‹ Sous les orangersChapitre 12 sur 24 · SUR LES JEUX DE MOTS · texte numérisé non relu

SUR LES JEUX DE MOTS

Il est des états dans le monde qui disparaissent successivement. Bien découper à table a été autrefois un talent qui procurait à son heureux possesseur le double avantage d'être invité aux meilleures tables et d'y manger les meilleurs morceaux.

On ne découpe plus à table, du moins à Paris.

L'homme élégant a joui pendant longtemps d'un grand succès dans le monde. Les conditions du rôle étaient assez difficiles. Elles ont été successivement fort simplifiées. On a remplacé les mains blanches par des gants jaunes; l'esprit, la saillie, la politesse, le savoir-vivre et le tact par « l'air froid » et « l'air

anglais; » la « jambe bien faite » par un pantalon bien coupé.

La chose, mise à la portée d'un plus grand nombre, a singulièrement perdu de sa valeur.

Je crois qu'elle va disparaître tout à fait.

Une société s'est formée qui se charge de faire des élégants au prix fixe de 45 fr. par mois.

La société fournit à ses abonnés tant de chapeaux, tant de bottes vernies, tant d'habits et de paletots par an, — le tout conforme à la dernière image du journal des modes.

La société fournit de plus un lorgnon.

Ça n'est pas plus difficile que cela. Vous donnez vos quinze francs par mois, et ça ne vous regarde plus; c'est à la société de faire de vous un dandy, un fashionable, un beau. On paye d'avance, car il pourrait se trouver des gens qui usurperaient et filouteraient un mois d'extrême élégance.

On est instamment prié de renouveler son abonnement avant l'expiration, en envoyant un mandat sur la poste. Faute de ce soin, on s'expose au sort de Cendrillon, lors de ce soir fatal et heureux, où, quittant le bal après minuit, elle se trouva subitement redevenue une souillon.

L'abonnement n'étant pas renouvelé, vous cessez

immédiatement d'être élégant. Plus de paletots ni d'habits coupés sur la dernière image du journal des modes ; on vous laisse avec un habit conforme à l'avantdernière image. Osez ensuite aller dans le monde!

Comme c'est compris! comme c'est intelligent d'avoir ajouté : « Et un lorgnon : » infirmité commode qui vous donne une impertinence facile, qui vous dispense de soutenir le regard d'un honnête homme que vous aurez choqué!

« Et un lorgnon! » On ne dit pas que cet instrument est pour ceux qui ont la vue basse; non, on le donne uniformément à tous les élégants. Cette infirmité fait partie du costume; on met son infirmité comme on met sa cravate.

J'ai quelques raisons d'établir qu'on trouverait dans les Guêpes de 1 840 :

« Orgues. Les grammairiens veulent qu'on dise : un des plus belles orgues. »

« Orgue, boîte au moyen de laquelle la police autorise les Auvergnats à moudre des airs par les rues. »

« Amour. L'amour naît de rien et meurt de tout. »

Les femmes sont bien loin de savoir jusqu'où va la timidité des hommes.

Voici un des secrets de cette timidité. Certes, je n'ai plus été embarrassé, après trente ans, pour dire aune femme, prise au hasard : « lia fait beau aujourd'hui, — moins beau qu'hier, cependant, — ou pour répondre à une femme qui m'offre du thé : « Merci, madame, je n'en prendrai pas. »

Mais lorsqu'on rencontre de ces femmes entourées d'une atmosphère qui vous grise tout d'abord; lorsque, conformément au programme arrêté des relations sociales, on ne doit, dans une première et une seconde visite, dire que des lieux-communs et des banalités ; lorsque, sachant très-bien que vous devez vous en tenir là, à peine de tomber roide mort sous un regard étonné; lorsque cependant il ne vous vient auprès de cette femme que des idées et des phrases de trentième visite; lorsque, sous ses regards et dans l'air brûlant qui l'entoure, vous sentez fleurir en vous des sentiments d'une primeur exagérée, comme les fleurs dans la serre chaude; lorsque, sachant trèsbien que, pouvant tout au plus lui dire qu'elle a une jolie robe, vous êtes forcé de serrer les dents pour empêcher de sortir des paroles comme : « Tu es belle! je t'aime ; » il est évident que vous vous sentez prodigieusement intimidé pendant que vous lui dites : « a fait bien froid aujourd'hui. » Vous êtes épon-

vanté de la musique que vous mettez à ces paroles.

Il n'est pas impossible dans cette pénible situation, que l'on évite de rencontrer une femme auprès de laquelle on éprouve cet étrange supplice.

Plus une femme est ravissante, plus elle a de beauté, d'esprit, de charme, moins on se décide à lui dire les phrases de programme.

On paraît indifférent, inintelligent; on la laisse pour aller voir des femmes qui ne vous inspirent que des sentiments, et des phrases graduées d'après l'ancienneté de vos relations.

Si l'on me disait à la chasse : « Voici une excellente perdrix, tuez-la, mais vous ne la mangerez que bouillie, — je n'armerais seulement pas mon fusil.

Il y a environ cent ans...

— Ah ! je sais ce que vous voulez dire.

— Peut-être.

— 1755. Vous voulez rappeler le tremblement de terre de Lisbonne, qui arriva précisément cent ans avant celui de Nice et celui de Brousse?

— jfullement.

— Il s'agit alors de la publication des deux fcre-

aiiers volumes de l'Encyclopédie, la source de tout mal, selon MM. Veuillot, Rupert, Nonotte, Coquille et Palouillet?

— Non.

— C'est donc à l'exil du parlement que vous \ oulez faire allusion?

— Pourquoi ferais- je une allusion à l'exil du parlement? Nous n'avons pas, grâce à Dieu ! de parlement qui s'expose à être exilé.

— Voulez-vous alors rappeler que, il y a juste cent ans, la France et l'Angleterre, aujourd'hui alliées, se faisaient une rude guerre en Amérique?

— Pas davantage.

— Alors, ce qui se passa de plus grave il y a cent ans, c'est le commencement de la triste guerre de sept ans amenée par l'Autriche?

— Dî lalem avertite casum! — Dieu me garde de rappeler de pareils anniversaires !

— La prise de Port-Mahon par les Français?

— Cela serait de meilleur augure.

— La bataille de Losowilz, gagnée par les Prussiens moins pacifiques qu'aujourd'hui?

~ Nullement.

— Ah ! j'y suis, vous voulez faire remarquer que les jésuites, chassés il y a près de cent ans, repous-

sent de toutes parts comme une mauvaise herbe mal arrachée.

-=- Je n'y pense seulement pas.

— Cela est cependant curieux : chassés d'Angleterre en 158! et en 1601, de France en 1594 et en 1762, de Portugal en 1598 et en 1759, de Russie en 1717 et en 181 7, de Chine en 1753, d'Espagne et de Sicile en 1767, supprimés enfin en 1773 par Clément XIV, qui mourut quelques mois après frappé par la vengeance divine, ils ne s'en portent que mieux aujourd'hui.

- Je ne suis pas si pédant; d'ailleurs, si un pape infaillible les a supprimés, un autre pape infaillible, Pie VII, les a rétablis. — Mais ce que je veux vous raconter n'a pas cette importance. Il s'agit d'un tonneau de bière et de vingt mètres de saucisson.

— Que ne le disiez-vousl

— Que ne me laissiez-vousdire!

— Alors, c'est le conte de Perrault, exagéré faute de pouvoir l'embellir, — trois aunes de boudin.

— Pas davantage.

— Alors commencez votre histoire.

— Elle serait déjà finie si vous ne m'aviez pas interrompu si opiniâtrement. — Il s'agit d'une cause destinée à devenir célèbre et qui va se plaider en Hollande.

Donc, il y a environ cent ans, une demoiselle Wilhelmine Terschelling, de Rotterdam, se promenait à cheval, à la campagne, dans la commune de Boxmeer. Son cheval s'emporta. Un homme qui l'accompagnait et qui devait l'épouser, s'écria qu'il donnerait cent ducats à celui qui arrêterait le cheval.

Les jeunes gens de Boxmeer qui jouaient aux boules ne l'entendirent pas, mais, voyant une femme en danger, ils se jetèrent au devant du cheval furieux. L'un d'eux fut renversé et blessé, deux autres reçurent des contusions; le cheval s'abattit, et la belle Wilhelmine roula dans la poussière en grand désordre. Un jeune homme qui passait par là jeta son manteau sur mademoiselle Terschelling si à propos, qu'aucun des sauveurs de la belle n'eut le temps d'apercevoir le bas d'une jambe admirablement tournée, excepté celui qui le cachait si à propos.

Mademoiselle Terschelling, transportée chez elle, passa quelques jours au lit, où elle réfléchit beaucoup, et voici quel fut le résultat de ses réflexions. Une enquête adroitement faite par une femme à elle lui donna la conviction qu'aucun de ses libérateurs n'avait vu le bas de sa jolie jambe, mais que l'homme au manteau l'avait en revanche énormément vu.

— Il ne peut y avoir au monde en même temps,

dit-elle, deux hommes qui aient vu mes jambes tant que cela.

Elle fit venir son fiancé et lui dit :

— Voulez-vous luer l'homme qui m'a jeté son manteau ?

Le fiancé s'écria :

— Qui, moi? Quelle horreur! etc.

■— Je pensais, dit-elle, que vous refuseriez. Alors je vais l'épouser, car, non-seulement il ne peut pas y avoir vivants à la fois deux hommes qui aient vu le bas de ma jambe, mais encore il n'y a que mon mari qui puisse l'avoir vu à ce degré. Au moment où je courais risque de la vie, vous avez offert cent ducats pour me sauver. C'est donc le prix que vous attribuez à ma main. En voici cent vingt-cinq dans cette bourse. Vous aurez fait une bonne affaire.

Elle fit ensuite appeler l'étranger.

— Monsieur, dit-elle, je suis riche, je suis jeune. Et elle rougit prodigieusement, en ajoutant une de

ces périphrases hypocrites par lesquelles une femme parle de sa beauté : « On ne me trouve pas désagréable. »

Elle pensait que cela veut dire : « Je suis belle, » et le renseignement qu'elle savait à ce sujet en possession de l'étranger lui causait une grande confusion.

— Ah! mademoiselle, s'écria l'homme au manteau, votre beauté seule...

— Au nom du ciel! monsieur, pas un mot sur ce sujet, du moins quant à présent. Il s'agit de m'épouaer très-vite. Je vois, monsieur, de la surprise sur votre visage... Cette précipitation vous inquiète peutêtre. Sachez bien que la seule cause qui me fait vous épouser aussi promptement... soyons franche... la seule cause qui me fait vous épouser est que vous avez vu le bas de ma jambe, et qu'il faut que le plus tôt possible l'homme qui a vu le bas de ma jambe soit mon mari. J'espère, monsieur, que vos bons procédés, dont je saurai me rendre digne, ne me feront jamais regretter un incident qui rend aujourd'hui notre mariage nécessaire. Vous m'avez rendu un grand service, monsieur; sans vous, tous les jeunes gens de Boxmeer auraient vu le bas de ma jambe, et comme je n'aurais pu les épouser tous, je me serais tuée. A propos, monsieur, si, par hasard, vous n'étiez pas libre, ou si je n'avais pas le bonheur de vous plaire...

— Ah! mademoiselle!...

— Taisez-vous ! s'écria Vilhelmine devenant toute rouge, taisez-vous, je vous en supplie! Ajournez tout en ce moment ou vous me verrez mourir de honte à vos yeux ; je vous disais donc que, si vous ne voulez

pas ou ne pouvez pas m'épouser, je donnerais ma main, ma jambe et ma fortune à un homme qui vous tuerait. Acceptez-vous, oui ou non?

— Oui, mille fois oui!... cent mille fois oui! Et soyez sûre que l'amour seul que m'inspirent vos charmes...

— Mon Dieu ! monsieur, comprenez donc la confusion où me jette toute expression admirative.

Le mariage se fit ; il fut comme tous les mariages, probablement. Du reste, je n'ai pas à ce sujet de renseignements bien précis.

Tous les garçons de Boxmeer furent priés à la noce et somptueusement traités.

La sage Wilhelmine Terschelling changea son nom en celui d'Eggericks. On assure que lorsqu'elle mourut, aucun autre homme que son mari ne pouvait se vanter d'avoir vu le bas de sa jolie jambe. Cependant elle fut toute sa vie tourmentée de la pensée que tous les jeunes gens de Boxmeer avaient failli le voir, et quand cette pensée lui venait, on la voyait subitement rougir sans cause apparente.

On trouva dans son testament un codicille ainsi conçu :

« Ma ferme, située au bord de la Meuse, restera à jamais, quel qu'en soit le propriétaire, frappée de la

servitude que voici : Tous les ans, le 13 mai, des tables y seront dressées, et on y servira à tous les jeunes gens de Boxmeer un tonneau de bière forte et vingt aunes du meilleur saucisson qui se trouvera dans la ville de Rotterdam.

» Cette clause, à peine de déchéance pour celui de mes héritiers qui y manquerait. Le tout en signe de reconnaissance de ce que les jeunes gens de Boxmeer m'ont sauvé la vie, et en réjouissance de ce qu'ils n'ont pas vu ma jambe le 13 mai 1756. »

Jusqu'à présent, c'est-à-dire pendant cent ans, les volontés de la testatrice ont été ponctuellement exécutées. Mais l'héritier actuel a voulu les éluder au 13 mai de l'année dernière. Sous prétexte de se conformer au système décimal, il a donné vingt mètres de saucisson au lieu de vingt aunes, ce qui a constitué au détriment de la jeunesse de Boxmeer une différence de quatre mètres de saucisson.

Pour ne pas faire manquer la fête, on a accepté, « sous toutes réserves, » et dévoré les vingt mètres de saucisson. Mais cette année on plaide, et on a demandé l'urgence, pour que la cause soit jugée avant le 1 3 mai prochain. Je n'en sais pas encore le résultat.

Me Rowereck doit porter la parole au nom de la ieunesse boxmeeroise.

Je prierai un de mes amis que j'ai en Belgique de me tenir au courant.

A propos de la modestie respectable de feu VilheVr mine Eggericks, née Terschelling, je me permettrai quelques observations à l'adresse de M. Clarekson, membre de la société établie à Londres pour la suppression de l'immoralité, et aussi quelques mots de remercîments à M. l'alderman Hcmphery, qui a pris, avec un peu de froideur peut-être, mais a pris cependant la défense de la France. Voici en quelle occasion :

M. Clarekson, au nom delà société pour la suppression de l'immoralité, traîne devant M. l'alderman Homphery un marchand d'images qui lui a vendu de petites académies de femmes, hautes de deux pouces environ ; ces petites académies représentant « des femmes dans un état presque complet de nudité. » Jusque-là, M. Clarekson est dans son droit. On pourrait lui objecter que les musées sont pleins de statues et de peintures représentant des femmes extrêmement peu voilées, et que les Anglais nous disputent souvent à grands coups de guinées ceux de ces objets d'art qui se trouvent en vente. Mais néanmoins

M. Clarckson étant membre d'une société établie pour la suppression de l'immoralité, nous ne sommes pas chargé de mettre des bornes à son zèle; nous nous permettrons seulement de le blâmer de ce que, dans l'état d'alliance étroite où la France se trouve avec l'Angleterre, il a saisi, avec un empressement digne de la vieille Angleterre, un prétexte de redire contre nous une des rengaines qui n'étaient de mise tout au plus qu'à l'époque où on appelait en France l'Angleterre « perfide Albion et Carthage moderne, » et où le peuple anglais, de son côté, nous appelait french dogs, et pensait que tous les Français étaient maîtres de danse et se nourrissaient exclusivement de grenouilles.

M. Clarckson pouvait très -bien demander les peines qu'il aurait voulu contre le pauvre diable de marchand d'images, sans mettre la France en cause et sans prendre avantage de ce que ces images se vendent librement en France selon lui.

M. l'alderman Hompheryluia répondu que, dans ses voyages « sur le continent, » il n'avait nullement vu qu'on vendît publiquement des images immodestes.

Si nous ne respections pas plus que M. Clarckson l'amitié qui nous unit avec l'Angleterre, il nous serait

facile de rétorquer l'attaque et d'établir, par le témoignage de nombreux spectateurs et admirateurs, que les Anglaises sont à peu près les femmes de l'univers qui se vêtissent le moins au bal, au spectacle, au concert, et qui vont le plus loin dans l'usage bizarre qu'ont les femmes du monde

De se mettre à peu près nues Sous prétexte de s'habiller.

Je dis à peu près, car on ne saurait sans injustice refuser le premier rang en ce genre aux dames d'Otahiti, dont toute la toilette se compose d'un collier et de bracelets.

Un arc ne peut être toujours tendu. La science, à laquelle on doit de si grandes découvertes de notre temps, se livre parfois à des délassements et à des récréations qui ne manquent pas de gaieté.

Par exemple, on vient de faire à l'Académie des sciences une comparaison entre l'huître et l'homme, tout à fait au désavantage de ce dernier.

Que fait l'homme des sels calcaires qu'il sécrète?

Il s'en sert pour composer l'émail de ses dents, tandis que l'huître en forme des perles.

Je ne suis pas assez savant pour ne pas trouver encore que de belles dents sont plus belles que des perles, et, si je voulais faire l'éloge des perles, je renverserais la comparaison banale que répètent les versificateurs les uns après les autres : je comparerais les perles à de belles dents de femme.

Après avoir laissé soupçonner qu'il ne partage pas mon opinion sur ce point, le savant qui jase sur ce sujet à l'Académie fait semblant de conserver à l'homme une supériorité qu'il vient de lui contester; il termine à peu près ainsi :

Il est impossible de méconnaître les liens de parenté qui unissent le potentat de la nature avec l'huître, la moule, le limaçon et l'écrevisse, quelle que soit l'infériorité de ces êtres infimes.

« Couper un cheveu en quatre » est une locution populaire destinée à peindre un travail minutieux, une argutie puérile jusqu'à l'impossible.

La science, qui renverse toutes les idées et tous les préjugés, vient, par l'organe de MM. Laurentius et

Gilbert, de dépasser de beaucoup cette impossibilité de couper un cheveu en quatre.

La science vient de disséquer un cheveu, un cheveu et le bulbe qui lui donne naissance ; elle a compté les nerfs, les artères, les veines, les vaisseaux lymphatiques qui y aboutissent.

Je ne désespère pas de voir se réaliser un jour cette semaine fantastique tant promise aux écoliers, la semaine des quatre jeudis.

Deux projets de loi importants viennent d'être présentés : l'un est relatif à la falsification des boissons ; l'autre à une taxe sur les chiens.

J'ai au moins assez parlé de ce qui fait l'objet du premier projet de loi.

Les mesures sévères qu'annonce le projet, je les demandais précisément comme lui, « au nom de l'intérêt des classes laborieuses, de celui des producteurs et du commerce honnête. » Il serait facile d'en trouver la preuve dans l'appui et les renseignements que m'ont donnés plusieurs négociants et marchands, lors de la campagne que j'ai faite. Tout en applaudissant à l'effort qu'indique le projet de loi, je de-

mande au rapporteur de la commission la permis* sion de rester de mon avis sur un point : c'est qu'il n'y aurait pas besoin de loi nouvelle; il est une loi antérieure à toutes les autres, c'est la loi du bon se ns. Dites : « Le marchand qui vole est un voleur, le marchand qui empoisonne est un empoisonneur. »

Le marchand de vin qui vend du jus de sureau pour du jus de raisin est aussi coupable, et coupable du même crime, que le consommateur qui le payerait avec une pièce de plomb qu'il ferait passer pour une pièce d'argent.

L'épicier qui empoisonne sa pratique commet la même action que commettrait la pratique si elle empoisonnait l'épicier.

La seule différence entre les deux actes est que l'épicier se fait donner de l'argent pour cela ; mais il me paraît difficile que cette différence puisse établir une circonstance atténuante en faveur de l'épicier.

On lit dans la Gazette des Tribunaux du 6 avril, qu'un sieur Rondin, ayant essayé à diverses reprises de faire accepter une fausse pièce de un franc à un marchand de vins, celui-ci a appelé la garde, l'a fait arrêter, et l'a traduit en police correctionnelle, où Rondin est condamné à un mois de prison.

Supposons un moment, — sans nuire en aucune

façon à la réputation de probité dont très-certainement jouit le marchand de vins en question, — supposons qu'il se trouve dans une des deux catégories admises par M. le rapporteur de la commission :

Ou qu'il soit fraudeur par avidité, — ou que, « honnête s'il était livré à lui-même, il fléchit sous la contagion de l'exemple et sous la tyrannie de la concurrence. »

Supposons que le marchand de vins ait versé opiniâtrement du vin falsifié à Rondin, pourquoi Rondin n'aurait-il pas de son côté le droit d'appeler la garde et de faire arrêter son fraudeur?

Le payement en argent est un échange ; pourquoi les contractants n'ont-ils pas la même pénalité en cas de fraude?

Voici quatre livres de pain qui appartiennent au boulanger qui l'a pétri et cuit. Si je lui prends tout ou partie de ces quatre livres de pain, je suis un voleur, le boulanger crie à la garde, on m'arrête, on me juge et on me condamne comme voleur.

Quand j'ai donné au boulanger la somme convenue en échange de ces quatre lives de pain, qui m'appartiennent comme elles appartenaient tout à l'heure au boulanger, si celui-ci m'en vole une partie, il ne sera pas un voleur, il sera un vendeur à faux poids, et il

sera puni beaucoup moins que moi. Cependant son action ne sera pas équivalente, ce qui suffirait pour rendre les peines identiques : elle sera complètement la même : non-seulement il me vole une valeur d'un peu, comme je lui volais un peu tout à l'heure, mais encore je lui volais un morceau de pain, et il me vole un morceau de pain du même poids .

Comment son délit serait-il moindre que le mien?

Pourquoi une loi sur la sophistication des boissons? Il en faudra alors une sur l'altération des aliments solides ? et pourquoi pas alors une sur la sophistication de la viande, et une sur la sophistication du beurre? Et, une fois là, trouvez une raison pour qu'on ne fasse pas une loi sur la vente du veau à faux poids, et une sur la vente du mouton h faux poids, et une sur la vente du bœuf, etc.

Et une pour la sophistication du beurre frais, et une sur la sophistication du beurre salé, etc.

La chose achetée appartient à l'acheteur, comme elle appartenait au marchand avant l'achat. Celui qui en prend une partie à l'autre, que ce soit le marchand ou l'acheteur, est également un voleur; il vole la même chose et la vole de la même manière

Pourquoi une nouvelle loi?

N'admettez pas ces synonymes ou ces pseudo-

nymes de vente à faux poids ou de sophistication Dites : « Le vol est l'acte de celui qui prend tout ou partie de la chose d' autrui. »

Et appliquez au marchand qui me vole ou m'empoisonne la pénalité qui me serait appliquée si je volais ou empoisonnais le marchand.

Je serais honteux d'insister autant sur une question aussi simple, >i je n'avais le souvenir de l'énorme quantité de papier que j'ai noirci à ce sujet depuis quinze ans, si inutilement que je ne puis me dispenser de saluer courtoisement M. le rapporteur et son rapport, malgré les objections que je prends la liberté d'y faire.

Le second projet de loi, je l'ai dit, est relatif à une taxe à mettre sur les chiens.

Cette taxe serait de 1 à 1 0 fr.

Il y a dix ans, on agitait cette question au conseil général de Saône-et-Loire. On parlait de cette taxe comme d'un moyen de diminuer quelque peu les quatre millions de chiens que possède la France.

— Pourquoi les proscrire? dit un grand écrivain et un grand homme qui y assistait; les chiens valent bien les hommes.

Il y a de cela dix ans. L'homme en question a fai*

depuis une trentaine de millions d'ingrats parmi les hommes : — j'espère que ses jolies levrettes se sont mieux conduites.

On a, à diverses reprises, repoussé ce projet de taxe avec beaucoup moins d'esprit et au moyen de quasi-pleurnicheries à l'égard de cet ami de 1'hom.me.

Mais si le chien est l'ami de l'homme, l'homme doit être l'ami du chien.

Un véritable ami vaut bien la peine qu'on paye la possession d'un sacrifice qui varie de un à dix francs.

Je ne rapporterai pas les exemples fréquents où cet ami a prouvé qu'il aimait son ami comme on aime le beefsteack, je ne citerai aucun de ces déjeuners d'anthropophages quorum pars magna fui.

J'admets que le chien est votre ami, votre bon, votre meilleur, votre unique ami, et vous trouvez féroce la loi qui veut que vous donniez un franc pour le conserver?

Que direz-vous alors de vous même, qui jetez de si hauts cris qu'on croirait que vous n'êtes pas tout à fait décidé à vous imposer ce sacrifice? Votre am* place bien mal son amitié.

Mais il ne s'agit pas de détruire le chien, ni même de mécoanailre ses hautes qualités; ce qu'il importe

MÉLANGES PHILOSOPHIQUES. 2i5

d'établir, c'est une garantie que les gens qui ont des chiens leur donneront à boire et à manger.

Savez-vous combien de personnes meurent enragées en France, année commune, par suite de la morsure des chiens? les uns disent deux cents, les autres beaucoup plus.

Je ne vous ferai pas ici une description de la rage; je défie l'homme le plus brave d'y penser une minute sans se sentir froid sur les os. Tenez, aujourd'hui, au moment où j'écris ces lignes, voici ce que je lis dans un journal. Cela sera d'ailleurs dans le Siècle de demain, si ce n'est dans celui d'aujourd'hui, que je n'ai pas encore lu. Cela s'est passé il y a quelques jours. Un chien enragé mord un enfant, l'enfant mord sa mère, celle-ci mord son second enfant. Tous trois meurent dans les tortures que vous savez.

Si vous aimez les chiens, si vous aimez votre chien, payez la taxe, mais ne vous opposez à rien de ce qui tend à diminuer les chances de ces épouvantables accidents.

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