UN CORDON BLEU
J'ai souvent entendu des étrangers et même des Français dire d'un air capable : « La langue française est pauvre. »
La patience m'a échappé une seule fois, et m'a fait répondre : « Oui, pour les gens qui ne la savent pas. »
Je me figure Robinson après avoir fait le tour de son île, disant : « Le monde n'est pas grand ! »
Ou bien un pauvre diable tirant de sa poche une poignée de gros sous et disant : « La monnaie est laide en France, elle ne se compose que de pièces de cuivre oxydées. »
Certes, il est impossible que la langue la plus claire entre toutes les langues, celle qui a servi à traiter les
sujets les plus divers, une langue surtout par laquelle sont mises sans cesse en circulation les idées nouvelles, ne soit pas une langue riche. On a dit, avec quelque apparence de raison cependant, qu'il manquait à la langue française un élément de richesse qui possèdent les langues grecque, allemande, et probablement plusieurs autres que je ne connais pas : c'est la faculté de faire des mots composés. Jusqu'à ce qu'on me présente une idée que la langue française ait été impuissante à exprimer clairement, je maintiendrai qu'on n'est pas pauvre pour ne pas frapper soi-même sa monnaie, mais que cette faculté doit donner à la langue qui la possède une certaine originalité, une certaine individualité qui peut s'étendre du ridicule à la grâce, en passant par toutes les nuances intermédiaires.
La langue française est une langue qui ne donne pas droit de bourgeoisie aux premiers venus d'entre les mots; c'est plutôt le signe d'une langue qui se sent assez riche. C'est une ville sans peuple, comme Rome naissante, qui peut ouvrir un asile aux vagabonds.
Ce que je veux faire aujourd'hui, c'est au contraire d'appeler l'attention sur certains mots nouveaux trop facilement adoptés, selon moi, ou mal composés; sur
la manie d'enrichir la langue française, qui est survenue à trop de gens.
J'ai levé il y a longtemps le ridicule de la quantité de mots anglais adoptés relativement aux courses de chevaux. Ce ridicule, lancé il y a quinze ans, est aujourd'hui chassé par d'autres; il tient tête, mais il disparaîtra. C'est une petite maladie que subit la langue française.
Exemple :
« Il y a eu un steeple-chase après le derby de Chantilly. Les gentlemen riders, les sportmen, les membres du Jockey-Club, toute la fashion étaient sur le turf comme à un raout. La plupart étaient vêtus de twines et de mackintosh, et suivis de leurs grooms menant à la main les race-horses. Les dandys, le stud-booh à la main, réglaient leurs paris, — goodwood cap. Les grooms se préparaient au handicap au moyen de quelques verres de grog, de brandy et de bishoff. On dit qu'il était venu du monde de fort loin par les rail-ways et les steamers. Les paris étaient engagés en faveur des chevaux français : Little-Jenny, Falloic-me-lads , Welcome-monarchis , Miss-Surplice, et surtout Ploughboy, etc. »
ïl serait plus simple de parodier le mot de Charles-
Qirinl et de décider qu'on ne parlera du cheval qu'en anglais.
Je le veux bien, surtout s'il s'agit de l'invention anglaise, de ce cheval mal fait, ridicule, efflanqué, inutile, absurde, composé de deux profils de cheval, appelé cheval de course. Par ce moyen je n'en entendrai plus parler. On n'enrichit pas une langue en en parlant mal une autre.
Les coiffeurs français sont devenus un peu trop savants, ils ont abusé du latin et du grec; ils auraient pu imiter l'exemple de Figaro, qui n'avait appris de l'anglais que le fond de la langue, goddam! Eux ont un odieux mélange de ces deux langues qu'eux seuls parlent aujourd'hui. La pommade mélaïnocome, les philocomes, les comophiles, les huiles céphaliques eiphilocéphales, les idem comogènes ont enrichi la langue française d'une assez pauvre manière.
L îs savants se sont peut-être un peu trop émus des succès obtenus par les coiffeurs, et ils se sont mis de leur côté à enrichir la langue française.
Que les sciences spéciales aient chacune sa langue que puissent parler entre eux les savants qui les pratiquent, je le veux bien; qu'ils fassent de chaque science une île escarpée, et non pas entourée de ces belles haies vives, de ces haies odorantes d'aubépine,
d'églantiers, de chèvrefeuilles; qu'ils mettent au contraire des tessons de verres ou de bouteilles cassées sur les murs, cela se comprend : le médecin malgré lui de Molière ne parle latin qu'après s'être assuré que les auditeurs ne le comprennent pas. Les savants, s'ils ne l'avouent pas, savent au moins ceci : c'est qu'ils auraient eu de terribles humiliations s'ils avaient risqué, en langue vulgaire, sur des sujets connus, la centième partie des choses drôles et des erreurs qu'ils ont dites et professées en langue sacrée sur des choses inconnues.
La chimie a sa langue, assez bien faite, du reste; la botanique en a une ridicule. Que dis-je? elle en a trois, également laides et désagréables. Que ces messieurs parlent ces langues entre eux si cela les amuse, je n'y vois rien de dangereux, de môme que, si messieurs les coiffeurs et droguistes ne parlaient grec et latin qu'entre eux, cela n'aurait nul inconvénient; mais le tort est de vouloir tirer de leurs divers argots et introduire clandestinement dans la langue française des mots mal faits. Je disais tout à l'heure que l'on n'enrichit pas une langue en en parlant mal une autre; j'ajouterai qu'on n'enrichit pas sa bourse en y glissant des jetons et des sous de Monaco.
Les savants qui pratiquent l'agriculture en semant
des chiffres sur du papier arrosé d'encre, ont fait de leur mieux pour nous imposer des mots composés, très-mal faits.
Des mots composés devraient se faire par la réunion de deux ou de plusieurs mots déjà connus, ayant chacun un sens précis, de telle façon que la réunion en produirait un sens également clair. Qu'un Latin, voulant parler des vignerons, vous dise : les viticoles [viticolm), cela se comprend; il appelle la vigne vitis, il dit colère pour cultiver, viticolœ est un mot parfaitement clair. Il suffît de savoir les deux mots simples pour comprendre le mot composé.
Mais nous qui appelons l'arbre au raisin : vigne, il nous faudrait dire vignicole pour être clair, ou c'est un nouveau mot à apprendre qui perd les avantages des mots composés.
Du mot jardin, dont le sens est clair, on a fait jardinier et jardinage, qui ne le sont pas moins.
Mais horticulteur et horticulture sont un embarras, si nous n'avons pas le mot simple. A la bonne heure, si on avait gardé le mot hortillon, qui existe, je crois, à Amiens.
Il y a pour précédent : agriculteur et agriculture, qui sont deux beaux mots. Mais il aurait fallu adopter le mot agre pour champs; de même qu'il est ridi-
cule de ne pas avoir potent quand on dit impotent, et pudent quand on a impudent, puisque vous avez prudent et imprudent. Du mot piscis des Latins, on a fait le mot français poisson. Vous voulez exprimer l'art de faire naître et d'élever des poissons, le mot culture est acquis à la langue française, il fallait dire poissonniculture. Tout le monde l'eût compris.
Il en est de même de la sériciculture et de cent autres mots nouveaux auxquels l'oreille est déjà habituée, ce qui fait paraître bizarres des mots mieux composés. Mais, pour la partie de l'agriculture qui regarde les animaux, voulant parler de l'espèce du cheval, on dit naturellement l'espèce chevaline; vous acceptez ce mot qui est clair, vous seriez choqué d'entendre dire l'espèce équine; eh bien! ce serait un mot pareil à espèce ovine et à espèce bovine qui sont admis. Rien n'empêcherait, dans les emprunts de la langue française à la langue latine, d'appeler la brebis ove et le bœuf bos ou bove. Mais puisque vous avez fait mouton et bœuf, quand vous voulez former un adjectif de ces noms, il faut procéder comme auraient fait les Latins, ajouter au mot usuel une terminaison qui exprime l'adjectif. Espèce moutonne, espèce beuvine, auraient composé logiquement les nouveaux mots, comme on a fait pour
espèce chevaline et espèce porcine, qu'on n'a pas appelées espèce éguine et espèce suine.
Le mot galline, pris de gallus et de gallina, était un mot français beaucoup plus joli que poule emprunté à pullis, qui n'a pas le même sens. Il fallait conserver le mot de galline encore en usage dans le Midi, si vous vouliez appeler l'élève des poules gallinoculture. — L'apiculture est un bon mot quand on appelle les abeilles apes, comme aviculture quand on appelle les oiseaux aves. Mais ce sont des mots mal faits en français, car je répète qu'un mot composé ne doit rien laisser à apprendre ni à deviner. De la réunion de deux sens clairs doit résulter un troisième sens précis.
Mais beaucoup de gens espèrent produire, en se servant de mots qu'ils ne comprennent guère, un grand effet sur l'esprit de ceux qui ne les comprennent pas.
Je réponds d'avance à une objection qu'on ne man querait point de me faire si je ne la prévenais pas.
La langue française renferme en elle un assez grand nombre de mots composés dont elle n'a pas le simple, ou du moins dont le simple est tombé en désuétude, ou encore dont le simple est différent. Je réponds que c'est là une imperfection ; que ce n'est
pas à ses imperfections que la langue française doit sa propagation, et qu'il n'y a aucune raison d'en augmenter le nombre.
Cela dit, je m'arrête pour ne pas causer de îeedium à mes lecteurs : ce mot est une imitation d'une phrase lancée ces jours derniers par un journal (la Patrie). « Cet homme d'État manquait de pectus. » Cette façon de parler est bizarre, mais n'est pas nouvelle.
Nous mettions, au collège, sur la première page des livres classiques, une menace en vers qui doit faire reporter aux écoliers de ce temps-là toute la gloire de ce genre de locution : « Manquer de pectus. »
Àdspice Pierrot pendu, Quia iibriim n'a pas rendu ; Si librum reddidisset, Pierrot pendu non fuisset.
Certes , je suis loin de repousser de très-beaux mots composés anciennement, empruntés au grec et au latin, mais j'aurais voulu qu'on prît alors le mot simple en même temps que le mot composé.
Philosophie est un très-beau mot — ami de la sagesse — mais on n'a pas accepté sophie pour de la
sagesse, et de philos (ami) on a fait filou — ce qui très-souvent n'est pas vrai.
Notez bien, je vous prie, que je ne demande en au cune façon que l'on change ou que l'on réforme quoi que ce soit au monde, en fait de langage du moins, tant qu'on me permettra de parler et d'écrire comme je l'entends, — grammaticalement du moins, — et de ne lire que ce que je veux.
Quand on n'a entre les mains, pour la défense et pour l'attaque, qu'un pistolet rongé de rouille, qu'on sait bien n'être pas chargé et n'avoir pas de chien, il serait sage et spirituel de se contenter d'en présenter la gueule aux gens d'un air formidable et menaçant; mais il n'est ni sage, ni spirituel de le tirer, et de mettre ainsi ses adversaires dans le secret de la détérioration et de la ruine de ses armes.
Certains prélats avaient menacé le Piémont d'excommunication; quelques-uns, plus maladroits que les autres, ont tiré d'avance, et l'excommunication n'est point partie. Ils avaient expliqué que tous ceux qui coopéreraient directement ou indirectement, de près ou de loin, à la loi des couvents, que ceux qui ne s'opposeraient pas à son exécution, elc, que leurs
parents, alliés, amis , etc. , seraient excommuniés ipso facto.
Mais le soleil ne s'est pas voilé, la terre a négligé de s'entr'ouvrir, la grêle n'a pas haché les moissons.
Loin de là, les campagnes du Piémont étaient, il y a quelques jours, couvertes d'une moisson ondoyante de blé mûr déjà rentré dans les greniers.
Le maïs est magnifique, la maladie de la vigne diminue. Jamais, depuis bien longtemps, les oliviers n'ont annoncé une récolte aussi abondante; de nombreux troupeaux de grands bœufs traversent le pays.
Cette situation rappelle celle de Henri IV de France, qui disait un jour à un de ses compagnons d'armes :
« — Mais d'où vient qu'à cette heure que je suis roi de France paisible, et que j'ai toutes choses à souhait, je n'ai point d'appétit, et qu'en Béarn, où je n'avais pas de pain à mettre sous la dent, j'avais une faim enragée?
» — C'est, lui dit le maréchal de Roquelaure, que vous -étiez excommunié; il n'y a rien qui donne tant d'appétit l. »
1 lunioires du temps.
Un journal terminait une historiette par cette moralité :
«Ceci semble prouver que, chez les animaux comme chez les hommes, il n'est pas d'êtres foncièrement méchante. »
Chez les hommes aussi? Ce journal confondait les hommes et les abonnés, et il ne \oulait se mettre mal avec personne
Quoique n'étant pas excommuniée en masse, mm renfermant un certain nombre de gens qui le sont, au moins nar les bedeaux de Y Univers, la France, d'après une feuille optimiste, va faire une bonne année : « Les prairies naturelles promettent un foin menu, succulent, aromatisé. »
Permettons-nous ici, tout en acceptant avec joie l'heureux pronostic de l'agronome de cette feuille, d'émettre quelques doutes que nous serons enchantés de voir résoudre dans un sens favorable.
Les prairies naturelles peuvent promettre un foin abondant; les pluies et certaines conditions de la température suffisent pour faire cette promesse, et même pour la tenir.
Mais pour ce qui est d'un foin menu, succulent,
aromatisé, c'est une autre affaire. Le foin, cette année, sera menu et aromatisé comme les autres années dans les prairies composées de certains fourrages, et don ton aura arraché certaines herbes en les sarclant. Il n'y a rien là à constater de nouveau, ni qui appartienne à la présente année plus qu'à celles qui l'ont précédée et à celles qui la suivront.
Cette description de l'objet d'une espérance me rappelle ce que disait un jour mon matelot, Pierre Buquet, à Gatayes, qui lui avait donné un cigare :
« — Oh ! monsieur Léon, quel fameux cigare ! ça garde sa cendre jusqu'à la fin, et une cendre blanche comme l'écume de la mer; du moins, je le suppose, car je compte ne le fumer que dimanche prochain. »
Si le journal en question nous paraît s'être laissé un peu entraîner par ses heureuses espérances et ses honnêtes désirs, il montre, en revanche, beaucoup de modération dans les conséquences qu'il tire de ses remarques, c'est que « plus on aura d'herbe, plus on pourra nourrir de bestiaux. » Ce mot eût semblé profond à M. de La Palisse.
La manière de multiplier le poisson, selon un autre journal, n'est pas aussi nouvelle qu'on le pense.
Dans un recueil imprimé en 1825, on trouve la description du procédé.
MM. Coste, Valenciennes et autres pêcheurs qui /ont des poissons au collège de France, savent comme snoi, mais ne l'ont pas autant dit, que Lacépède avait fort clairement décrit le procédé dans un ouvrage qui a été publié de 1789 à 1803. En 1825, il était mort, après avoir, dit M. Bouillet1, « adopté les principes delà révolution en 1789, et s'être montré en toute occasion dévoué aux volontés de l'empereur Napoléon. »
Mais il faut avouer que, à moins que ce n'eût été la volonté formelle de l'empereur Napoléon, qui n'y pensa pas, Lacépède n'aurait jamais donné ce procédé, publié, dit le journal précité, en 1825. Voici le procédé :
« Les pêcheurs chinois recueillent le frai de poisson ; ils en remplissent des coquilles d'œufs de poule, qu'ils ont vidés d'avance ; ils en ferment l'ouverture, et les mettent sous un oiseau qui couve. Quand il est éclos, on le met dans l'eau. »
En effet, il faut bien finir par mettre les poissons dans l'eau, tôt ou tard.
1 Bouillet, Dictionnaire universel, 978.
Le savant qui publie ce procédé a oublié quelques détails intéressants que je suis heureux de pouvoir fournir.
Ces poissons naissent avec un léger duvet qui, plus tard, se change, soit en écailles, soit en plumes; certains bonzes ne permettent pas de manger de ces poissons aux jours où on doit faire maigre; ils ont, en effet, un arrière-goût de chapon tout à fait agréable; on est dans l'usage de les truffer.
Rappelons , pendant que nous sommes sur les poissons et sur les inventions moins nouvelles qu'on ne le pense, que ce même Lacépède a désigné par leurs noms les divers poissons que le savant M. Valenciennes a imaginé récemment d'introduire en France, qu'il a également indiqué les lieux où ils se trouvent et les moyens de transport.
Il est vrai que M. Valenciennes, à la liste des poissons désignés par Lacépède, en a ajouté un dont le même Lacépède parle également, mais en conseillant de ne pas l'amener, parce que c'est un grand destructeur de poissons, un animal yorace à la manière du brochet, etc. Nous le possédons aujourd'hui, grâce à M. Valenciennes.
On ne peut pas non plus se traîner servilement sur les traces de ses devanciers. Que M. Valenciennes
exécute ce que Lacépède n'avait fait qu'indiquer, ce n'est pas une raison pour qu'il n'imagine pas aussi quelque chose. Nous lui devons un rival du brochet; si ses efforts, comme je n'en doute pas, sont couronnés de succès, non-seulement nous aurons ce poisson, mais bientôt nous n'aurons plus que lui.
Lacépède, qui était un vrai savant, ne s'en est pas tenu à la science, comme l'a fait depuis M. Leverrier, dont le oagage scientifique n'est pourtant pas aussi considérable. Homme à la fois d'ordre et de progrès, il adopta les principes de la révolution, mais il apporta le même dévouement à l'ordre des choses qui remplaça celui auquel il s'était d'abord dévoué. Voilà pour le civisme.
Pour ce qui est des qualités privées, il était excellent époux. Ayant eu la douleur de perdre une épouse chérie, il reçut du ciel le bienfait de trouver dans ses études à la fois une distraction et une consolation à sa douleur.
Plus il étudia le poisson qu'il avait découvert, plus il s'aperçut qu'aux dons physiques qui séduisent, il joignait tous les dons du cœur et de l'esprit qui attachent. 11 donna à ce poisson le nom de sa femme, et on ne peut pas lire sans attendrissement l'élo,a;e qu'il en fait dans son histoire des poissons. C'est de ce
poisson queMarécot et Triste-à-Patte auraient pu dire avec plus de vérité que de leur ours : « C'est un poisson comme on n'en voit guère. »
A cette découverte, — l'art de faire couver des œufs de poissons par des poules, — ne pourrait-on en ajouter une autre, en renversant le procédé, et faire couver des œufs de poules par des poissons? Du reste, c'est peut-être ancien aussi, et qui sait si ça n'a pas été imprimé également en 1825? C'est peut-être à un essai de ce genre que nous devons les poules d'eau.
Un peu trop souvent peut-être, dans le drame et dans le roman, on nous présente ce que les peintres appellent des ponsifs , d'honnêtes gens tout d'une pièce et des scélérats sans mélange. Anges et démons, il n'y a rien de si rare que les gens entièrement bons, si ce n'est peut-être les gens tout à fait mauvais. Je pense que les hommes sont un assemblage de bonnes et de mauvaises qualités à peu près en densité et en nombre égaux. C'est une ou deux qualités dépassant ce mélange qui, selon qu'elles sont bonnes ou mauvaises, constituent l'honnête homme et le coquin.
C'est ce qui fait la faiblesse des gens forts, mais bons, à l'égard de ceux qui sont mauvais. On ne les craint pas assez pour les haïr, et la force entraîne avec elle un sentiment de justice qui fait que vous ne pouvez faire comme les gens faibles, qui font toujours de ceux qu'ils redoutent le scélérat tout d'une pièce du mélodrame, le haïssent en proportion et se défendent sans hésitation.
J'aime assez les méchants, — j'entends les vrais, car on appelle le plus souvent méchants les gens qui ne vous permettent pas de l'être contre eux à votre fantaisie, - - j'aime assez les méchants : ils ne m'ont jamais fait grand mal. Aussitôt qu'on les voit on se met en défense, et, au besoin, on ne se fait pas trop de scrupule d'engager le combat et de frapper le premier, par une sorte de représaille préventive. Ceux qui m'ont fait du mal dans ma vie, — et il est juste de dire que je m'en suis fait moi-même beaucoup plus que tous les autres ensemble, — ceux qui m'ont fait du mal étaient des gens qui n'étaient qu'un peu plus méchants que bons, et contre lesquels je ne pouvais me mettre en défense qu'après avoir reçu les premiers coups.
Si vous passez par un chemin où vous êtes averti qu'il y a des loups, de vrais loups, faisant honnête-
ment et ouvertement profession de loups, il n'y a pas grand danger; vous partez armé comme une forteresse ou un vaisseau de haut bord; vous marchez au milieu de la route, l'œil et l'oreille au guet.
Mais les chiens hargneux, voilà où est le danger ! Vous traversez un jardin, un chien vient à vous, sa mine vous est suspecte. Vous avez un bâton, et, après un séjour de quinze ans en Normandie, la manière de vous en servir. Eh bien ! cela vous laisse sans défense; il vous faut attendre que le chien, que cet ami vous ait mordu, sans cela vous passerez et avec quelque raison, pour un brutal.
Je savais ce que je faisais, et ce n'est pas à vingt ans, mais à quarante, — que j'ai mis cette devise sur mon cachet : « Je ne crains que ceux que j'aime. »
Je rencontrai l'autre jour un homme de ma connaissance qui me dit, en m'abordant et me présentant une main fermée : « Pair ou non. — Non, » répondis-je.
Il ouvrit la main et me montra trois pièces de monnaie.
— J'ai gagné, dis-je. Maintenant, dites-moi ce que j'ai gagné.
— C'est moi qui ai gagné, me dit-il, car il s'agit de savoir lequel de nous deux invite l'autre à dîner. Vous gagnez le dîner, et moi le plaisir de vous l'offrir. Il est six heures, partons.
Je lui pris le bras et me disposai à traverser la rue.
— Où allez-vous?
— Mais, chez vous.
— Chez moi, non pas. C'est précisément pour ne pas dîner chez moi que je vous ai abordé. Nous allons entrer dans ce bon cabaret d'en face qui est très-bien ; mais attendez que je donne à un commissionnaire cette lettre que j'ai emportée toute écrite de chez moi ; elle est adressée à Charles.
— Votre domestique?
— Justement. Je l'avertis que je ne dîne pas à la maison, qu'il ne m'attende pas et ne me garde rien.
Au point du dîner où l'on recommence à parler, je dis à mon convive : — Je pense malgré moi à quelque chose de bê!e, à vous faire une queslion saugrenue et peut-être indiscrète.
— Ne vous gênez pas.
— Pourquoi avez-vous fait chez vous, ce matin, une lettre que vous avez envoyée ensuite à votre domestique, au lieu de lui dire simplement ce que vous vouliez qu'il sût?
— C'est que je n'osais pas. Voici l'affaire : quand j'ai quitté le service, il y a six mois, j'ai racheté deux années que Charles, mon chasseur, avait encore à faire sur son troisième engagement. INous étions si habitués l'un à l'autre que nous ne pouvions plus nous séparer.
— « Monsieur, me dit-il, je sais le chiffre de votre retraite et celui de votre patrimoine; nous De serons pas bien riches, car je veux que vous gardiez votre cheval et que vous ayez toujours votre belle tenue de lieutenant-colonel. Il y a un an que j'apprends la cuisine d'un camarade dont c'était la profession avant qu'il vînt ici; je me crois maintenant aussi fort que lui. Vous n'aurez pas besoin d'avoir d'autre domestique que moi. » Nous nous sommes installés, et tout va le mieux du monde. Seulement, il faut que le professeur de cuisine de Charles soit un affreux gargotier. Vous ne pouvez imaginer les brouets incroyables qu'il me fait manger. Au bout de quelques jours, je lui dis : — « Charles, tu as trop d'ouvrage, prends une cuisinière.
— Mon cobnel veut-il dire que je fais mal la cuisine?
— » Non, mon bon Charles, tu fais certainement fort passablement la cuisine pour un vieux soldat, mais, cependant...
— » Mon colonel ne peut pas prendre de cuisinière; il faudrait alors supprimer le cheval. Mais si mon colonel ne trouve pas ma cuisine bonne, je m'en irai; je ne veux pas être chez lui une bouche inutile. » Je sais mon homme résolu, et je lui dis : — «Ta cuisine est excellente ; mais j'aimerais peut-être mieux manger au restaurant.
— » Mon colonel ne peut pas manger au restaurant; il lui faudrait supprimer sa stalle aux Italiens. Mais sérieusement, si ma cuisine ne plaît pas à mon colonel, il vaut mieux que je m'en aille, après lui avoir trouvé un bon domestique qui puisse tout faire à son gré.
— » Allonc donc, Charles ! tu sais bien que tu ne peux pas me quitter?
— » Alors que mon colonel ne change rien à ses habitudes. »
Le lendemain, il me servit le plus infâme fricot que j'aie jamais mangé, même en campagne, et il me le servit d'un air triomphant.
— « Mon colonel ne mange pas? me dit-il un peu après.
— v Je n'ai pas très-faim.
— » Mon colonel ne trouve peut-être pas son diner bon?
— » Si vraiment ; mais je n'ai pas d'appétit.
— » C'est que j'ai fait de mon mieux, et si mon colonel ne trouve pas ce plat bon, il vaut mieux que je retourne au régiment.
— » Je le trouve excellent.
— » Très bien. »
Et Charles me servit, le lendemain, le même plat réchauffé.
— » Mon colonel l'a trouvé bon hier; j'espère qu'aujourd'hui il a meilleur appétit. »
Or, cette scène s'est renouvelée plusieurs fois, et, en ce moment, il y a à la maison une certaine langue aux fines herbes qui doit faire aujourd'hui sa troisième apparition. Il fallait la manger ou dîner dehors, bien malgré moi, avec un ancien ami, un camarade de régiment que j'étais décidé à rencontrer, et dont vous jouez le rôle.
Nous avions fini de dîner, le colonel me dit : — « Laissez-moi sortir seul ; Charles est à la porte qui m'attend; je viens de le reconnaître à travers les vitres. Il se défie de quelque chose, et il sait très-bien que vous êtes un pékin. Moi sortant seul, il ne saura pas q?ii j'ai laissé ici, et avec la carte je lui ferai bien voir que nous étions deux.
— Adieu donc, colonel, n'oubliez pas que vous avez été forcé d'accepter à dîner pour demain chez moi.
— Très-volontiers; il faut décourager tout à fait cette langue de Damoclès. Si, par hasard, il me l'avait gardée pour demain, je n'aurais gagnt avec toute ma stratégie que de la manger encore plus mauvaise. J'ai bien un moyen en pareil cas, mais j'en ai usé il y a quatre jours pour une certaine blanquette de veau. Je me suis levé pendant la nuit et je l'ai jetée par la fenêtre, puis je lui ai dit que j'avais été pris d'une faim canine, et que j'avais tout dévoré