‹ Sous les mers; campagnes d'explorations du "Travailleur" et du "Talisman,"Chapitre 71 sur 99 · MADÈRE · texte numérisé non relu

MADÈRE

Nous nous trouvons sur la chaussée qui relie Madère aux Désertes. Envoyé le chalut sur le fond; il revient à bord le filet déchiré, et il a fallu prendre de très grandes précautions pour le ramener. Néanmoins un autre est immergé, et il rentre dans un état pire que le premier : les fers en sont tordus et le filet est en morceaux, cependant il rapporte deux blocs de pierre dont l’un est volumineux, de plus une abondante récolte de Crustacés, Mollusques, Spongiaires, Coraux, etc.

De Madère nous sommes aperçus, et la Douane s'émeut, ne comprenant rien à nos allures : elle expédie en reconnaissance un petit bateau à vapeur, qui s'approche le plus qu’il peut, sans trop cependant découvrir ses intentions, et, après un attentif examen de notre Travailleur, il s’en retourne sans nous avoir parlé. Nous nous rapprochons de Madère, gouvernant sur son extrémité, l’île Fora, dont le sommet porte le phare de San-Lorenzo. Au large, à 24 milles, on aperçoit les terres de Porto-Santo. Longeant la côte, nous passons devant le village de Carrical, et peu après nous avons en vue Machico, bourgade où aborda Machin, le héros des romanesques événements auxquels on

doit la découverte de l’île. !

Nous arrivons devant Santa-Crux, autre village bâti sur une des rares pointes accessibles de cette côte, si bien défendue par des falaises raides et presque toujours verticales, ressemblant à une longue suite de remparts. Enfin, après avoir doublé le

cap Garajao, le Travailleur mouille devant Funchal, à 4 h. 40 du soir.

Madère est une île des plus remarquables par suite de l’extrème déclivité de toutes les collines, qui, en s’étageant les unes à la suite des autres, finissent par atteindre des altitudes considérables. Son climat est d’une douceur remarquable et contribue à entretenir une splendide végétation sur tout son sol, malgré une nature si tourmentée qu’il est presque impossible d'y établir des routes. Nous

recûmes à Madère l'accueil le plus hospitalier du

gouverneur, vicomte de Villa Mendo.

Le 13 août, à 11 h. so, nous appareillons et faisons route au N. 45° E. du monde, sur Porto- Santo, que nous apercevons devant nous. Vers s heures nous ne sommes plus qu’à $ milles de cette île. En la longeant, nous jouissons de l'aspect pittoresque qu’elle présente : les pics d’Anna-Fereira, de Castello, de Focho et Juliano se profilent les uns à la suite des autres; la capitale Villa-Baleira se détache au bas des contreforts du second; nous doublons l’île de Cima et nous nous éloignons du groupe, que la nuit enveloppe bientôt dans son obscurité. |

Le 14 août, temps à grains; en marche sous les deux chaudières pour rallier la côte de Portugal.

Le 15, temps nuageux, à grains, mer un peu

houleuse; gouverné pour passer sur le banc de

Corringe.

Le 16, brise de nord, très fraiche, mer grosse.

Le 17, brise encore très fraîche pendant toute la nuit. Le Travailleur a beaucoup fatigué. |

À 7 h. 55, aperçu le feu du cap Espichel au N. 13° E., celui du cap Sinès au S. 61° E.

Le 18 août, 1 h. 30 m., le feu Bugio en vue, puis ceux de Guia et de San-Julian. Au jour, fait route pour Lisbonne; à 7 h. 42 mouillé sur la rade de cette ville. Travaillé immédiatement à faire du charbon.

Le 19, nous quittons le mouillage à 4 h. 45.

Nous sommes en dehors du Tage avant le coucher du soleil. Toute la nuit, mer houleuse; le 20, à 1 heure, relevé le feu des Berlingues et celui de Carvoeiro, perdu de vue celui du cap Roca. . Au jour, il vente grand frais, la mer est grosse;

nous nous maintenons sur les grandes profondeurs, afin de pouvoir sonder et draguer si quelque embellie le permet, mais le temps reste le même pendant toute cette journée.

Le 21,à 6 h. 27, sondé, trouvé fond à 2200 mètres, vase molle; immergé le petit chalut, vers io heures il revient à bord complètement entortillé avec la fune. Opérarion nulle. À 10 h. 36, sonde pat 2140 mètres; à II h. 10, envoyé le chalut en pêche : en le relevant il s'accroche sur le fond, et, malgré toutes les précautions que le commandant fait prendre, la fune se rompt sur

une épissure à soo mètres de l'engin. En examinant la rupture, on trouve du sable et une coquille dans les fils de caret étoupés. Cette particularité donne l'éveil, et, consultant le point de midi, on remarque que le navire doit actuellement se trouver sur un fond de 400 mètres. Il est clair que le chalut a êté trainé sur une pente remontant de 2000 à 400 mètres, qu’il a rencontré sur cette déclivité un obstacle contre lequel la fune est restée la plus faible.

Le 22, à $ h. 15, sondé, fond 140 mètres. A I h. 28 m., le fond se trouve à 800 mètres, sable ; immeroé le chalut.

Le 23, à 7 h. 10, sondé :325 !mètres/isablese* 8 h. 3, la sonde donne 1100 mètres, fond de vase; immergé le chalut; à sa rentrée, il ne rapporte que quelques Échinides. La nuit avait été fort brumeuse; au jour le temps s’éclaircit.

Vers 4 h. 2, fait route pour aller mouiller en rade de Vigo; à 8 h. du soir, l’ancre est au fond.

Le 24, nous nous trouvons sur cette belle et vaste rade de Vigo, célèbre par l'affaire des galions chargés d’or et de marchandises précieuses qui, maloré leur belle défense et lappui de quelques bâtiments français, furent coulés avec toutes les richesses qu'ils contenaient. Que sont-elles devenues? nul ne le sait. Selon les uns, elles furent enlevées par les Espagnols avant le combat; suivant d’autres, ce furent les Anglais qui parvinrent à en extraire une partie. Enfin, d’après une troi-

sième version, tout serait demeuré à bord. Mais le peu de succès qu’eurent les efforts faits par une Compagnie pour retirer des navires les valeurs qui y avaient été embarquées, prouve qu’elles ne s’y trouvaient plus quand les plongeurs avec scaphandres et lampes électriques descendirent dans les cales immergées pour les fouiller. Ils ne parvinrent à en extraire que fort peu de chose : quelques jarres d’indigo et des boulets complètement passés à l’état d'oxyde et aussi légers que s'ils avaient té en liège.

Le 25 août, à 10 heures, le Travailleur lève l’ancre et fait route pour sortir de la rade : il passe d’abord devant Cangas, que surmonte le mont Castello, puis laisse à bâbord Bayona et le cap Silleiro, pour s’engager dans la passe au nord des îles Cies; en en sortant, les îles Onza nous apparaissent alors à tribord. Fait route au N.-O. du compas. À 7 h. 20, aperçu le feu du cap Finistère, que nous avions reconnu avant la nuit, ainsi que le cap Nase.

Le 26, dans la matinée, en vue des îles Sisargas, puis de la tour d'Hercule. Le temps est mauvais : il est impossible de draguer. Passé devant le cap Prior; à 10 heures, le cap Ortégal apparaît : il est doublé vers 2 heures, et peu après celui des Aïguillones. L’apparence menaçante du temps, qui devient de plus en plus mauvais, nous force à entrer dans la baie de Barquero. À 7 heures. mouillé devant Vares, dont les hautes terres nous

protégeront parfaitement contre la grande brise :

de S.-O., qui souffle en tempête.

Le 27, à 6 heures du matin, quitté le mouillage

de Vares. Maloré la mer houleuse, nous avons

tenté quelques opérations : la première produit

peu de chose; pendant la seconde, l’engin rencontre des roches : il ne ramène à bord qu’un filet en pièces. Cependant nous trouvons une magnifique éponge; à la troisième épreuve, le même accident se reproduit.

Le 28 août, la houle est encore grosse. Cepen-

dant le temps devient de plus en plus précieux; il faut employer. À 6 h. 2, sondé, trouvé le fond à 2540 mètres. À 8 h. 33 m., 1300 mètres; mis la drague à l’eau : elle rentre à bord à 11 h. 17. A

11 h. 31, sondé, fond de sable à ro00 mètres; à

midi, renvoyé la drague sur le fond : elle est de retour à 2 h. 15; à 2 h. 26, sondé, 900 mètres, sable et rocher.

2h. 53, la drague retourne au fond.

3 h. 20, sondé, 860 mètres, sable piqué de noir.

La mer s'était embellie, et nos opérations ont pu s'effectuer assez bien; elles sont assez fructueuses : ce qui domine dans notre butin, ce sont les Cidaris et d’autres Échinides.

À 5 heures, nous faisons route pour Rochefort.

Le 29, encore deux sondages : le premier, à midi 35, par 190 mètres, fond de sable; le second, à 2 h. 14, ne donne plus que 154 mètres, également sur un fond de sable.

NZ,

Nous nous retrouvons donc sur la terrasse qui borde la côte de France, sur le littoral du département de la Gironde. En effet, entre 9 et 10 heures du soir, nous apercevons le feu de. Cordouan, puis successivement ceux de la Coubre et de la Palmyre.

Le 30, à minuit et demi, sondé, fond 26 mètres; à minuit 45, le feu de la Baleine en vue; à 1 h. 10, celui de Chassiron; à 3 h. 35, mouillé sur rade de l'ile d’Aix.

À midi 40, appareillé pour entrer dans la Charente; à 3 heures, le Travailleur s’amarre dans le port de Rochefort.

La troisième campagne d’exploration française de recherches sous-marines se trouvait accomplie, et, comme les deux premières, elle avait produit de précieux résultats. La science s’enrichissait de documents nombreux et importants; le champ des opérations s'était étendu, poussé jusqu'’assez avant vers le sud sur la côte de l’Afrique occidentale, parages qui n'avaient pas encore été explorés dans leurs grandes profondeurs. De plus, quelques dragages dans le golfe de Gascogne pouvaient, en se rattachant à ceux de 1880, permettre d'établir une série spéciale à la côte nord de la péninsule espagnole. Elle était, il est vrai, bien incomplète, mais elle n’en était pas moins utile, puisqu'elle servira comme acte préparatoire à de nouveaux travaux qu'il est indispensable d'exécuter pour obtenir une connaissance parfaite de la faune du golfe. Quel-

DE FoLIN. — Sous les mers. 16

ques efforts encore, et, sans beaucoup de peines, on y arrivera. Ce beau succès nous apparaît certain, et la campagne de 1882 nous sert encore en ceci, car elle peut être regardée comme une affirmation de cette perspective.

Merci donc au commandant Parfait, à l’étatmajor du Travailleur, à son équipage!

Espérons que l’an prochain nous nous retrouverons et qu'une nouvelle campagne affermira nos sentiments déjà si sympathiques.

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