’autres animaux intéressants, en particulier de splendides éponges Holtenias (fig. 21) et autres.
Le 3, mer belle, temps brumeux à ce point que nous nous approchons à 6 milles de terre sans apercevoir la côte, qui cependant est assez élevée. Ce n’est qu’à 8 heures, n'étant plus qu’à 3 milles de V’ile de Lanzarote (Canaries), que nous la distinguons, puis peu à peu la brume se dissipe, nous longeons le rivage. À 9 h. 32, sondé, fond de sable par 1200 mètres. À 10 heures, mouillé le chalut; à midi 15, il est rentré.
Nous passons devant la pointe Cucharas, les bourgades de San-Miguel-de-Teguise et de Feseguito, situées sur la montagne : en dessus de la première, un château bâti sur le piton le plus élevé
domine toutes les crêtes, cratères nus d’une couleur rougeâtre due sans doute au fer, qui paraît y être extrêmement abondant. Ces mornes dénudés sont comme polis, leur surface lisse ne laisse paraître que des stries rayonnantes partant de leurs sommets et indiquant le parcours des dernières coulées de la lave. À 11 heures, nous apercevons les ports d’Arrecife (fig. 23) et de Naos, dominés par le mont Blanco, un des plus élevés de Pile; à 2 heures, nous nous trouvons par leur travers. Nous distinguons au mouillage un grand bateau à vapeur. Les habitants des Canaries arment pour la pêche un assez grand nombre de goélettes, avec lesquelles ils prennent un poisson très abondant dans ces parages, qu’ils salent et font sécher et qui est fort goûté dans les îles et même en Espagne, où il en est porté des cargaisons considérables; il est consommé en guise de morue. C’est à Arrecife et à Naos principalement qu’on le charge pour cette destination; il est probable que le bateau à vapeur que nous voyons se trouve là pour en prendre une cargaison, car l’île ne produisant presque rien ne peut lui fournir que ces poissons secs ‘. À 2 h. 30, nous sommes par le travers de Guime, autre grand village bâti sur une crête sur- 1, Nous avons tente il y a quelques années d’engager les pêcheurs basques qui se dégoûtent de Terre-Neuve, à faire des essais aux Canaries et le long de la côte d’Afrique, particulièrement sur le banc d’Arguin. Cette pêche serait d’autant plus productive que pouvant se faire en toute sai-
son, on pourrait compter sur trois campagnes au moins chaque année au lieu d’une seule comme à Terre-Neuve,
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DE FoLIN. — Sous les mers.
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baissée. À 3 h. 30, nous passons devant la montagne de Hacha-grande, dont les pentes s’inclinent jusqu'aux rivages sud de l’île. Sur celles-ci ressort le cap Papagayo, que nous apercevons en donnant dans le détroit de la Bocayna. En même temps, par bâbord nous reste l’île Lobos; sur son sommet s'élève un phare, et derrière elle, mais embrumées, les montagnes de Fuertaventura et les rives nord de cette île, qui se prolongent jusqu’au cap Gorda. Après avoir doublé Papagayo, nous retrouvons, à la suite d’une baie assez profonde, les terres du sud de Lanzarote, qui courent encore vers l’ouest jusqu’à la pointe de Pechiguera, avant laquelle, dominant la falaise, se voit la tour d'Aquila.
Vers $ h. 30, les mornes de Fuertaventura sont très distincts : on en aperçoit plusieurs plans; à 6 heures, nous doublons le feu de Pechiguera (fig. 24), et peu après nous débouquons du canal.
Comme on doit bien le penser, nous avons donné plusieurs coups de drague dans le détroit par des profondeurs de 30 à 100 mètres. Ils nous ont procuré de très beaux Oursins du genre Diadema, des Polypiers, des Algues curieuses et de fort belles coquilles parmi lesquelles nous distinguons une Eulima fort jolie, qui s'y trouve en abondance. Nous la dédions sur place à notre excellent commandant (Eulima Parfaiti).
Pendant la nuit nous faisons route sur Ténériffe.
Le 4 août, brise fraîche durant toute la nuit;
pendant la matinée, la brume nous voile les terres; cependant nous sommes en position telle que nous devrions voir la Grande Canarie et Ténériffe. Ce n’est qu'à midi que nous apercevons cette dernière, sans voir le pic, qui demeure masqué par les nuages. Les brumes de ces parages sont dues à l'humidité prodigieuse qui, pendant la nuit, produit à terre une intense rosée, laquelle est vaporisée par le soleil du matin. À 2 heures, n étant plus qu’à 4 milles de terre, sondé par 700 mètres, envoyé la drague sur le fond. A 3 h. 30, le pic en vue. Nous trouvant par le travers de Saint-André, donné un second coup de drague sur un fond de roche et par 80 mètres de profondeur. À 4 heures, Santa-Cruz se dessine nettement, le pic se distingue très bien par-dessus le mont Esperanza. Vers 6 heures nous passons devant les batteries de San- Miguel del Pilar, de Santa-Isabel et de San-Pedro, et à 6h. 30 nous mouillons sur rade de Santa-Cruz.
L'ile de Ténérifle, de même que les autres Canaries, est de formation volcanique; elle est de forme allongée et s'incline à peu près du N.-E. au S.-O. La partie orientale est beaucoup plus
accidentée que les rives de l’ouest; les pointes
Antequera et Anaga au nord sont surtout tourmentées : elles présentent à l'œil des masses rocheuses, sapées, découpées, bouleversées par les agitations volcaniques qui les ont torturées, on peut dire, pour ne plus laisser subsister qu'un chaos de pointes aiguës, d’arêtes déchiquetées, de
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pentes verticales ou en surplomb, de précipices, de ravins tortueux qui ne sont accessibles qu'aux oiseaux de proie et à ceux de mer.
Tout cela, comme ton général, revêt une teinte d'oxyde de fer qui parfois passe au brun foncé et qui souvent laisse paraître des points d’un beau vert, dus à la présence dans les crevasses de très remarquables Euphorbes qui croissent partout où quelques parcelles de terre ont pu s’amasser. Cependant, dans quelques endroits, des sentiers rampent sur les parties basses de la roche qui s'élève à pic. Ils servent de communication entre la ville et quelques petits villages bâtis au bord de la mer dans des retraits de la montagne, sortes de baies que la masse a laissées vacantes en poussant deux pointes avancées. Parfois aussi ces parties planes ne sont que le débouché d’une barranca. C'est ainsi qu'on nomme ces ravins profonds et encaissés, qu’on dirait taillés à coups de hache dans la montagne et dont les parois verticales sont en certaines places élevées de quelques centaines de mètres. Ce sont des fossés gigantesques, tortueux, accidentés, au fond desquels les eaux se réunissent pour se rendre à la mer pendant les pluies. Du côté du sud au contraire les terres s’abaissent par des pentes allongées jusqu’à la mer; elles descendent ainsi du sommet du mont Esperanza, qui est la dernière croupe de la chaîne semblant former la principale arête de l’île. En avant et en arrière de la ligne de faîte, des contreforts mouvementés
s’'étagent pour arriver graduellement jusquà l'Océan. C’est au-dessus de ses profils, quand on se trouve devant Santa-Cruz, que se montre le pic de Teide. Il paraît à peine en dominer la ligne, et pourtant il est beaucoup plus élevé que les croupes qu’elle dessine : c’est qu’il est situé sur l’autre côté de l’île, où nous le retrouverons.
Santa-Cruz était pour nous une vieille connaissance, que nous retrouvâmes à peu près telle que nous l’avions vue il y a quelques années.
Le 7 août, à 6 h. 45 du matin, appareiïllé; la pointe Anaga doublée, nous nous éloignons de terre. À midi 40, stoppé, sonde; fond à 3700 mèétres; immergé la drague en filant 4600 mètres de fune. Elle est de retour à bord à 7 h. 10 du soir, sans son filet, qui a été arraché; il ne reste, dans un lambeau tenant encore au fer, qu’une petite éponge.
Le8,à7h. 12, sondé, trouvé le fond à 3850 metres. À midi 10, sondé de nouveau par 4063 mètres. Pendant la nuit nous avons passé à 15 milles dans l’ouest des îles Salvages. À 1 heure, fait route sur les îles Désertes.
Le 9,à sh. 12 du matin, sondé : le fil se casse, nous en perdons 2000 mètres; à 5 h. 44, sonde de nouveau par 4300 mètres. À midi, nous nous trouvons près des îles Désertes. Passé l'après-midi à draguer sur des fonds situés à environ 100 mètres: obtenu des résultats assez intéressants.
Vers 4 heures, en vue d’une grotte paraissant
assez profonde, on arme une embarcation pour aller la visiter; bien examinée, elle ne présente rien de remarquable. L’accès de Pile est impraticable : des roches aussi verticales que des murailles s'élèvent à une quarantaine de mètres.
L'aspect de ces masses rocheuses excite la curiosité et l’étonnement. Elles ont été poussées au-dessus des eaux avec une brusquerie que dénotent les détails caractéristiques de leurs découpures aussi bien que les accidents de leurs surfaces, qui se sont refroidies si soudainement, que nul épanchement n’a eu le temps de venir former des rives. Leur couleur, où l’on déméle tout d’abord des veines et des nuances de bleu, de violet, de brun, de rouge, de jaune et de blanc, est attrayante, ce qui fait qu’on l’observe avec attention et que l'on finit par la trouver digne d’être remarquée, surtout parce qu’elle est peu commune.
Elle va bien du reste à ces murailles presque droites, qui sont demeurées fermes, telles que le soulèvement les a fait surgir, et sur lesquelles rien n'a pu s’altérer ni se décomposer assez pour donner lieu à quelque élément de terrain, sur lesquelles en conséquence n’apparaît nulle trace de végétation.
Des pigeons d’une espèce qui n’a pu être déterminée habitent quelques trous ou quelques crevasses de ces rochers; nous en fimes lever un certain nombre, qui revenaient assez vite au gîte : peut-être couvaient-ils ? De quoi vivent-ils? Vont-
ils à la pâture jusqu’à Madère pour revenir à leurs habitations des Désertes ? On ne le sait pas encore.
Ils ne sont pas sans doute les seuls animaux vivant sur ces ilots, qui doivent avoir à eux une petite faune particulière; évidemment elle ne peut être qu’assez restreinte. Néanmoins il serait fort intéressant de étudier. |
Ces îles s’abaissent dans les flots de même qu'elles en sortent. Cependant, dans le nord de la Grande Déserte, se trouve un point de débarquement qui sert quelquefois à des habitants de Madère amateurs de chasse, lorsqu'ils viennent tirer des lapins, qui sont fort nombreux sur un espace excessivement limité. Cette chasse est dangereuse, car le plateau élevé, seule partie couverte d'herbe, sur lequel on poursuit le gibier, est des plus restreints et se trouve entouré de précipices hérissés par les pointes aiguës de la roche, qui présente partout, comme nous l’avons dit, le chaos d’un soulèvement brusque et instantané.
Pendant la nuit nous demeurons à petite distance des Désertes, c’est-à-dire de l’île Bugio, la plus au sud, de la Grande Déserte au centre et de Chao au nord; elles ne sont séparées les unes des autres que par d’étroits chenals.